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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 22:27

[Valentin-Esprit Fléchier (1632-1710) commença à prêcher en 1670, et fut célèbre comme auteur d’Oraisons funèbres. Il a également laissé des mémoires, d’un style vif et pittoresque, sur les Grands jours d’Auvergne. Il fut nommé évêque de Lavaur et mourut évêque de Nîmes.]


Tune videbunt filium hominis venientem in nube
cum potestate magna, et majestate. Luc. xii.

Alors ils verront le Fils de l’homme venir sur une nuée,
avec une grande puissance, et une grande majesté.

 

Lorsque Jésus-Christ instruit ses disciples des funestes circonstances de son dernier jugement, il leur représente les passions des hommes, et le trouble universel de la nature ; ces guerres sanglantes, où les peuples armés les uns contre les autres pour satisfaire leurs propres haines, exécuteront les jugements de Dieu par avance ; ces divisions cruelles où citoyens contre citoyens, ruineront leur patrie par des meurtres et des parricides ; ces stérilités de la terre, qui consumeront de langueur ceux qui auront échappé à la fureur et à la violence des armes ; ces révolutions du ciel, où les astres obscurcis laisseront le monde dans l’horreur, dans la confusion et dans les ténèbres. Déjà les tombeaux seront ouverts, et les cendres des morts ranimées. Déjà s’avancera dans les airs cette fatale nuée qui doit servir de tribunal au souverain juge. Déjà ces vives lumières, qui, selon le prophète, sortent des yeux et de la face de Dieu quand il juge, perceront cette obscurité, et tout l’univers en suspens attendra l’arrêt décisif et public de son bonheur, ou de son malheur éternel. Je tire, avec saint Bernard, cette conséquence : quelle doit être l’exécution de ce jugement, si l’appareil en est si terrible ? et que sera-ce de Dieu, quand il punira, s’il est si redoutable quand il ne fait encore que menacer ?

Mais, lorsque le fils de Dieu paraîtra lui-même, alors on verra le néant des grandeurs humaines : un rayon de sa majesté effacera tout ce qu’il y a de gloire mondaine ; à lui seul appartiendront tout honneur et toute louange. Il n’y aura plus aucune différence de condition, que celle qu’y mettra la miséricorde, qui couronnera les uns, ou la justice qui punira les autres : grands et petits seront confondus ensemble, également humiliés, et s’accomplira cet oracle du prophète : Humiliabitur altitudo virorum, et exaltabitur Dominus solus in die illa.Dieu seul, en ce jour-là, sera grand. Grand pour les saints, qui verront en lui l’objet de leur éternelle félicité ; grand pour les réprouvés, qui tomberont devant cette majesté qu’ils ont si souvent offensée. Ils ne verront plus ce monde qu’ils ont tant aimé, il aura passé comme un songe. Ils ne verront plus ces richesses, dont ils faisaient tant de cas, le feu de la vengeance de Dieu aura consumé tous ces objets de leur convoitise. Ils ne verront plus leurs plaisirs que comme la matière de leur supplice. Tout leur spectacle sera réduit à se voir eux-mêmes, et à voir leur juge. Ils verront la difformité de leurs péchés d’un côté, et la justice de Dieu de l’autre. Ils n’ont pas voulu se connaître pour se corriger ; Dieu les fera connaître à eux-mêmes pour les confondre : ce sera le premier point de ce discours. Ils n’ont pas voulu user de la miséricorde de Dieu durant cette vie ; ils verront jusqu’où va sa justice en l’autre : c’est la seconde partie. Que ne puis-je vous dire, Messieurs, ce que Jésus-Christ disait à ses disciples : pour vous, quand ces choses arriveront, regardez en sûreté et levez vos têtes : Respicite, et levate capita vestra. Mais je crains que vous n’ayez pas sujet d’avoir en vos cœurs cette confiance, et je me contente de vous exhorter à lever avec moi les yeux au ciel, pour demander à Dieu les grâces qui nous sont nécessaires, par l’intercession de la Vierge, à qui nous dirons avec l’Ange : Ave, Maria.

 

 

Premier point

 

Une des principales circonstances du jugement universel sera la honte des pécheurs, lorsque Dieu, qui connaît le secret des cœurs, découvrira leurs consciences criminelles, à la vue et au jugement de toutes les nations assemblées : circonstance d’autant plus rude que nous sommes naturellement portés à cacher nos péchés, et que nous aurons un juge, dont les yeux pénétrants perceront jusqu’aux moindres impuretés dans nos âmes. L’Écriture est pleine de témoignages de cette vérité ; tantôt elle nous avertit qu’il n’y aura pas un péché secret qui ne devienne public, eût-il été caché sous les voiles les plus épais de la dissimulation, eût-il été enveloppé dans les replis les plus sombres d’un cœur hypocrite, eût-il échappé à la vue de tous les hommes, et de celui-là même qui l’a commis : Nihil occultum, quod non revelabitur.Tantôt elle nous exhorte à ne point juger des actions d’autrui, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, qui éclairera les ténèbres les plus épaisses, et rendra visibles les plus secrètes intentions des cœurs, afin que chacun reçoive de lui, ou l’approbation que sa vertu aura méritée, ou le blâme qu’il doit attendre de son vice : Qui revelabit abscondita tenebrarum, et manifestabit consilia cordium.Elle nous assure que nos péchés sont comptés, et que ce tas d’iniquités est réservé et scellé devant Dieu, pour le jour de sa vengeance : Nonne hæc condita sunt et signata ;en sorte que, de tant de discours frivoles, de regards impurs, de pensées extravagantes, de négligences affectées, de médisances mordantes, d’avarices sordides, d’impiétés secrètes ou manifestes, selon la dureté et l’impénitence du cœur des hommes, il se fait devant Dieu comme un trésor et un amas de colère, pour être découvert au jour de la vengeance, et de la révélation du juste jugement de Dieu : Secundum duritiam tuam, et impœnitens cor, thesaurisas tibi iram in die iræ, et revelationis justi judicii Dei,dit l’Apôtre.

Cette vérité est fondée sur ce que Dieu, qui voit tout, révélera tout, et qu’il sera par conséquent juge et témoin tout ensemble. Il y a cette différence entre les jugements des hommes et ceux de Dieu, que les premiers sont bornés dans leur connaissance, et longs dans leur discussion. La connaissance des hommes ne s’étend qu’aux actions extérieures, et aux péchés consommés, et ne va tout au plus qu’aux crimes qui troublent l’ordre visible de la société ; au lieu que Dieu pénètre dans le fond de nos actions, qu’il discerne non seulement le péché, mais encore l’intention du pécheur ; et que, découvrant le crime dans sa source et dans son principe, avant même qu’il soit accompli, il voit tous les dérèglements du cœur dans le cœur, et les malices de l’âme dans l’âme même, et juge les volontés criminelles comme les crimes effectifs. La justice humaine a des règles qui la contraignent dans ses fonctions, parce qu’elle a ses préventions, ses intérêts et ses faiblesses ; elle a des usages, et certain ordre qu’on lui a imposés pour la redresser. De là viennent les plaintes, les accusations, les tourments et ces autres formalités qui sont la voie ordinaire des connaissances humaines. Mais Dieu est lui-même sa loi et sa règle ; et comme il ne peut ni se tromper dans ses pensées, ni excéder dans ses jugements, ni ignorer la vérité, ni la dissimuler, il sera lui seul l’accusateur et le témoin, le juge et le vengeur de tous les crimes.

C’est pour cela que Jésus-Christ aura tous les droits et tout le pouvoir de juger, parce qu’il est par une attribution particulière la sagesse, la lumière et la vérité ; sagesse qui découvrira tous les détours de la dissimulation et de la fraude. Alors on verra ces calomnies conduites avec tant d’art pour opprimer un innocent ; ces moyens de parvenir par des injustices secrètes ; toutes les finesses de la prudence de la chair, ingénieuse à les inventer, ingénieuse à les couvrir : lumière qui se répandra sur le pécheur et sur le péché, pour confondre l’un et découvrir l’autre. À cet éclat, on verra les actions les plus humiliantes ; ces bassesses qu’on aurait voulu se pouvoir cacher à soi-même ; ces coups sourdement donnés pour ruiner la réputation ou la fortune d’un honnête homme : vérité qui séparera les réalités des apparences, et qui montrera le fond de nos actions, sans s’arrêter à la surface. Alors il n’y aura rien que de vrai ; ces vices, dont les flatteurs faisaient des vertus, dépouillés d’une enveloppe de réputation et de louange, reprendront leur forme, redeviendront vices. Ces richesses acquises si finement, l’industrie à part, ne seront plus qu’un amas de larcins et d’injustices. Ces amitiés qu’on croit si pures, quand on leur ôtera cette apparence d’honnêteté qui les couvre, paraîtront telles qu’elles sont, un vil commerce d’intérêt ou d’impureté. Ces aumônes, quand on effacera cette couleur de la charité qu’on leur donne, ne seront plus que de vaines ostentations, ou des compassions naturelles. Ces humilités qu’on admire, quand on aura levé le masque qui les couvre, ne seront peut-être que des vanités déguisées. Ces confessions et ces communions, dénuées des formes extérieures de la pénitence et de la piété, ne seront plus que ce qu’elles ont été, des coutumes sans réflexion et des bienséances sacrilèges. Soit que le péché ait laissé en nous une impression, ou, comme parle Tertullien, une flétrissure, comme une marque d’infamie gravée dans le fond de nos consciences, et qu’une lumière divine rendra toutes ces marques visibles et reconnaissables ; soit que Dieu, serrant le cœur des pécheurs, les obligera par la force de la Vérité à manifester devant lui, toutes leurs pensées, et tirera de leurs bouches criminelles des confessions forcées de leur vie et de leur conduite ; soit enfin que Dieu déclarera à chacun sa conscience et celle des autres, et imprimera dans leur imagination leurs fautes publiques ou secrètes : quoi qu’il en soit, quelque obscurité que vous ayez répandue sur vos actions, Dieu deviendra lumière pour les éclairer : Quascumque factis tuis umbras substruxeris, Deus lumen est.

La raison de cette conduite de Dieu dans cette dernière action de jugement, c’est qu’il est de l’accomplissement et de la perfection de sa justice de faire connaître à chacun le sujet de son salut ou de sa perte, et de justifier devant tout le monde la sentence qu’il sera prêt à prononcer. Je sais, Messieurs, que les jugements de Dieu sont toujours véritables, et qu’ils portent leur justification avec eux : Judicia Domini vera, justificata in semetipsa : parce qu’il ne cherche pas, dans la punition des hommes, une vaine ostentation de sa grandeur, mais des preuves de son équité suprême. Je sais que la volonté de Dieu et sa justice, c’est la même chose ; qu’il a une puissance de force, par laquelle rien ne peut lui résister, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni dans les enfers ; et une puissance de droit et d’autorité, par laquelle tout ce qu’il fait est rendu juste ; et qu’ainsi, soit qu’il punisse, soit qu’il récompense, quoique les causes de sa bonté ou de sa rigueur soient obscures, elles ne laissent pas d’être équitables. Il n’a qu’à s’en rendre compte à lui-même. Quis dicet tibi, quod fecisti ? aut quis stabit contra judicium tuum ? quis imputabit tibi si perierint omnes nationes ? Qui est-ce, mon Dieu, qui vous dira pourquoi jugez-vous ainsi ? Qui est-ce qui prendra la défense de ceux que vous condamnerez ? Qui est-ce qui vous imputera la perte des nations que vous avez faites ? Qui est-ce qui entreprendra de vous contredire, et de réformer vos jugements ? Toutefois, il veut par une conviction publique fermer la bouche aux impies, faisant voir à chacun les péchés de tous, et à tous les péchés de chacun en particulier ; il veut que sa justice soit reconnue, et que ceux qui la ressentiront ne puissent en disconvenir eux-mêmes, quand ils se verront tels qu’ils sont.

