« Minuit, chrétiens… » est-il chrétien ?

Le Dictionnaire du foyer catholique, publié en 1956 par la Librairie des Champs-Élysées avec approbation laudative du Cardinal de Paris, Mgr Feltin, n’est pas spécialement d’esprit étroit et passéiste. C’est le moins qu’on puisse dire. Ainsi, par exemple, il consacre plus d’espace à Teilhard de Chardin qu’au concile de Trente.

N’en est que plus significative la brève notice qui traite du chant « Minuit, chrétiens » : elle est d’une belle venue, et vaut qu’on s’y arrête. En effet, elle dit tout en quelques lignes que je suis heureux de mettre sous les yeux de ceux qui auront à choisir, pour la Noël prochaine, les chants aptes à exprimer la foi catholique et à favoriser la contemplation des fidèles. Car leur responsabilité est grande, qui concerne l’élévation ou l’abaissement de l’âme, l’honneur de Dieu ou le mépris de son œuvre.

Minuit, chrétiens. Ce chant, que l’on qualifie volontiers de « traditionnel », et que, dans certaines paroisses, on entonne au début de la messe de Noël, n’a en réalité rien de liturgique. Il a été composé en 1847 par un nommé Placide Coppeau, d’ailleurs farouchement anticlérical, à Roquemaure, dans le Gard ; la musique est du compositeur Adam. L’allure emphatique des paroles autant que de la musique elle-même, le contraste qu’elles présentent avec la liturgie de la fête, si belle et si grande dans sa simplicité, ont fait supprimer ce chant dans plusieurs diocèses.

L’encyclique de S.S. Pie XII sur la Musique sacrée (Musicæ Sacræ disciplina, 1956) indique que « seul l’artiste animé par une foi religieuse profonde pourra s’occuper d’art sacré, et non celui qui est sans foi ou éloigné de la pratique religieuse ».

Mis à part le détail que l’encyclique est datée de Noël 1955, tout est parfaitement dit dans ces quelques lignes. Une œuvre indigne du culte de Dieu et du mystère de l’Incarnation s’est introduite (toute seule ?) dans les églises, et revendique même le statut de traditionnelle. Il faut la chasser sans état d’âme si l’on veut garder quelque docilité à l’Église et quelque sens de la beauté de l’amour de Dieu.

Pour ceux qui voudraient une information plus précise, voici un article de Pierre-Michel Bourguignon qui parût dans Les deux étendards n. 9, en novembre 1999.

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Contre un navet malfaisant

Cela fait plus de cent cinquante ans que des générations de catholiques de langue française se sont rendues à la messe de Noël avec l’assurance d’entendre sur le coup de minuit entonner le chant qu’on leur a mis sur les lèvres, dans la tête et au cœur : sur les lèvres pour le leur faire répéter, dans la tête pour s’y accorder en pensées, au cœur pour le leur faire aimer : Minuit, chrétiens…

Singulière musiquette, d’une banalité affligeante et d’une étrange renommée dont l’histoire n’est que rarement rapportée, elle ne mérite certainement pas le nom de cantique tant elle est peu religieuse d’inspiration et de contenu.

Ce chant n’est religieux que par l’intention très probablement excellente mais accidentelle du curé de Roquemaure, une petite localité sur le Rhône où, en cet an – peut-on dire de grâce ? – 1847, se construisait un pont sur le fleuve pour la route en direction d’Orange. Le bon ecclésiastique avait demandé à un érudit du coin, un certain Placide Cappeau, de composer les paroles d’un hymne pour la fête de Noël toute proche. Cappeau, juriste de formation mais établi négociant en vin, rédigea son texte le 3 décembre au cours d’un déplacement en diligence. Madame Laurey, la femme de l’ingénieur qui dirigeait le chantier du pont, avait étudié au Conservatoire national de Paris sous la direction d’Adolphe Adam et l’on comptait sur elle pour demander au maître de composer la musique sur les mots de Cappeau. Le domaine de l’art lyrique, où Adam a laissé un nom, n’était sans doute pas le lieu idéal d’où l’on pouvait attendre une œuvre d’inspiration surnaturelle. Et de fait, la déclamation notée par Adam « expressément composée pour Emily Laurey », nous dit-on, évoque davantage les états d’âme que simulent d’habitude les comédiennes à la scène que la méditation d’un cœur chrétien au soir de la Nativité.