Car la plupart des hommes ou diminuent leurs péchés, ou les ignorent, ou les cachent. Quelles excuses, quelles justifications ne trouvent-ils pas ? S’ils sont puissants, ils croient qu’ils sont au-dessus des lois, et qu’on doit respecter leur autorité aux dépens même de la religion. S’ils sont obscurs, ils croient qu’il importe peu quelle vie ils mènent. S’ils commencent à pécher, ils prétendent que les premières fautes sont pardonnables ; s’ils continuent depuis longtemps, ils accusent la force de leurs mauvaises habitudes, dont ils n’ont pas voulu se rendre les maîtres. S’ils sont délicats, ils veulent qu’on les épargne et qu’on les ménage ; ainsi, affaiblissant dans leurs esprits leurs péchés, ils les regardent au dehors, ils les commettent sans crainte, et s’en accusent sans repentir ; ils vont tête levée aux pieds d’un prêtre. La moindre sévérité les offense. Il faut qu’un confesseur choisisse ses termes, de peur de blesser leur délicatesse ; et, dans un tribunal aussi sévère et aussi absolu qu’est celui de la pénitence, on dirait que le juge tremble devant le criminel, et qu’il lui demande comme une grâce de vouloir prendre quelque soin de son salut. Telle est l’indulgence des pécheurs pour eux-mêmes : on se flatte, on se déguise ; qui est-ce qui n’a pas une apologie toujours prête pour son péché dominant ? et qui est-ce qui ne se fait pas une espèce d’innocence par la comparaison de ceux qu’il veut croire plus méchants que lui ? qui est-ce qui ne tâche pas de s’aveugler soi-même et de corrompre sa propre conscience ? Il est donc juste qu’il y ait un jour de reconnaissance et de révélation, comme parle l’Écriture : In die agnitionis, in die revelationis,où chacun soit représenté à lui-même dans son état naturel ; où la vérité, qui est la forme et la règle des jugements irréprochables, soit la seule qui préside ; où toutes les fausses règles que nous avons appliquées à nos actions soient produites et redressées sur la règle infaillible et immuable de la loi divine, et où cette lumière que nous avons tant de fois étouffée, en nous justifiant à nos propres yeux, nous découvre tout entiers à nous-mêmes, afin que Dieu soit justifié, et que ses jugements soient hors d’atteinte : Ut justificeris in sermonibus, et vincas cum judicaris ; et que l’homme reconnaisse, et la grandeur de ses péchés, et la vanité des excuses qu’il recherche pour les affaiblir.

Ce serait peu s’il ne faisait qu’excuser ses fautes ; mais malheureusement il les ignore. Il y a deux sortes d’ignorance ; l’une est presque nécessaire et inévitable, l’autre est volontaire et affectée : la première est la suite et la peine du premier péché. Ce sont ces nuages qui s’élèvent dans nous, qui nous cachent ordinairement certains endroits de nous-mêmes, quelque soin que nous prenions de nous connaître ; certains désirs cachés dans le fond de l’âme, qui sont aussi invisibles et aussi imperceptibles que l’âme même, qui les cache et les retient sans qu’elle s’en aperçoive. Ce sont ces mystères d’iniquité qui se passent en nous, que nous ne découvrirons jamais, si l’esprit de Dieu n’y entre et n’y porte sa lumière. C’est pour cela que l’Écriture, après avoir dit que les voies de Dieu sont impénétrables, nous avertit que celles de l’homme le sont aussi, parce que comme il y a en Dieu une profondeur de lumière et de sagesse qui est impénétrable aux hommes et aux anges, il y a aussi dans l’homme, depuis qu’il s’est déréglé, une profondeur de ténèbres et d’égarement qui le fait agir d’une manière incompréhensible aux autres et à lui-même. C’est ce qui faisait dire au roi prophète : Seigneur, ne vous souvenez pas de mes ignorances : Ignorantias meas ne memineris ; comme s’il eût dit : Je travaille, Seigneur, à détruire en moi ces grandes passions qui m’agitent ; comme elles se font sentir, elles se font pleurer ; aussi je m’en défends, et je les combats : mais pour ces passions inconnues que j’entretiens en moi sans le savoir, c’est à votre miséricorde à les pardonner ; c’est à votre grâce et puissance à détruire ces ennemis cachés qui me peuvent nuire, et dont je ne puis me défendre.

L’Écriture sainte nous enseigne qu’il faut gémir dans la vue de ces ignorances, et le Saint-Esprit, dans les livres de l’ancienne loi, a prescrit les règles et la forme des sacrifices pour expier ces fautes inconnues avant que Dieu les montre et les punisse dans son jugement. Mais il y a une ignorance affectée et volontaire, qui ne vient pas d’un défaut de lumière, mais d’un défaut de soin et de réflexion. C’est cet aveuglement que nous faisons nous-mêmes, quand nous négligeons de connaître nos devoirs, de peur que l’obligation que nous aurons de les accomplir, ne nous presse trop quand ils seront une fois connus, et que nous ne soyons contraints de renoncer à nos passions ;ou que nous ne tombions dans un remords incommode qui trouble notre repos et notre plaisir, comme s’il n’y avait point de jugement, et s’il était permis de vivre au hasard.

En effet, qui sont ceux qui font réflexion sur leur conduite ? Qui sont ceux qui ont l’intelligence de leurs péchés : Delicta quis intelligit ?Les uns nous échappent, dit saint Augustin, ou par le peu de précautions que nous avons à les éviter, ou par la facilité que nous avons à les commettre : nous échappons aux autres, en résistant, pour contenter nos passions, à nos lumières, ou en nous faisant de faux principes, ou pour en diminuer l’injustice, ou pour en effacer le souvenir. Quelqu’un songe-t-il aux péchés d’usage et d’emploi ; profite-t-on du temps qu’on a pour gagner une éternité ; quelle partie en donne-t-on à son salut ? Le jeu, la conversation, les affaires ne font-ils pas l’occupation de la plupart, je dis des honnêtes gens selon le monde ? Toute leur vie se réduit à des spectacles qu’on a vus, à des compliments qu’on a faits, à des visites qu’on a rendues, à des nouvelles qu’on a, ou apprises, ou débitées ; ils passent sans scrupule ces années d’amusement qu’interrompent à peine quelques bienséances de religion, que le monde même demande, quelques remords qu’une réflexion importune aura tirés d’un cœur lassé peut-être de ses plaisirs, et quelques soupirs que le danger d’une mort prochaine arrachera de leur esprit affaibli, et de leur conscience effrayée. Cependant on rendra compte à Dieu de tant de vains et inutiles moments : et si Jésus-Christ dans son Évangile nous assure qu’une parole oiseuse sera rigoureusement condamnée et punie, que sera-ce d’une vie qui n’aura été qu’une longue et stérile oisiveté ? Quel usage fait-on des biens du monde ? on s’en sert pour entretenir la vanité, par des dépenses excessives, ou pour satisfaire son avarice par des épargnes accumulées. On ne s’informe ni des malheurs du temps, ni de la misère des pauvres. On croit n’être grand et n’être riche que pour soi. Pourvu qu’on ne prenne pas le bien d’autrui, on croit pouvoir innocemment abuser du sien. Tantôt il faut soutenir sa qualité, tantôt il faut amasser pour ses enfants ; ainsi on se fait de son avarice une vertu de sa condition, et l’on veut être prudent, quand il faut être charitable. Cependant tout jugement semble se réduire à cela : Esurivi, et non dedistis mihi manducare. Personne n’y fait réflexion : Delicta quis intelligit ? Y a-t-il quelqu’un qui s’examine sur ses péchés de conversation ? À quoi aboutissent tous les entretiens d’aujourd’hui, sinon à s’amuser aux dépens d’autrui, et à se jouer de la réputation les uns des autres ? C’est l’agrément de ceux qui parlent, c’est le plaisir de ceux qui écoutent ; sans cela les conversations tarissent, le monde n’a plus d’esprit ; avec cela chacun plaît, chacun s’insinue, chacun s’exprime heureusement ; ce vice est devenu si commun, qu’on est parvenu à ne s’en apercevoir presque plus : on s’est fait un point de sincérité et de bonne foi, de ne se rien dissimuler de ce qui est désavantageux à ceux dont on parle. Les oreilles se sont accoutumées à cette espèce de langage, si peu charitable et si peu chrétien ; tout consiste aux manières ; car encore veut-on dans les péchés, même les plus cruels, garder quelque apparence de politesse. Une médisance grossière et insupportable, c’est déchirer sans pitié la réputation du prochain, c’est assassiner son frère inhumainement. Un honnête homme sait mieux vivre, il empoisonne avec art tous les traits de sa médisance, il commence un discours sanglant par une préface flatteuse, et disant d’abord du bien, pour faire mieux valoir le mal qu’il va dire, il pare la victime qu’il veut égorger, et croit qu’il est plus innocent, quand il jette quelques poignées de fleurs sur l’autel qu’il veut ensanglanter de son sacrifice.

Ceux mêmes qui se piquent de piété ne sont pas exempts de ce vice. Et cependant l’injure qu’on fait au prochain, la difficulté de la réparer, l’impression et le progrès que fait d’ordinaire une médisance, qui sert d’instrument à la passion des uns ou de nourriture à la malice des autres, et toutes les conséquences dont on est responsable, devraient faire trembler : Delicta quis intelligit ?Qui est-ce, dit saint Chrysostôme, qui connaît ou qui veut connaître les péchés de son état et de sa profession ? soit parce qu’étant plus conformes à nos inclinations, ils nous deviennent plus familiers, soit parce qu’étant plus souvent réitérés, ils ne se font presque plus sentir ; soit parce qu’ils ont plus de proportion avec nous, nous les prenons souvent pour des droits, et pour des dépendances de notre emploi. Les magistrats qui ont la justice entre les mains, lorsqu’ils la font pencher du côté du sang, de l’amitié, de la faveur, ou de la brigue ; lorsqu’ils donnent un tour favorable, ou pernicieux aux affaires, en les montrant du bon ou du mauvais côté ; lorsque par des longueurs infinies, ils lassent la patience des malheureux, ils croient que c’est un droit de leur état, et qu’ils sont maîtres de la justice ; ils paraîtront devant le tribunal de Jésus-Christ, et leurs injustes jugements retomberont un jour sur eux-mêmes. Combien les personnes qui sont consacrées à Dieu font-elles de fautes sans qu’elles s’en aperçoivent ! Combien d’infidélités à Dieu, combien de dérèglements dans leurs paroles ! combien de fois blessent-ils la conscience des faibles, par les mauvais exemples qu’ils leur donnent ! À quels usages destinent-ils les biens dont ils ne sont que les dispensateurs et les économes ? Quel soin ont-ils d’instruire les ignorants, et de ramener à Dieu ceux qui s’égarent ? Ils voient le crédit que leur donne leur dignité, et ne connaissent pas les devoirs ni les dangers de leur ministère : Delicta quis intelligit ?

Pour confondre tant de sortes de pécheurs, et pour leur faire voir ce qu’ils ont ignoré, Dieu descendra lui-même, dit le prophète : Ecce vigil, et sanctus de cœlo descendit,attribuant au souverain Juge deux qualités, la vigilance et la sainteté, pour marquer que ni l’éloignement, ni les ténèbres, ni le silence, ni le secret, n’auront rien pu dérober à sa connaissance, et que rien de profane, rien de mondain, rien d’injuste, n’aura pu être supportable à sa sainteté ; et qu’ainsi il couvrira les impies de confusion, en devenant leur juge, et les obligeant eux-mêmes à devenir leurs accusateurs ; ce qui fera une des plus rigoureuses peines du jugement.

Il n’y a rien de si triste que la vue de nos péchés, quand ce n’est pas la miséricorde de Dieu qui nous les montre, pour nous exciter à l’humilité et à la pénitence. Jésus-Christ nous apprend que tous ceux qui font le mal ne peuvent souffrir la lumière, parce qu’elle les humilie, et qu’elle leur découvre ce que leur amour-propre leur veut cacher : Omnis qui male agit odit lucem, et non venit ad lucem, ut non manifestentur opera ejus.Le roi-prophète proteste qu’il ne peut avoir ni paix ni repos dans son âme, tant que ses péchés, comme des spectres importuns, lui apparaîtront au milieu même de ses plaisirs : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum ;et la plus grande menace que Dieu fasse au pécheur, c’est de le représenter à lui-même : Arguam te, et statuam contra faciem tuam.Aussi qui est-ce qui ne cherche pas à se répandre au dehors, et à perdre le souvenir de soi-même par une vaine application aux choses extérieures ? D’où vient que les hommes vivent dans une agitation perpétuelle, qu’ils s’occupent d’affaires, de sciences, de jeux, de désirs, d’espérances ? d’où viennent ces soins qu’on a, ou qu’on se fait quand on n’en a pas ; ces vues qu’on porte toujours hors de soi, de peur de tomber dans la connaissance de ses défauts ; cette avidité de divertissements qui dissipent l’imagination, et qui la détournent sur des objets étrangers ? D’où viennent cette horreur qu’on a de la solitude, parce que, n’étant plus frappés de cette grande diversité d’objets, on se trouve réduit à vivre avec soi et à penser à soi ; ces amusements qu’on cherche, non pas tant pour le plaisir qu’on y trouve, que parce qu’on y perd le chagrin de réfléchir sur ses actions ? Enfin, soit que l’âme qui n’est pas attachée à Dieu ne trouve rien en elle qui la contente, soit qu’elle craigne de perdre ses plaisirs, si elle se donne le temps d’en apercevoir le vide, soit qu’ennuyée de sa condition depuis le péché, elle évite le dégoût et l’amertume que lui donnerait l’attention qu’elle ferait sur elle-même ; il arrive qu’on se fait un art de s’oublier, au lieu de se faire une étude de se connaître. On croit avoir gagné les jours et les moments qu’on se dérobe à soi-même, et par une contradiction difficile à comprendre, l’homme qui s’aime tant ne se peut souffrir, lui qui rapporte tout à soi, ne fait aucun retour sur lui-même ; il se cherche et se fuit ; il veut tout savoir, et ne craint rien tant que de se connaître.

Que si on a tant de peine à s’examiner quand on peut se corriger, et quand on jouit toujours du plaisir du péché, quel supplice sera-ce donc pour les pécheurs, quand ils se verront tels qu’ils sont, lorsqu’une lumière importune leur représentera une idée effrayante d’eux-mêmes, idée qui formera, non pas une humilité de pénitence, mais une humiliation de désespoir. Ils verront leurs péchés, non pas comme la matière de leurs plaisirs, mais comme le sujet de leur damnation. La flatterie ne les colorera plus, l’amour-propre ne les dissimulera plus, l’impunité ne les assurera plus, l’autorité ne les soutiendra plus, les ténèbres ne les couvriront plus, la pénitence ne les réparera plus, le sang de Jésus-Christ ne les effacera plus ; il n’y aura plus que la vérité qui les découvrira, la loi de Dieu qui les condamnera, la justice qui les vengera, et l’endurcissement qui les entretiendra jusqu’à la fin.

Que nous reste-t-il à conclure ? sinon qu’il faut vous épargner cette honte. Dieu vous connaîtra tel que vous êtes pour vous punir ; connaissez-vous tel que vous êtes pour vous corriger. Faites vous-même aujourd’hui, par sa miséricorde, ce qu’il vous menace de faire un jour par sa justice. Travaillez à vous guérir, et non pas à vous cacher ; et, si vous ne pouvez voir sans chagrin le misérable état où vous êtes, ne cherchez pas de vaines consolations à vos maux ; cherchez plutôt de véritables remèdes. Mais ce n’est pas assez d’appréhender cette honte ; il faut craindre la justice de Dieu dans son jugement, si nous abusons en ce monde de sa miséricorde : c’est ma seconde proposition.

 

 

Deuxième point

 

L’Écriture sainte ne recommande rien tant que de craindre Dieu, et d’appréhender ses jugements. Elle nous apprend que c’est là le commencement de la sagesse, parce que le pécheur, qui s’est éloigné de Dieu, pour avoir été trop sensible au plaisir du péché, n’y retourne d’ordinaire que par un vif ressentiment de la peine qu’il a méritée, et que, comme le mépris de sa bonté, ou la fausse confiance en sa miséricorde est souvent le principe du dérèglement, l’appréhension de sa justice est aussi la première partie du repentir. Tantôt elle nous assure que nous ne pouvons être justifiés sans la crainte : Nam qui sine timore est, non poterit justificari ;car la crainte introduit la charité, qui est la véritable justice, et, après avoir dompté l’orgueil de l’homme par les menaces, le soumet volontairement à la loi de Dieu par l’espérance et par l’amour des promesses. Tantôt elle nous déclare qu’il n’y a que les âmes craintives qui aient sujet d’espérer dans les derniers jours : Timenti Dominum bene erit in extremis,parce qu’ayant été vivement frappées du malheur qu’elles devaient craindre, elles auront pris soin de le prévenir, et de l’éviter.

Ne nous flattons pas, Messieurs ; c’est là la voie du salut qui nous est marquée. Les pécheurs n’aiment pas à songer à ce qui les inquiète ; ils éloignent de leur esprit tout ce qui peut troubler leur repos et leur confiance : la considération de la mort, de l’enfer, et celle du jugement dernier, sont pour eux des méditations trop mélancoliques ; et, jugeant bien qu’ils ne pourraient attendre de la justice de Dieu que des châtiments et des supplices, ils ne le regardent que du côté de sa miséricorde, dont ils se promettent toujours les grâces qu’ils ne se mettent pas en état de recevoir. Ainsi ils secouent le joug de la crainte ; c’est même le défaut de certains dévots, qui, se croyant plus spirituels qu’ils ne sont, s’imaginent qu’il ne convient qu’aux grands pécheurs, ou aux âmes basses et grossières, de s’appliquer à ces objets de frayeur. Ils ne veulent nourrir leur dévotion que d’amour et de confiance, ils s’entretiennent dans une fausse paix, dans la poursuite d’une perfection imaginaire. Ils sont d’autant plus faibles, qu’ils veulent faire les magnanimes ; et, sous prétexte de charité satisfaisant leur amour-propre, ils ne parviennent pas à aimer Dieu, et se dispensent de le craindre.

Cependant toute l’Écriture travaille à nous remettre ces pensées terribles devant les yeux, et les Saints ne les ont pas trouvées trop grossières ni trop rebutantes pour eux, mais très salutaires et très efficaces. Je sais bien que le premier dessein de Dieu est d’aimer ses créatures, et d’en être aimé, et que ce n’est que par accident qu’il les punit, et qu’il s’en fait craindre. Depuis que nous sommes pécheurs, il nous menace comme criminels. Il a pour nous, dit Tertullien, la bonté de père et l’autorité de maître, il veut être aimé par religion, et craint par nécessité ; en quoi nous devons adorer sa Providence, qui, dans les occasions, et dans le penchant du péché où nous sommes, veut bien opposer ses jugements comme une digue à nos passions ; il nous fait une vertu de l’appréhension de nos peines, et exerce sur nous une espèce de miséricorde par la crainte même de sa justice.

Or, cette justice ne paraîtra jamais plus terrible qu’en son dernier jugement ; toutes les qualités divines de Jésus-Christ se manifesteront ; toute sa grandeur accompagnera, pour ainsi dire, sa justice ; tous ses attributs éclateront : sa puissance, il ressuscitera tous les hommes : son immensité, il se rendra présent en tous lieux : son éternité, il rappellera tous les temps : sa sainteté, il séparera les bons d’avec les méchants : sa colère, il se vengera des impies : sa sagesse et sa vérité, il ouvrira tous les cœurs, et pénétrera toutes les consciences : et, comme son intelligence infinie ne laissera rien de caché, sa sévérité inflexible ne laissera rien d’impuni. Alors on verra un juge incorruptible, impitoyable, qui jugera sans exception, qui condamnera sans miséricorde, et qui jugera sans ressource. Expliquons ces vérités en peu de mots.

Une des principales règles que le sage donne pour l’intégrité des jugements, c’est de considérer l’action, non pas la personne qu’on doit juger : Cognoscere personam in judicio, non est bonum.Parce que si le juge ne met sous ses yeux ce voile mystérieux qu’on donne à la justice, il peut se laisser affaiblir, ou par la crainte de ceux dont l’autorité lui peut nuire, ou par la considération de ceux dont l’amitié lui peut être utile ; et ainsi préférer ces personnes à la vérité, abandonner la vertu quand elle n’est soutenue que par elle-même, et absoudre l’injustice pour flatter l’injuste qui la commet ou qui la protège. Or, qui ne sait que Dieu est exempt de ces faiblesses ? On ne peut ni le préoccuper, ni le surprendre. Il ne peut être ni gagné par les persuasions, ni fléchi par des prières étudiées, ni étonné par la puissance, ni touché par l’amitié ; tous les hommes également et sans distinction sont soumis à son pouvoir et à sa justice : Non enim subtrahet personam cujusquam Deus, nec verebitur magnitudinem cujusquam, quia pusillum et magnum fecit ; où l’on peut remarquer trois causes de sévérité générale. La première est, l’équité de Dieu, qui fait que l’injustice lui déplaît en quelque sujet qu’elle se rencontre, et que son indignation tombe toujours sur le péché, de quelque qualité que soit le pécheur. Pour nous, qui ne connaissons ni le péché ni l’injustice, il nous arrive souvent, dit saint Augustin, de haïr les hommes à cause des vices, ou d’aimer les vices à cause des hommes. Il prend souvent des zèles indiscrets et des aversions capricieuses ; on se choque, on se scandalise ; un rapport, un intérêt, une incivilité, une défiance nous font passer de la haine des mœurs à celle de la personne ; ce n’est pas tant l’intérêt de Dieu que nous regardons que le nôtre. Souvent, si nous examinons bien, ce que nous croyons zèle est une vengeance, et sous une apparence de justice, nous découvrons un défaut de patience ou de charité. Au contraire, souvent nous aimons les vices à cause des hommes ; il prend des inclinations aveugles : on se prévient, on s’attache, on a des yeux indulgents pour ceux qu’on aime ; quelque critique qu’on soit d’ailleurs, quand on ne peut leur donner la perfection qu’on voudrait, on leur ôte du moins les défauts autant qu’on peut, on veut justifier l’attachement qu’on a pour eux, en justifiant toute leur conduite, On se fait un point d’honneur de ne pas montrer et de ne pas connaître soi-même qu’on soit trompé ; et, de peur qu’on ne fasse tort à la personne, on aime mieux faire grâce à son péché. De là viennent ces condescendances qu’on a pour les volontés injustes des pécheurs, ces timidités qui empêchent les bons avis, les sages conseils et les autres offices de la charité chrétienne ; ces flatteries qui entretiennent la vanité ou qui la produisent ; ces partis qu’on prend sans raison, et souvent même contre la raison. C’est que nous n’avons pas l’idée qu’il faut du péché, et que nous sommes attachés par nos passions aux personnes qui le commettent : mais il n’y a point auprès de Dieu d’acception de personnes ; il n’agit que par sa justice, il ne haïra que le péché.