Ce style aurait dû, par son pompiérisme résolu, mettre l’auditeur en garde. Eh bien non ! Ce fut le succès qui ne s’explique que par la détérioration à la fois des connaissances doctrinales et du goût de la foule. Mais nos raisons de refuser toute faveur à ce chant doivent être plus profondes que la seule aversion pour la médiocrité, voire la nullité de ses qualités externes. On ne peut oublier la fermentation politique et sociale qui accablait la France quand les derniers soubresauts de la Révolution (chute du premier Empire en 1815) ne s’étaient apaisés – et encore – que sous la génération précédente. Son « souffle fétide » empestait l’air de partout et imprégnait de ses relents la production de ceux que l’on appellerait un peu plus tard les « intellectuels ». Ce fut le cas pour Placide Cappeau qui se sentait à l’étroit dans Roquemaure. Il avait étudié à Avignon mais aussi à Paris. Il se lia, avec assez peu de discernement, semble-t-il, avec de grands esprits de son temps d’horizon assez différents : Frédéric Mistral, Alphonse de Lamartine, François Coppée, mais également Pierre Proudhon et son socialisme échevelé.

Adolphe Adam manqua de temps pour fignoler sa partition et fut ainsi contraint d’ébrécher le texte, ce dont Placide Cappeau s’est expliqué dans un ouvrage poétique Le Château de Roquemaure, publié plus tard. Il citait là le texte intégral et primitif de son Minuit, chrétiens assorti de notes qui ne manquent pas d’intérêt pour notre sujet. Veuille le lecteur en juger. Cappeau écrivait :

Nous donnons les paroles, telles qu’elles furent improvisées pour un service à rendre, sur la demande du curé de Roquemaure. Adam, obligé d’improviser lui aussi la musique, nous fit réduire les paroles à ce qui a été publié, trouvant trois strophes suffisantes, et n’ayant pas le temps de changer le rythme de la quatrième. Mais, dans le chant ainsi écourté, la composition littéraire est évidemment défectueuse, tant par la suppression de la troisième strophe, indispensable au sens du reste, que par la mutilation de la quatrième, qui ne répond plus à la largeur de l’inspiration première. Nous n’acceptons, comme auteur, que la version publiée ici.

Adam, qui appelait ce noël La Marseillaise religieuse, nous a souvent exprimé le désir de compléter tôt ou tard sa belle mélodie sur les premières paroles. La mort l’ayant empêché de réaliser ce projet, nous engageons les musiciens qui se sentiraient de force à lutter avec lui à le réaliser eux-mêmes.

Nous avons cru devoir modifier ce qui nous avait échappé au premier moment sur le péché originel, auquel nous ne croyons pas… Nous admettons Jésus comme Rédempteur, mais rédempteur des inégalités, des injustices, de l’esclavage et des oppressions de toutes sortes qui pesaient sur l’ancienne société, non d’un péché impossible qui répugne au plus simple bon sens.

Ainsi, Minuit, chrétiens se veut une profession de foi, mais en quel sens et de quelle foi ? Réponse de Cappeau :

De notre foi que la lumière ardente nous guide tous au berceau de l’Enfant !

Même si nous redressons l’inversion poétique, la « lumière ardente » de cette foi ne nous permet pas tellement d’y voir plus clair. En revanche, on peut comprendre que le rimailleur ne se prenait pas pour rien quand il parlait avec avantage de « la largeur de l’inspiration de la première strophe ». D’autant plus qu’il nous dit en être revenu, de sa première strophe, où il avait parlé par erreur du péché originel « auquel nous ne croyons pas ». Une ligne d’orthodoxie avait échappé au poète – les cahots de la route certainement –, elle était de trop, il a fallu la changer, toute largement inspirée fût-elle.

La troisième strophe restée ignorée du grand public nous en apprend un peu plus long sur la qualité révolutionnaire de son esprit. L’auteur la dit lui-même « indispensable au sens du reste » :

De l’opulence il dédaigne les charmes
Toute hauteur s’abaisse devant lui
De l’infortune il vient sécher les larmes
Et du plus humble il veut être l’appui.

Gardons présent à la mémoire que – pardon pour le blasphème en pleine Nuit Sainte – Jésus n’est pas admis comme Rédempteur mais accepté tout au plus « comme rédempteur des inégalités, des injustices, de l’esclavage et des oppressions de toutes sortes qui pesaient sur l’ancienne société ». Somme toute Minuit, chrétiens… célèbre un philanthrope chargé de mission humanitaire par le Grand-Orient.

Souvenons-nous aussi des accointances de Placide Cappeau. Lamartine, entre autres, est une bonne référence, qui ne s’occupait pas seulement de ses élégies mais, en bon ami des francs-maçons qu’il était, professait à l’occasion sa foi solennelle en la Révolution. Il savait lui-même de qui tenir quand, à la veille de la tourmente de 1848, il évoquait un grand ancêtre coupeur de têtes et communiste primitif :

Tout, dans le plan de Robespierre, tendait évidemment à la communauté des biens et à l’égalité des conditions. C’était l’esprit du communisme primitif, idéal des premiers chrétiens redevenu l’idéal du communisme.