La seconde raison, qui fait que Dieu ne fera aucune distinction, c’est sa souveraineté et son indépendance, qui, le mettant au-dessus de toute crainte et de toute espérance, le rendent inflexible et inexorable à toute injustice : Nec verebitur magnitudinem cujusquam.La troisième, c’est cette égalité de droit et de puissance qu’il a sur les créatures, par laquelle il jugera les faibles et les puissants, parce qu’il a créé les uns et les autres, et qu’il brisera d’une même main ces vases qu’il a faits d’or ou d’argile, quand ils auront été profanés. Tous les pécheurs donc paraîtront devant son tribunal : ces riches qui méprisèrent les pauvres ; ces pauvres qui attentèrent contre les riches ; ces pasteurs qui ne veillèrent pas sur leurs troupeaux ; ces troupeaux qui n’écoutèrent pas la voix de leurs pasteurs ;ces âmes vaines et curieuses qui inventèrent les erreurs ; ces âmes simples et crédules qui les suivirent. Tous ces criminels seront jugés sur la même règle, et se trouveront enveloppés dans la même sentence de condamnation, chacun selon la proportion de ses crimes.

Comme il n’y a qu’une loi, une foi, un baptême, il n’y aura qu’un même jugement, une même récompense, un même supplice. Malheur à ceux qui se seront fait en ce monde des titres vains et imaginaires de distinction dans la poursuite de leur salut ! Malheur à ceux qui auront vécu comme s’il y eût eu pour eux un Évangile plus doux et plus relâché ! Malheur à ceux qui, parce qu’ils commandaient aux autres hommes, auront fait, comme s’ils étaient moins obligés d’obéir à Dieu ! S’il y a quelque distinction, ce sera qu’ils seront jugés plus sévèrement. L’Écriture sainte ne s’est jamais exprimée avec plus de force que sur cette partie du jugement qui regarde les grands du monde : tantôt que les anathèmes et les malédictions du ciel seront lancés sur les montagnes, que le jour du Seigneur tombera sur les tours de Samarie, que sa voix brisera les cèdres du Liban : tantôt elle s’explique sans figure, que ce jugement sera terrible pour ceux qui ont quelque intendance sur les autres : Judicium durissimum his qui prœsunt, fiet ; qu’il aura de la miséricorde pour les pauvres, mais qu’il punira les puissants de toute sa justice, et de toute sa puissance : Exiguo conceditur misericordia, potentes autem potenter tormenta patientur.

Il vous jugera, Messieurs, selon vos qualités et selon vos charges. Vous lui répondrez de sa grandeur, dont vous avez été la représentation et l’image ; de sa puissance, dont vous étiez les dépositaires ; de sa justice, dont il vous avait fait les ministres ; de sa religion, dont vous deviez être les protecteurs, Vous rendrez compte des passions qu’on vous inspirera, de celles que vous fîtes naître ; des péchés que vous avez faits, et des grâces qu’il vous a faites ; des soins que vous avez eus pour vous, de l’indifférence et du mépris que vous avez pour les autres ; de ce que vous fîtes aimer, de ce que vous fîtes souffrir ; de ce que vous accordâtes à la faveur, de ce que vous refusâtes au mérite ; de la dissipation de vos biens et des charités qui s’en pouvaient faire ; des vices que vous pouviez arrêter par votre autorité, des vertus que vous pouviez produire par vos exemples. Votre chute sera plus grande, parce que vous avez été plus élevés : vous aurez moins d’excuses, parce que vous aviez plus de connaissance : vous avez eu plus de devoirs à accomplir, et vous aurez plus de sujets et plus de peine à vous justifier : vous avez eu plus d’occasions de faire du mal, et vous serez plus tourmentés : vous avez eu plus de moyens de faire du bien, et vous serez moins excusables : vous étiez plus accoutumés à vos aises et à vos plaisirs, les peines du châtiment seront plus sensibles : vous avez reçu plus de bienfaits, et votre ingratitude sera plus grande. L’excellence de votre condition ne fera que vous rendre plus punissable. Les flatteries qu’on vous dit et que vous cherchez ne feront qu’augmenter votre confusion, et l’impunité dont vous jouissez ne fera que renforcer vos supplices. Ne prétendez donc pas de distinction, ni de faveur du souverain juge.

Non seulement ce jugement se fera sans distinction, mais encore sans miséricorde. Il n’y a point de religion qui ne reconnaisse que l’homme est pécheur, et qu’il est sujet à la colère du ciel ; l’un naît du sentiment perpétuel de la conscience, l’autre vient de l’expérience de tous les siècles. Il est difficile de n’être pas convaincu de ces deux vérités. Mais plusieurs ont abusé de cette connaissance, en séparant ces deux choses qui doivent être inséparables : car les uns ont regardé les châtiments de la justice de Dieu détachés des crimes des hommes, et se sont formé l’idée d’une divinité cruelle et impitoyable, qui se plaît à faire des malheureux, et à montrer sa puissance en détruisant ses propres ouvrages. Les autres, au contraire, ont regardé les péchés des hommes, seuls, et détachés des châtiments de la justice divine, et se sont formé l’idée d’une divinité molle et négligente, qui, n’ayant pas la force ou le soin de punir les méchants, abandonne tout au hasard, et demeure dans une faible indifférence pour le bien et pour le mal. La religion chrétienne, qui seule donne une parfaite connaissance de Dieu, nous apprend à joindre ces deux objets, à ne regarder le châtiment que par rapport au péché qui l’a précédé, et à ne considérer le péché que par rapport au châtiment qui le suit infailliblement, et nous fait concevoir un Dieu bon et miséricordieux, qui aime ses créatures ; mais pourtant juste, ennemi du péché et de l’injustice. Ce sont les idées qu’il faut avoir de Dieu, souverainement bon et souverainement juste ; et, parce qu’une justice sans bonté causerait notre désespoir, qu’une bonté sans justice attirerait notre mépris, il est convenable qu’il tempère sa justice par les effets de sa bonté, et qu’il fasse respecter sa bonté par les effets de sa justice.

Cependant il me semble, Messieurs, que Dieu sépare l’exercice de ces deux attributs dans sa conduite à l’égard des pécheurs. En cette vie il les souffre, il les appelle, il les attend, quoiqu’ils ne le méritent pas, quoiqu’ils soient ses ennemis, quoi qu’ils continuent de l’offenser ; il déploie sur eux, dit l’apôtre, les richesses de sa bonté, et de sa longue patience, divitias bonitatis, patientiæ et longanimitatis. Sa miséricorde agit toujours et sans relâche, et sa justice tout au plus par reprise et par intervalle ; l’une est comme le soleil, qui nous fait tous les jours ressentir ses influences ; l’autre est comme la foudre, qui ne tombe que rarement : la justice punit quelques méchants en ce monde, afin qu’il paraisse que sa providence gouverne tout. Elle laisse plusieurs crimes impunis, afin qu’on sache qu’il y a un jugement à venir, auquel il réserve la punition. On peut dire même, avec saint Augustin, que la miséricorde agit toute seule ; que s’il nous châtie, s’il nous envoie des afflictions et des souffrances, c’est une espèce de miséricorde qu’il exerce sur nous, pour nous détacher du monde, pour nous ramener à lui, et pour faire de ces peines, une partie de notre pénitence. Mais, quand la mort surprend les pécheurs dans leur endurcissement, Dieu n’exerce plus que sa justice sur eux, en les privant par une dernière condamnation de toute espérance des grâces dont ils auront si longtemps et si indignement abusé.

Ne vous flattez donc pas, vous qui dites toujours que Dieu pardonne facilement, et qu’il est plus miséricordieux qu’on ne pense : vous croirez-vous alors bien justifiés, en disant : Nous avions cru que Dieu était bon. Vous ne vous trompiez pas, il fallait bien qu’il fût bon, quand, sous une feinte réconciliation, vous entreteniez ces inimitiés, et que vous alliez présenter jusqu’au pied des autels, où ce Dieu de la paix réside, un cœur plein d’aigreur et de sentiments de vengeance. Il fallait bien qu’il fût bon, quand, par des maximes impies et des railleries profanes, portant partout la froideur et le dégoût de la piété, vous étouffiez dans le fond des âmes crédules les semences de religion, qu’une bonne éducation y avait mises. Il fallait bien qu’il fût bon, quand vous passiez votre vie à recueillir ou à semer des bruits scandaleux, sans épargner ceux que leur piété devait vous faire respecter, et que leur caractère au moins devait vous rendre vénérables. Mais deviez-vous être méchant, parce que Dieu était bon ? parce qu’il était patient, fallait-il vous opiniâtrer à lasser sa patience ? Non, non, s’il était bon, il fallait l’aimer et le servir, il fallait craindre de lui déplaire, il fallait l’imiter et devenir bon comme lui, il fallait se garder de l’obliger à devenir sévère et impitoyable. Sa bonté n’était pas une permission pour faire le mal, mais un secours pour faire le bien ; ce n’était pas un sujet de libertinage, mais un motif de conversion. Ignoriez-vous que la patience de Dieu, selon saint Paul, vous invitait à la pénitence ; et qu’au lieu de dire, si Dieu n’était pas si miséricordieux, il faudrait le servir plus fidèlement ; il fallait dire, on ne peut le servir trop fidèlement parce qu’il est miséricordieux.

La justice alors prendra le soin de venger la miséricorde offensée. Dieu ne verra plus le pécheur comme un malheureux, que sa misère aura rendu l’objet de ses compassions ; mais comme un criminel que son crime aura rendu l’objet éternel de sa haine. Il invoquera Dieu, et Dieu ne l’exaucera plus ; il souffrira, et Dieu ne le soulagera plus ; il cherchera Dieu, et il ne le trouvera plus. Ce qui pourrait, ce semble, diminuer la terreur de cette justice, c’est que l’Évangile nous apprend qu’elle sera exercée par Jésus-Christ : et Jésus-Christ n’est-il pas le Sauveur des hommes ? Mais j’ose dire que c’est là l’endroit le plus terrible du jugement : quelle sera la crainte des impies, quand ils verront en Jésus-Christ tous les moyens de se sauver, toutes les causes de leur condamnation ; son salut qu’ils ont refusé, ses lois qu’ils ont violées, ses bienfaits qu’ils ont méprisés, ses exemples qu’ils ont rejetés, son alliance qu’ils ont déshonorée ? Rien ne leur sera si sensible que d’avoir pour juge celui qu’ils ont tant offensé, et qui leur a fait tant de bien. Rien ne leur fera tant connaître la grandeur de leurs péchés, que de voir celui qui les a tant aimés, que de vouloir mourir pour eux, qui les jugera lui-même indignes de tout pardon.

Ils seront donc condamnés sans miséricorde ; mais encore ils seront punis sans ressource. Dieu exerce sur nous deux sortes de jugements ; l’un est un jugement d’épreuve, l’autre est un jugement de décision. Le premier se fait lorsque Dieu descend dans nos consciences, et qu’il y dresse son tribunal, et nous cite devant lui pour y rendre compte de nos actions. Alors une âme s’ouvre à lui tout entière ; ses lois lui servent de règle, nos propres pensées sont nos accusateurs, et nos œuvres sont nos témoins, qui déposent contre nous-mêmes ; il nous montre nos fautes, et il nous condamne. Mais l’arrêt qu’il prononce contre nous, est un arrêt conditionnel et révocable ; l’exécution en est suspendue. Toute la vie de l’homme à l’égard de Dieu est un temps de vocation et de patience : il lui tend les bras de sa miséricorde, et il est prêt à le recevoir dès qu’il retournera à lui… Ce n’est pas qu’il y ait en Dieu du changement, ou de l’inconstance ; car il demeure toujours dans sa première volonté de pardonner à l’homme, s’il se convertit : ainsi il est toujours égal à lui-même ; le droit de sa justice est toujours qu’il punira le pécheur s’il ne se repent ; mais il reste toujours un droit de sa miséricorde, qui est qu’il lui pardonnera s’il rentre en lui-même, et s’il se convertit. Mais il y a un jugement de décision que Dieu exerce en secret au jour de notre mort, et qui se manifestera au jour de la vengeance universelle : la sentence est irrévocable, et l’exécution en est prompte et infaillible. Les voies de la pénitence sont fermées ; car le péché étant de sa nature une privation de vie spirituelle, l’homme qui y demeure, demeure en la mort, selon les termes de l’Écriture : et, quand il manque à réparer ses fautes dans le temps de la rémission et de la grâce, elles deviennent irréparables dans le temps de la vengeance ; en sorte qu’étant jointes à la justice de Dieu, et enveloppées dans la sentence de leur condamnation, elles peuvent être toujours punies ; mais elles ne peuvent jamais être expiées.

Ce jugement étant donc si redoutable, d’où vient qu’il fait si peu d’impression dans nos esprits ? Est-ce qu’il n’est pas certain ? Toutes les Écritures l’annoncent, Jésus-Christ lui-même en a marqué toutes les circonstances, et s’il vous reste un peu de foi, vous savez bien que c’est un mystère où il y va de votre éternité, sur la recherche de votre vie. Pouvez-vous désavouer vos péchés ? pouvez-vous douter de la puissance et de la justice de Dieu ? Et quelle conséquence tirez-vous de ces choses jointes ensemble ? Est-ce que vous croyez ce jugement éloigné ? Le Père céleste nous a caché les moments pour nous tenir dans une sollicitude continuelle ; mais après tout le monde finit pour nous quand nous finissons pour le monde ; il n’y a qu’un moment entre la mort et nous, et il n’y a rien entre la mort du pécheur et une éternité malheureuse. Y a-t-il donc de la sagesse à vivre sans précaution ? Jésus-Christ nous apprend qu’il viendra de nuit et subitement pour nous surprendre ; en quel état voulez-vous qu’il vous trouve ? Voudriez-vous que ce fût dans le moment que vous méditez cette vengeance ? Voudriez-vous que ce fût en ce temps où, occupés du désir de voir et d’être vus, vous nuisez partout au salut d’autrui, et vous hasardez du moins le vôtre ? Voudriez-vous que ce fût au milieu de ces divertissements qui vous détournent de la crainte de Dieu, et qui, vous remplissant des idées de la vanité et des folies mondaines, ne vous laissent pas même la liberté de penser à lui ? Songeons à prévenir la colère de Dieu par une pénitence sincère : ce n’est pas son jugement qui est à craindre, c’est le péché : ôtez les vapeurs et les exhalaisons qui s’élèvent de la terre, le ciel sera toujours serein, il ne s’y formera point d’orage, la foudre n’en tombera pas ; faites cesser vos péchés, et la colère de Dieu s’apaisera : toutes les portes de la miséricorde vous sont encore ouvertes, les larmes, la prière, le repentir, la conversion. N’attendons pas que la mort et le désespoir nous les ferment. Punissons-nous nous-mêmes, afin qu’il ne nous punisse pas, et qu’ayant redouté ses jugements, nous n’ayons qu’à jouir un jour de ses récompenses.

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 21:48

Malgré la turpitude du sujet, qu’on me permette de revenir sur ce qui a été évoqué ici-même voici deux jours : l’entretien que le locataire du Vatican a accordé à Peter Seewald, entretien dans lequel il présente comme moindre mal en certaines circonstances l’utilisation du « préservatif », immonde accessoire de la corruption humaine et de l’abjection des pécheurs dont les crimes « crient vengeance devant Dieu » (catéchisme de saint Pie X, n. 25).

La profonde malice de cette affaire est propagée par les « braves gens » (j’y inclus en bonne place les catholiques qui se proclament traditionnels, éclairés, modérés, lucides etc.) qui essaient de se persuader que cette « ouverture » est conforme à la doctrine catholique – blasphème ! – et au bon sens (tant qu’on y est, pourquoi pas ?).

Cela, au fond, ne doit pas étonner : quand on parvient à « justifier » des négations (directes ou indirectes) de la foi, on n’est pas en peine pour agir de même à l’égard de l’ordre moral – qui est en dépendance de la nature reçue de Dieu et de l’ordre surnaturel par Lui gratuitement adjoint.

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*     *

Les « braves gens » ont donc commencé par se retrancher derrière l’affirmation qu’on ne peut aggraver l’intrinsèquement pervers et le contre-nature ; de là on déduit qu’en empêcher les effets mortels – même si c’est par un moyen tout aussi abominable – est une « responsabilisation », un commencement de lueur d’aurore du bien. Tout juste si on ne chante pas Alléluia !

La « responsabilisation » d’un crime qu’on facilite… l’éviction (bien illusoire) de la mort des corps par l’amplification de la mort des âmes… la destruction de la dernière barrière capable d’arrêter les pauvres pécheurs dans la voie de l’abjection… Ah ! les bons apôtres !

Et voilà que le « porte-parole du Vatican » a pris soin de démolir leur beau principe, puisque la brèche ouverte par le livre en question s’applique aussi bien à ce qui n’est pas contre-nature qu’à ce qui est contre-nature, et à ce qui est davantage contre-nature que le contre-nature lui-même.

« Le porte-parole du Vatican, le père Frederico Lombardi, a déclaré lors d’une conférence de presse, mardi, qu’il avait demandé à Benoît XVI si ses propos s’appliquaient seulement aux hommes.

« Le pape a répondu que cela n’avait pas d’importance, et que la seule chose importante était l’intention d’être responsable et de prendre en considération la vie de l’autre personne. Cela s’applique “si vous êtes une femme, un homme, ou un transsexuel”… C’est une première étape de prise de responsabilité pour éviter de transmettre un risque grave à un autre, a dit le père Lombardi. » (Sympatico.ca ; Lefigaro.fr)

Que le Bon Dieu me pardonne de transcrire ces paroles à vomir. Mais comment ne pas voir que la « petite brèche » n’a pas mis vingt-quatre heures pour s’élargir considérablement ? Il n’est pas besoin d’être prophète pour annoncer que cela n’ira qu’en s’aggravant.

Que vont donc inventer « les braves gens » pour nous justifier cet élargissement qui montre bien qu’il s’agit d’un principe, d’une acceptation de principe dont on exclut (encore, pour un temps) l’application au mariage légitime.

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Mais qu’ils ne nous prennent pas pour des ânes ! Car on nous a déjà fait le coup avec l’avortement !… « Vous comprenez, bonnes gens, l’avortement est une abomination, c’est entendu, mais lorsqu’il est pratiqué clandestinement, cela met la vie de la mère en danger et c’est dans conditions d’hygiène et de contagion déplorables. Donc, tout en refusant le principe qu’on accepte, tout en affirmant que “c’est un échec”, il faut autoriser (dans de justes limites, évidemment, et selon sa conscience, cela va de soi) et légaliser l’avortement. Cela sauvera des vies [les vies des criminelles…], évitera des maladies etc. »

La seule différence, c’est que c’est la république athée, anti-chrétienne et maçonnique qui susurrait cette parodie de raisonnement. Maintenant, c’est le Vatican qui nous ressort ces sophismes : « La seule chose importante [est] cette intention d'être responsable et de prendre en considération la vie de l'autre. » (Lefigaro.fr, ibidem)

Dix ou douze ans auparavant, il y avait eu la loi sur la contraception, « qui est un moindre mal, pour éviter l’avortement »…

Le tout est d’organiser une progressive familiarisation avec le mal : ainsi, on anesthésie les consciences, on apprête tous les reniements, on prépare toutes les audaces des ennemis de Dieu.

C’est ce que vient d’accomplir le patron du Vatican : les pratiques qu’il évoque, les pervers qu’il met en scène, les sophismes qu’il énonce… tout cela est bien vilain, n’est-ce pas ! très vilain. Mais cela fait tout de même partie de la famille (et demain ou après-demain vous les accepterez, mais il ne faut pas vous le dire pour ne pas effaroucher les « braves gens » : ça marche à tous les coups).

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L’écœurant aplatissement des « braves gens » devant la perversion morale encouragée (oui : encouragée !) par le Vatican n’a pas comme unique cause la sape dogmatique dont ils sont les victimes (et parfois les acteurs). Certes le relativisme moral s’origine dans le relativisme dogmatique, mais il y a autre chose.

Cette autre chose, je l’identifie comme étant une idolâtrie de la vie humaine. Les braves gens, à bon droit, n’admettent pas le raisonnement placé ci-dessus et qui justifie l’avortement. Pour rien au monde, ils ne voudraient attenter à « la vie ». Ils sont « pro-vie », « anti-choice » et récusent tous les sophismes qui viendraient diminuer leur combat et leur conviction. C’est fort bien et ce n’est pas moi qui vais le leur reprocher, car l’avortement est un crime abominable.

Le malheur est que, quand il s’agit de la loi de Dieu en d’autres domaines, ils n’apportent plus la même détermination ; ils admettent beaucoup plus facilement qu’on la bafoue, qu’on choisisse autrement. « Chacun sa façon de voir, n’est-ce-pas. Quant à moi, jamais je ne me livrerai à de telles choses. Mais il faut comprendre… ».

De fait donc la vie humaine est placée au dessus de la loi de Dieu, de la vérité de la foi, de l’honneur de celui qui nous a créées, élevés, sauvés.

Il y a là un fond d’idolâtrie qui ne dit pas son nom. On accorde moins d’importance à l’intégrité de la foi qu’au « combat de la vie ». À la limite, on finira par estimer (sans se le dire) que les martyrs qui ont sacrifié leur vie (et poussé les autres à la sacrifier) pour la foi ou la vertu n’ont pas respecté l’ordre des valeurs.

Jean-Paul II a pu meurtrir la foi et l’honneur de Dieu par sa prédication de la « dignité de l’homme », il a pu outrager la pudeur par sa « théologie du corps », ce n’est pas grave, il était « pour la vie » ; Benoît XVI, son digne successeur, inaugure une « théologie du latex », ce n’est pas grave, c’est « pour prendre en considération la vie de l’autre ».

Des Vicaires de Jésus-Christ ? Mais pour qui prenez-vous Jésus-Christ ?

*

*     *

Je regrette deux choses.

La première est d’avoir intitulé ma chronique précédente « Maledictus XVI ». Je le regrette uniquement parce que je me suis aperçu (trop tard) que les ennemis de l’Église ont souvent employé cette expression. On se demande pourquoi d’ailleurs : ils devraient bien s’apercevoir qu’« il » travaille pour eux !