Ce partage égal des lumières, des facultés et des dons de la nature est évidemment la tendance légitime du cœur humain. Les révélateurs, les poètes et les sages ont roulé éternellement cette pensée dans leur âme et l’ont perpétuellement montrée, dans leur ciel, dans leurs rêves ou dans leurs lois, comme la perspective de l’humanité. C’est donc un instinct de la justice dans l’homme, par conséquent un plan divin que Dieu fait entrevoir à ses créatures. Tout ce qui contrarie ce plan, c’est-à-dire tout ce qui tend à constituer des inégalités de lumières, de rang, de condition, de fortune parmi les hommes, est impie. Tout ce qui tend à niveler graduellement ces inégalités, qui sont souvent des injustices, et à répartir le plus équitablement l’héritage commun entre les hommes est divin. Toute politique peut être jugée à ce signe comme tout arbre est jugé à ses fruits : l’idéal n’est que la vérité à distance. 1

Ce même Lamartine qui avait de si bons principes, quelques semaines après la première de Minuit, chrétiens…, allait devenir ministre des Affaires étrangères dans le Gouvernement provisoire issu de la Révolution de 1848. En cette qualité, le 10 mars suivant, il accueille les délégués du Suprême Conseil du rit écossais venus féliciter le Gouvernement. Il répond :

Je suis convaincu que c’est du fond de vos loges que sont émanés, d’abord dans l’ombre, puis dans le demi-jour et enfin en pleine lumière, les sentiments qui ont fini par faire la sublime explosion dont nous avons été témoins en 1789, et dont le peuple de Paris vient de donner au monde la seconde et, j’espère, la dernière représentation, il y a peu de jours.

La fermentation communiste était dans l’air et bouillonnait partout. L’illustre slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » venait de naître à Londres 2 un mois avant la composition amphigourique du Minuit, chrétiens… La définition d’Adam était donc la bonne et son Noël était bien la Marseillaise religieuse voulue par le parolier. Il ne célébrait nullement la Rédemption, le rachat par le Fils de Dieu fait homme de l’offense d’origine « péché impossible qui répugne au plus simple bon sens », de la désobéissance à l’ordre, mais bien le nivellement des inégalités insupportables à l’orgueil de l’homme révolté. Minuit, chrétiens… est le chant de la rébellion fondé sur l’incroyance et inspiré par les fumées de la pensée proudhonienne. Pierre Proudhon (1809−1865) auquel Cappeau aimait se frotter était le père spirituel de l’anarchisme et il était aussi franc-maçon et sataniste à ses heures 3. Rien d’étonnant que le discours de Cappeau dans son troisième couplet fût un déguisement de la réclamation envieuse d’un partageux. Il y est question de dédaigner « les charmes de l’opulence » mais nullement de la recherche d’un bien supérieur. « Toute hauteur s’abaisse devant lui. » Peut-être, mais devant qui exactement ? On aimerait savoir. Quel est donc ce « lui » ambigu devant lequel on s’incline avec bon sens, donc sans croire au péché originel ? Ce ne saurait être Dieu, ce ne peut être alors que Satan, son singe, qui prétendra également sécher les larmes des malheureux en parodiant les Écritures 4. De même que c’est aussi contrefaire jusqu’aux sens et aux paroles du Magnificat que d’annoncer un appui seulement humain aux plus humbles.

Ceux qui n’auraient pas compris où voulait en venir le pathos de cette séquence liront avec intérêt la quatrième strophe dans sa version originale :

Le vieux monde à sa voix soudain se régénère
La terre est libre et le ciel est ouvert
L’homme dans son esclave a reconnu son frère
Et l’amour vient unir ceux qu’enchaînait le fer.
Ah ! laissons éclater notre reconnaissance…
Debout ! Peuple, debout ! Chante ta délivrance.
Noël ! Noël ! Noël ! chantons le Rédempteur !

Le vieux monde en effet n’avait qu’à bien se tenir et cela fait cent cinquante ans que la promesse d’une régénération soudaine s’accomplit d’une sublime explosion à l’autre. La Marseillaise religieuse ne vaut pas mieux que l’autre, c’est une carmagnole. Et on voit mal ce qui peut bien passer par la tête des catholiques qui se sont entichés d’elle jusqu’à choisir d’année en année sa virulente médiocrité pour célébrer l’un des plus précieux et des plus hauts mystères de la foi catholique 5.

Notes

  1. Cité par Jacques Crétieau-Joly : Histoire du Sonderbund [Vanderborght, Bruxelles 1850], tome I, page 101, note 2
  2. Mais en allemand : « Proletarier aller Länder vereinigt Euch ! ». C’était la phrase finale du manifeste du parti communiste rédigé par Karl Marx et Frédéric Engels à la clôture du congrès communiste de Londres en novembre 1847
  3. Initié à la loge s.p.u.c.a.r. de Besançon en 1847. [Daniel Ligou : Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie.]
  4. Absterget Deus omnem lacrymam ab oculis (Apoc., iv, 21)
  5. Le présent article se base sur une courte mais très instructive étude parue dans Notre histoire, de décembre 1984, pages 54 et 55

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