La seconde est que plusieurs de ceux qui, à juste titre, se sont élevés contre l’ignominie de Benoît XVI aient parlé de son « apostasie » dans cette affaire. Non, il faut garder aux mots leur sens juste et précis, surtout quand il est canoniquement défini. Canon 1325 § 2 : « Toute personne qui après avoir reçu le baptême et tout en conservant le nom de chrétien, nie opiniâtrement quelqu’une des vérités de la foi divine et catholique qui doivent être crues, ou en doute, est hérétique ; si elle s’éloigne totalement de la foi chrétienne, elle est apostate ; si enfin elle refuse de se soumettre au Souverain Pontife et de rester en communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis, elle est schismatique. »

L’inflation verbale entrave le fonctionnement normal de l’intelligence et empêche l’expression de la vérité, sans parler de la justice dans les paroles.

Et puis, si Benoît XVI apostasiait publiquement et formellement, reniant le nom de chrétien et désertant le Saint-Siège, ce serait « une première étape de prise de responsabilité pour éviter de transmettre un risque grave à un autre » ! Le mal serait moindre que la situation présente car il ne pourrait plus infecter personne : ce serait « être responsable et prendre en considération la vie de l’autre personne ».

Ne vous scandalisez pas de mon propos, braves gens, je ne fais qu’appliquer les principes qu’un charlatan vous vante comme catholiques.

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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 23:48

Personne n’ignore que le prénom Benoît – Benedictus – signifie béni : celui dont on parle bien, celui qui est loué et digne de louanges, celui auquel on souhaite du bien, celui qui est glorifié, celui auquel on attribue le bien, celui qu’on remercie du bien. Le béni par excellence est Dieu. 

Le contraire est maledictus, le maudit, nom qui convient au démon et à tous ceux qui concourent à son œuvre de perversion des esprits, des âmes et des cœurs. 

En ces jours de tristesse, celui que le monde entier nomme Benoît XVI n’est plus qu’un maudit. Ce n’est pas moi qui le maudis, c’est lui qui se fait maudire du Dieu trois fois saint parce qu’à la face de ce monde – qui n’attendait que cela – il vient de creuser une brèche dans le dernier rempart qui tenait encore (en gros) contre le flot de l’impiété et de la luxure partout triomphantes. 

Le dogme est depuis longtemps emporté : l’indifférentisme qui est la suite inéluctable de la prédication de la liberté religieuse a ôté des intelligences toute connaissance de la vérité révélée ; et là où elle est encore connue, on y adhère qu’à titre d’opinion (vénérable, respectable, consolante, roboratrice, préférable, belle, édifiante, émouvante – mais opinion !) 

La sainte liturgie est depuis longtemps emportée par la désacralisation, la protestantisation, la créativité, la religion de l’homme. Cet écrin dissous, les sacrements qui constituent le trésor de l’Église se sont quasiment évaporés. 

La révolution conciliaire n’avait pas encore directement touché à la morale sexuelle (qu’on me pardonne ce mot putride, et ceux qui suivront !) et conjugale. Certes, la confusion des fins du mariage organisée par Vatican II a fait des ravages ; certes le doute que Paul VI a laissé planer pendant quatre ans sur l’illicéité fondamentale de la contraception a eu raison des mœurs conjugales ; mais enfin Humanæ vitæ avait marqué une limite qui coïncidait avec la morale naturelle. Certes, ce rappel de la loi morale naturelle avait été rendu inopérant par la licence laissée aux évêques de le contredire, par vingt-cinq ans de puritanisme de Jean-Paul II qui, tout en rappelant la lettre de la loi, la sapait par en dessous par un naturalisme omniprésent.

 Mais enfin, cela tenait encore et le monde qui voit en Benoît XVI le chef de l’Eglise de Jésus-Christ pouvait encore se dire qu’il y avait là un rempart – qu’il s’en réjouisse ou qu’il le déplore. 

Eh bien, c’est fini. Il n’y a plus rien. 

— Comme vous y allez ! Benoît XVI n’a rien renié, n’a rien permis, n’a rien changé. 

— Le monde ne s’y est pas trompé (même s’il aimerait en rajouter !). C’est la première brèche qui est la catastrophe : tout le reste sera emporté tôt ou tard. Et c’est déjà fait dans le monde entier par le tam-tam médiatique. Et cela, ledit Benoît XVI ne pouvait pas l’ignorer. 

— Mais enfin, il s’agit d’un entretien avec un journaliste, et non d’un acte magistériel. 

— Et alors ? le résultat est le même, ou pire encore parce qu’un livre est beaucoup plus accessible qu’un acte plus ou moins sibyllin. 

— Et puis il ne s’agit pas d’une promotion ou d’une autorisation du préservatif, mais simplement de l’affirmation qu’en certains cas il représente un moindre mal. 

— C’est là que se cache le cœur du scandale. 

D’abord, parce que le justifier en un cas (même si c’est le justifier en disant qu’on ne le justifie pas), c’est le justifier en principe ; et là personne ne s’y trompe. Il ne reste plus qu’à étendre peu à peu ce domaine de justification, et il ne restera pas pierre sur pierre du saint Mariage. 

Ensuite, justifier ainsi cet accessoire immonde, c’est ôter la crainte du châtiment, c’est favoriser et étendre le mal. La religion conciliaire avait déjà laissé tomber dans l’oubli le Jugement de Dieu et les peines infernales qui sont le châtiment du péché. Le préservatif est une invention pour pécher sans en porter les conséquences, sans craindre cette justice immanente de la maladie du sida (et consorts). Admettre son usage, c’est ouvrir le dernier rempart qui retenait encore les hommes (tout au moins quelques-uns) au bord de l’abîme. 

Pis encore, c’est nier que le péché en lui-même soit le plus grand de tous les maux et, d’une certaine façon, le seul mal. C’est aggraver le mal de Dieu (de l’offense faite à Dieu) pour diminuer (pour prétendre diminuer) le mal de l’homme. C’est une inversion démoniaque. 

— Mais enfin, Benoît XVI n’évoque qu’un cas où le préservatif, qui est contre-nature je vous l’accorde, ne peut pas aggraver des actes qui sont déjà contre nature. 

— Je vous l’ai dit, cela favorise ces actes ; et accumuler les conditions contradictoires à la loi divine, c’est s’enfoncer dans l’abjection, c’est multiplier les péchés, c’est blasphémer Dieu. Faut-il qu’on ait perdu le sens chrétien pour ne pas s’en apercevoir. 

Nous allons maintenant entendre le concert des bons apôtres qui vont nous rebattre les oreilles en arguant que ce n’est pas un acte ex cathedra, qu’une exégèse en six volumes démontera qu’il y a un moyen de concilier cela avec la morale chrétienne, et qu’il ne faut pas avoir un esprit chagrin qui voit le mal partout. Nous les avons déjà entendus lors des visites aux synagogues et autres mosquées, au baiser du Coran et aux autres actes qui bafouent la foi et scandalisent les chrétiens – s’il en reste après tout cela. 

Ces arguties ne convainquent personne, ne retirent aucun mal : elles ne font que diluer la vérité et déshonorer Dieu. 

Quant à ceux qui choisissent de participer à la Messe, le sacrifice de la miséricordieuse Rédemption, où l’on déclare solennellement que l’Église catholique est una cum Benoît XVI, et qui lui font ainsi une efficace allégeance, qu’ils examinent donc dans quelle spirale de vilenie ils mettent leur âme et celles de ceux que le Bon Dieu leur a confiés. 

Très douce Vierge Marie, donnez-nous la grâce de pleurer avec vous ! 

----------------------------------------------------------------------------------- 

Voici un  des nombreux communiqués de presse qui révèle l’infamie. 

Dans un livre-entretien , le pape Benoît XVI admet, pour la première fois, l'utilisation du préservatif « dans certains cas », « pour réduire les risques de contamination » par le virus du sida. Un virage pour certains, une évolution pour d'autres. Mais que dit - vraiment - le souverain pontife dans ces écrits ?  

À la question « l'Église catholique n'est-elle pas fondamentalement contre l'utilisation de préservatifs ? » le souverain pontife répond, selon la version originale allemande : « Dans certains cas, quand l'intention est de réduire le risque de contamination, cela peut quand même être un premier pas pour ouvrir la voie à une sexualité plus humaine, vécue autrement. » 

Pour illustrer son propos, le pape donne un seul exemple, celui d'un « homme prostitué », selon le texte original allemand et ses versions anglaise et française, tandis qu'un extrait en italien cité par le quotidien du Vatican évoque une prostituée. Il considère, dans ce cas précis, que cela peut être « un premier pas vers une moralisation, un début de responsabilité permettant de prendre à nouveau conscience que tout n'est pas permis et que l'on ne peut pas faire tout ce que l'on veut ». Précisant : « Ce n'est pas la façon à proprement parler de venir à bout du mal de l'infection du VIH. La bonne réponse réside forcément dans l'humanisation de la sexualité. » 

Lumière du Monde, publié mardi [23 novembre 2010] en versions allemande et italienne et, le 3 décembre, en version française aux éditions Bayard Presse.

 

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22 septembre 2010 3 22 /09 /septembre /2010 20:39

 

Une récente conversation animée m’a remis en mémoire un problème pratique, non pas d’importance centrale pour la foi catholique, mais qui tout de même concerne la traduction française du Je crois en Dieu, et ne peut donc laisser indifférent.

En effet, si l’on se réfère à un livre de piété un peu ancien (mettons… avant le 13 février 1951), on s’aperçoit que cette traduction diffère de celle qu’on entend le plus souvent de nos jours. Cela avait fait l’objet, dans le numéro 3 des Deux Étendards, d’un article de Pierre-Michel Bourguignon intitulé Façon de parler, dont on trouvera la transcription ci-dessous. On verra que ce n’est pas sans importance.

Le Catéchisme du concile de Trente accorde une grande portée à la suppression de la préposition dans le texte – et donc dans la traduction – de la seconde partie du symbole des Apôtres.

Après l’affirmation de notre foi en les trois personnes divines, le Credo nous fait professer l’existence de la sainte Église catholique, de la communion des saints, de la rémission des péchés, de la résurrection de la chair et de la vie éternelle.

Or, voici comment le catéchisme annonce et justifie le passage d’un mode de foi à un autre :

« Mais si, en croyant aux trois personnes de la Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous mettons en elles notre foi et notre confiance, ici au contraire, nous parlons autrement, et nous faisons profession de croire une Église sainte, et non pas en une Église sainte. Et par cette manière différente de nous exprimer, nous conservons la distinction nécessaire entre le Créateur et les choses qu’il a créées, et nous attribuons à sa divine bonté tous les dons que l’Église possède. »

En français il faut donc supprimer la proposition en ou à, de même qu’en latin on supprime la préposition in.

Concrètement, le catéchisme nous apprend à distinguer deux objets de notre foi : le premier est Dieu-Trinité lui-même qui se révèle à nous ; le second est l’existence de réalités créées distinctes de Dieu, et révélées par lui – la sainte Église, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle.

Il faut donc porter son attention sur cette distinction, et, en bannissant le à ou le en devant lesdites réalités créées.

Un manuel de grammaire nous dira que c’est un tour vieilli que de placer l’objet de la croyance en objet direct sans préposition… mais est-il étonnant que ce qui exprime avec précision la nature et le contenu de la foi ait terriblement vieilli dans un monde apostat ? Il faut donc maintenir (ou restituer) la jeunesse du tour grammatical dont le catéchisme tridentin nous dit qu’il est le plus exact pour exprimer la foi catholique, en utilisant une traduction correcte du Symbole des Apôtres comme celle-ci :

 

1° Je crois en Dieu le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre ;

2° et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur ;

3° qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie ;

4° a souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli ;

5° est descendu aux enfers ; le troisième jour est ressuscité des morts ;

6° est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ;

7° d’où il viendra juger les vivants et les morts.

8° Je crois au Saint-Esprit ;

9° la sainte Église catholique ; la communion des saints ;

10° la rémission des péchés ;

11° la résurrection de la chair ;

12° la vie éternelle. Ainsi soit-il.

Façon de parler

Le langage est le véhicule de la pensée, et comme tel, il est aussi l’outil indispensable de l’enseignement. Nous avons toujours le devoir de veiller à l’intégrité de la langue dont nous usons, par le choix des mots et par l’agencement des mots entre eux, que l’on appelle la syntaxe.

Il n’est donc pas étonnant de voir l’Église nous donner l’exemple en cette matière. Ses formules sont toujours rigoureuses et strictes. À nous d’y prendre garde et de les respecter, surtout lorsqu’elle y appelle notre attention. C’est le cas pour un texte fondamental, souvent récité : le symbole des Apôtres.

Or, dans le Catéchisme du concile de Trente on trouve une remarque incidente sur une modification de formule apparemment peu perceptible, mais que les rédacteurs de l’ouvrage considèrent à juste titre comme chargée d’une grande signification. Après l’affirmation de notre foi en les trois personnes divines, le credo nous fait proclamer que nous admettons l’existence de l’Église, de la communion des saints, de la rémission des péchés, de la résurrection de la chair et de la vie éternelle. Or, voici comment le catéchisme annonce et justifie le passage d’un mode de foi à un autre :

« Mais si, en croyant aux trois personnes de la Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous mettons en elles notre foi et notre confiance, ici au contraire [nunc autem], nous parlons autrement, et nous faisons profession de croire une Église sainte, et non pas en une Église sainte. Et par cette manière différente de nous exprimer, nous conservons la distinction nécessaire entre le Créateur et les choses qu’il a créées, et nous attribuons à sa divine bonté tous les dons que l’Église possède. » [1]

En français on supprimera la proposition en, de même qu’en latin on supprime la préposition in. Le malheur veut que, pour des raisons techniques, à savoir par l’absence de déclinaisons, dans bien des langues modernes – notamment en français –, la différence d’énoncé apparaît moins bien qu’en latin. [2]

Concrètement, le catéchisme nous apprend à distinguer deux objets de notre foi. Le premier objet est la Sainte Trinité révélante, tandis que le second est l’existence de réalités créées, dans leur être présent ou à venir, révélées par Dieu, mais distinctes de lui : la Sainte Église, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle. On croit, d’une part, en Dieu créateur de toutes choses, et, d’autre part, on croit que les choses créées par Dieu que l’on énonce existent telles qu’elles sont révélées par Dieu lui-même.

Ceci peut être l’occasion de deux remarques. La première sur l’importance du latin comme langue d’une référence univoque, même en dehors des nécessités de la polémique. C’est le cas ici, où il ne s’agit pas de réfuter, mais simplement de mieux comprendre ce que l’Église nous enseigne et nous demande d’admettre et d’affirmer comme vrai. Il n’est pas rare de rencontrer des traductions françaises du Credo malencontreusement erronées sur le point soulevé. Fort probablement sans aucune mauvaise volonté. Il reste qu’une erreur est une erreur, et qu’il vaut mieux s’en apercevoir et appeler l’autorité du latin à la rescousse pour en venir plus sûrement et plus aisément à la vérité en se rapprochant de l’énoncé authentique.

L’autre remarque est plus générale et devrait nous inciter à soigner notre langage. Non qu’il faille parler en toute circonstance de la même manière, mais il ne faut pas non plus nous laisser dire que la menace viendrait plutôt de tomber dans une rigueur qui « nous condamnerait à une expression guindée ». C’est mal connaître l’homme, qui, loin de se contraindre volontiers par fantaisie, déjà se fatigue d’une discipline nécessaire. Ici est plutôt le danger, et non pas dans la propension théorique à un pédantisme fatigant.

Régulièrement, mais sans doute trop rarement – et plus rarement encore sont-ils écoutés – les auteurs nous avertissent contre un délabrement du langage qui ne peut que meurtrir profondément tout homme de bon sens. L’un d’eux, qui ne cessa de le combattre jusqu’à la fin de son grand âge, pour des raisons qui n’étaient pas avant tout ni seulement sentimentales, écrivait jadis :

« Usant du vocabulaire et de la syntaxe que mes parents ont reçus des leurs, et ainsi de suite jusqu’à Ronsard, je ne me suis jamais trouvé embarrassé pour exprimer par ces moyens les réalités contemporaines, même les plus neuves ou les plus singulières. Et je n’ai jamais fait de distinction à cet égard entre l’écriture et la parole, posant en fait qu’on peut avec les mêmes mots, se pliant aux mêmes règles, analyser les sources littéraires de Marcel Proust et réclamer ses pantoufles à la femme de ménage. Dispositions que je constate identiquement, sans m’en étonner, chez un bon nombre de mes interlocuteurs. Y compris les femmes de ménage. » [3]

Il faut apprendre, autrement dit, à manier les mots de tout le monde reçus d’une tradition commune, plutôt que de régurgiter sempiternellement les inventions récentes, passagères et faciles, quand elles ne sont pas malhonnêtes, des montreurs du cirque médiatique. Autrefois, la langue s’apprenait à la maison dans un entourage sauvegardé de l’intrusion indiscrète de parfaits étrangers. La chaleur et la saveur des tournures familières se gravaient inoubliables dans les esprits et les cœurs pour modeler ensuite le discours. Même sans la malveillance dont il sera question plus loin, l’invasion par la mode de vocables nouveaux, l’un chassant l’autre, avant qu’il n’ait été bien compris, constitue en elle-même un péril de désorientation pour des têtes qui n’ont déjà pas besoin de tant pour chanceler.

« Ne jetons plus à la foule des termes dont on ne lui explique point le sens théologique et vrai » [4], exhortait Blanc de Saint-Bonnet. Car les mots doivent se rapporter à l’être des choses, ils ont donc vraiment un sens théologique et vrai.

D’autant plus que la détérioration du langage, si elle peut être le résultat fatal de l’usure et de l’imperfection humaine, on doit savoir aussi qu’elle peut être délibérément voulue, induite, manœuvrée.

Déjà Joseph de Maistre avait noté dans les assemblées un travers qui n’est pas aussi innocent qu’il pourrait paraître :

« … il se fait entre tous les orgueils délibérants un accord tacite qui consiste, sans même qu’ils s’en aperçoivent, à n’employer que des expressions qui n’en choquent aucun, c’est-à-dire qui n’aient qu’un sens vague ou qui n’en aient point du tout. » [5]

« Sans même qu’ils s’en aperçoivent », sans doute, une fois qu’ils se sont laissé encadrer par l’appareil révolutionnaire que constitue chaque assemblée démocratique. Mais la responsabilité d’entrer dans cet appareil attendait à la porte chacun des membres. Elle incombe donc à chacune des personnes qui ont accepté de la franchir. L’Église les avait prévenus contre cette démocratie, dont une bonne définition pourrait être en effet retenue de cette « réunion d’orgueils délibérants », épinglée par Joseph de Maistre.

Sans compter que la corruption du langage n’est pas abandonnée au hasard, mais elle résulte d’un travail ordonné à une intention. Blanc de Saint-Bonnet avisait son lecteur en ces termes :

« Ce qu’il y a de plus funeste et de plus menaçant pour les peuples, après la Révolution, c’est la langue qu’elle a créée. Ce qu’il y a de plus redoutable après les révolutionnaires, ce sont les hommes qui emploient cette langue dont les mots sont autant de semences pour la Révolution. » [6]

S’il est vrai que nous sommes menacés, restons en garde, c’est bien le moins, surtout si on nous prévient à l’occasion du côté d’où l’ennemi se présentera.

« Je m'étonne qu'on n'ait pas assez remarqué que la plupart des œuvres récentes de destruction du langage sont le fait d'écrivains étrangers, installés malgré eux en France et contraints par l'histoire d'utiliser une autre langue que leur langue maternelle. On n'a pas noté non plus, à ma connaissance, le nombre important de Juifs parmi ces bizarres artistes. Ce n'est probablement pas un hasard si, Tzara, le père de Dada, fut un Juif roumain. » [7]

Nous devons au moins à ce père juif d’un mouvement subversif résolu et affiché de savoir d’où vient le vent, et si la grammaire et le vocabulaire sont le terrain où il nous attend pour nous vaincre, nous pouvons nous retrancher dans le bon usage où il ne peut nous atteindre.

Quand à l’objet restreint de notre propos, c’est-à-dire l’énoncé du symbole des Apôtres en langue française, on le trouve, entre autres, certainement au début du catéchisme de saint Pie X, sous la forme reproduite ci-après. La vérification est aisée à faire et une fois en présence du libellé correct, il suffit de se créer, au besoin, une nouvelle habitude de récitation. Dans tous les cas il restera utile et méritoire d’accorder une attention particulière à ce passage, comme le magistère le demande aux chrétiens.

Symbole des Apôtres

1°   Je crois en Dieu le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre ;

2°   Et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur ;

3°   Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie ;

4°   A souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ;

5°   Est descendu aux enfers ; le troisième jour est ressuscité d’entre les morts ;

6°   Est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ;

7°   D’où il viendra juger les vivants et les morts ;

8°   Je crois au Saint-Esprit ;

9°   La sainte Église catholique ; la communion des saints ;

10°   La rémission des péchés ;

11°   La résurrection de la chair ;

12°   La vie éternelle. Ainsi soit-il.

Pierre-Michel Bourguignon

 

[1]     Tres enim Trinitatis personas, Patrem, et Filium, et Spiritum Sanctum ita credimus, ut in eis fidem nostram collocemus. Nunc autem mutata dicendi forma sanctam, et non in sanctam Ecclesiam, credere profitemur : ut, hac etiam diversa loquendi ratione, Deus omnium effector a creatis rebus distinguatur, præclaraque illa omnia, quæ in Ecclesiam collata sunt beneficia, divinæ bonitati accepta referamus.

La traduction française ici employée est celle de l’édition par la revue Itinéraires n° 136, de septembre-octobre 1969, à la page 107 [Neuvième article du symbole, Je crois la sainte Église catholique].

[2]     Dans Credo in Deum, l’accusatif est régi par in ; dans Credo Ecclesiam, l’accusatif est sujet d’un infinitif sous-entendu, existere, par exemple : je crois [que] la sainte Église [existe].

[3]     Robert Poulet, dans Rivarol du 17 juin 1975.

[4]     Antoine Blanc de Saint-Bonnet : La Légitimité [Casterman, Tournai 1873], page 282.

[5]     Joseph de Maistre : De l’Église Gallicane dans son rapport avec le souverain pontife [Casterman, Tournay 1821], page 110.

[6]     Antoine Blanc de Saint-Bonnet : Ibidem, pages 281-282.

[7]     Albert Memmi : La libération du Juif [Payot, Paris 1972], pages 162-163. Pour information, le dadaïsme est un mouvement anarchiste contre l’art, constitué en 1916, donc en pleine première guerre mondiale, par un groupe de fervents destructeurs immigrés, au cabaret Voltaire, à Zurich. En tant que mouvement « artistique », le dadaïsme n’a pas atteint le milieu des années vingt, mais les traînées de ruine sur son passage n’ont jamais plus été relevées.

 

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15 septembre 2010 3 15 /09 /septembre /2010 06:47

Notes décousues

Selon la nature que nous avons reçue de Dieu, l’intelligence humaine est d’abord contemplative (c’est-à-dire faite pour connaître la vérité et s’y reposer) et ensuite pratique (c’est-à-dire faite pour penser, organiser et diriger l’action). De ce fait, c’est la nature humaine tout entière qui est vouée en premier à la contemplation.

Cette primauté de la contemplation était encore renforcée au paradis terrestre ; cela était dû à l’élévation de l’intelligence par la foi, à l’intimité avec Dieu (à la brise du soir…) et à l’exemption des maux dont la prévention et la guérison sollicitent au premier chef l’action humaine.

Patatras ! Voici que le péché originel vient bouleverser tout cela. L’homme perd la grâce sanctifiante, il perd l’intimité de Dieu, il perd son immunité des maux d’ici-bas.

L’anarchie s’introduit en lui : le désordre des passions voue l’homme à une lutte intérieure sans fin, lutte qui le détourne de consacrer le meilleur de ses forces à la connaissance de la vérité.

Et puis il est condamné au travail (il doit gagner son pain à la sueur de son front) et vaincre la nature extérieure qui lui est devenue ordinairement hostile.

Plus exactement, le travail lui est devenu pénible, il lui mange son temps, il le courbe vers la terre et le rive aux choses matérielles, il le détourne de la contemplation des vérités éternelles : c’est d’ailleurs pour rappeler à l’homme sa condition première et lui ménager la possibilité d’accomplir sa vocation éternelle que Dieu institue le repos hebdomadaire du sabbat puis du dimanche.

Ce châtiment de Dieu (comme tous ses châtiments ici-bas) est miséricorde, et ce travail pénible devient un grand moyen de sanctification : l’exercice du devoir d’état quotidien.

La Rédemption, en restaurant d’une manière bien meilleure ce qui a été perdu par le péché, n’efface pas la nouvelle condition terrestre de l’homme : la mort, la souffrance et la concupiscence ne seront définitivement détruites qu’à la résurrection des corps – et chez les élus uniquement.

Voici donc l’état dans lequel nous nous trouvons ici-bas. Notre vocation surnaturelle n’a jamais été perdue ; la grâce qui permet d’accomplir cette vocation, est rendue à ceux qui sont surnaturellement unis à Jésus-Christ ; le travail est naturel (c’est-à-dire conforme à la nature et la perfectionnant) ; son aspect pénible et courbant vers la terre est châtiment (c’est-à-dire dur à la nature et la détournant de la contemplation) ; pour qui se soumet à la volonté de Dieu et lutte contre cette courbure, il est en un puissant instrument de la miséricorde divine et l’occasion d’immenses mérites.

*

*     *

Il est nécessaire que l’homme ait un devoir d’état : c’est conforme à sa condition, c’est l’expression concrète et quotidienne de la volonté de Dieu ; c’est la condition de la régularité sans laquelle il n’y a ni vie spirituelle, ni intellectuelle, ni vie tout court – il suffit de penser à l’épreuve morale qu’est le chômage ; à la [rare] force de caractère qu’il faut à celui qui est trop maître de son temps.

Il est inévitable que ce devoir d’état soit une pénitence : il porte avec lui fatigue, souffrance, routine fastidieuse, soucis etc. C’est la conséquence du péché originel, et c’est salutaire.

Mais pour que ce soit vraiment salutaire, il faut que ce devoir d’état élève l’homme, il faut qu’il lui rende quelque chose de la primauté de la contemplation perdue et pourtant nécessaire ; pour que ce soit salutaire, il faut que ce devoir d’état soit, à l’instar des châtiments de Dieu sur cette terre, une miséricorde, une rédemption pour la nature.

Ce devoir d’état n’est pas suffisant, ni satisfaisant, ni bienfaisant, s’il n’apporte pas avec lui l’épanouissement, la stabilité, la sagesse.

Autrement dit, il est néfaste que ce devoir d’état ne soit qu’un emploi et non pas un véritable métier. Certes, un emploi, c’est mieux que rien ; mais cela ne remplit qu’une partie du rôle du devoir quotidien (gagne-pain, régularité) ; et ce demi-rôle est gros de danger parce qu’il laisse la nature à terre, peu propre à s’épanouir et à être l’instrument de la grâce.

Chacun donc devrait pouvoir exercer d’un métier qu’il trouve beau, c’est-à-dire tourné vers le bien et en harmonie profonde avec lui-même, chacun devrait pouvoir en jouir.

Un métier prolonge et enrichit la personnalité ; un métier est apte à être la véritable propriété de celui qui l’exerce – d’où stabilité et participation réelle au bien commun ; un métier apporte avec lui la connaissance des choses et des gens, l’expérience de la nature des choses, et au bout du compte la sagesse (qui n’a jamais joui de la conversation d’un vieil artisan empli d’une savoureuse sagesse ?)

Une société libéralo-socialiste (ou socialo-libérale) assassine les métiers : elle établit des conditions qui les asphyxient du point de vue économique ; elle les empêche de s’organiser eux-mêmes selon leurs propres règles ; elle fait éclater par la lutte des classes ; elle les vide de leur âme ; elle dynamite au lieu de dynamiser.

Et à la place, elle propose ou ne suscite que des emplois : des emplois précaires, ou des emplois sans objet digne ou sans avenir, ou uniquement tournés vers l’argent. C’est un des grands malheurs du monde contemporain, un terrible appauvrissement que l’abondance matérielle ne compense pas et cache bien mal. Cette société, si elle peut aller au bout de ses principes, n’est que l’organisation d’un esclavage permanent.

*

*     *

Mais comment donner à chacun un métier, ou plus exactement comment lui donner les conditions de trouver, d’apprendre, d’exercer, de posséder vraiment un métier ? Telle est la question.

La réponse lui a été donnée par Pie XII le 31 janvier 1952 : « La corporation est le programme social de l’Église ».

Le mot corporation a très mauvaise presse, et pourtant il n’est guère de point de sa doctrine sociale et politique sur lequel l’Église ait davantage insisté.

On peut donner à ce mot un sens large et transitif, celui d’acte de corporer, de constituer un corps organisé, unifié, finalisé.

On peut lui donner un sens strict : l’organisation de la vie professionnelle selon la diversité et la complémentarité des métiers (et non selon les classes).

La parole de Pie XII s’entend dans les deux sens. Car la société n’est pas une synthèse de contradictoires (opposition des classes, des idéologies, des intérêts) mais un corps dont l’unité (et l’harmonie, et la paix) repose sur la finalité naturelle et, par là, surnaturelle.

Le rôle de la corporation est donc d’organiser la société – particulièrement dans la vie professionnelle et économique – selon un principe d’unité intermédiaire (la communauté d’intérêt à l’intérieure d’une profession) en vue d’une l’unité première (le bien commun de la cité).

Les corporations ne sont pas une émanation de l’État (ce serait une administration de plus !) mais des gens de métier eux-mêmes. L’État doit encourager, approuver, donner un statut de droit public aux corporations, et se réserver le rôle d’arbitre – qu’il ne pourra tenir avec équité que s’il n’est pas partie prenante.

Une corporation comporte tous les membres d’une profession (employeurs, cadres, ouvriers) ; elle n’est donc pas un syndicat professionnel ; elle choisit elle-même ses représentants, elle élabore ses constitutions, elle organise l’apprentissage, elle définit les règles de la déontologie et de la concurrence : voilà une garantie de compétence, de diversification, de réalisme au fur et à mesure que la profession évolue.

La doctrine de l’Église sur la corporation de la société – et sa conséquence prochaine qu’est l’organisation des corporations professionnelles – a été abondamment développée par les Papes, notamment de Léon XIII à Pie XII. Elle est cependant demeurée bien inconnue à cause de l’ignorance et de l’indocilité des catholiques, à cause aussi des idéologies développées sous l’influence délétère de l’Action catholique.

Car le propre des corporations, c’est d’exclure les idéologies et la lutte des classes, pour structurer la société selon le principe d’une unité organique et du principe de subsidiarité – principe selon lequel on doit laisser à chaque niveau de hiérarchie ce qui est de sa compétence et de sa responsabilité, car il a une véritable injustice à transférer le soin de cela à un niveau supérieur.

Alors évidemment la société pétrie de libéralisme (il faut tout déréglementer…) et de socialisme (l’État doit tout réglementer…) ne peut voir d’un bon œil l’organisation d’une profession effectuée par les gens de la profession elle-même.

Et, pour revenir à l’objet premier de ces notes, c’est en cela qu’elle donne une véritable propriété du métier à ses membres, qu’elle peut en assurer la stabilité bien mieux qu’une entreprise, isolée et fragile.

Seule la corporation permet de résoudre cette apparente contradiction : d’une part, le contrat de travail (dont la contrepartie est le salaire) est un contrat qui ressortit à la justice commutative stricte (travail contre salaire) ; d’autre part, le travail humain dépasse le salaire, sa valeur ne peut s’y réduire.

Du fait de son travail, le salarié appartient à une corporation organiquement liée aux autres corporations et à toute la vie économique et sociale : il participe donc (en donnant et en recevant) au bien commun de la cité.

On voit donc que la corporation professionnelle contribue (de façon forte et plus ou moins irremplaçable) à faire d’un travail un véritable métier. Sous l’autorité qui a en charge le bien commun et les lois par lesquelles elle l’assure, aidé par la stabilité du droit de propriété et de la justice publique, dans la paix et la douceur de la vie familiale et la rigueur de l’éducation… cette propriété du métier contribue à rétablir la primauté de la contemplation que le péché avait malmenée et empêchée.

Ce règne de la vérité et de la sagesse concourt à la perfection de chacun, et constitue un socle solide sur lequel la vie surnaturelle peut germer, peut faire régner Jésus-Christ et la charité divine, et peut monter jusqu’au Ciel.

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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 12:23

« Vous êtes trop dur avec Benoît XVI… » Voilà une réflexion, au demeurant fort amicale de ton et d’intention, qui m’est parvenue aux oreilles, et dont je crains qu’elle ne serve de refuge pour se dispenser (inconsciemment, je le suppose) de réfléchir à la situation de l’Église et à notre devoir présent, sans biaiser avec la doctrine catholique.

« Trop dur » n’est pas une note théologique qui figure dans les nomenclatures classiques utilisées pour qualifier la distorsion d’un texte ou d’un acte avec la foi catholique. On le sait, le Saint-Office, et à sa suite les théologiens, emploient des notes précises qui permettent de situer un texte dans une sorte d'échelle de conformité à la doctrine catholique : hérétique, proche de l’hérésie, offensant aux oreilles pies, etc [1]. La qualification « trop dur » n’entre dans aucune liste, ce qui permet de laisser une grande marge de flou et de dénoncer sans avoir à justifier ses accusations. C’est tellement pratique ! Eh bien ! profitons-en !

Trop dur ? S’il s’agit de la personne de Benoît XVI, on sera en peine pour trouver sur mes lèvres ou sous ma plume des qualificatifs qui se rapportent à elle : je m’en abstiens délibérément, la laissant hors de cause. Je me contente d’observer ses actes et d’exercer la foi catholique, en laquelle je les vois totalement incompatibles avec la fonction pontificale, avec l’autorité de Jésus-Christ dont le Pape est surnaturellement revêtu à la tête de l’Église.

Parmi ces actes, il y a ceux dont Benoît XVI hérite (actes de Vatican II, réforme liturgique, code de droit canon de 1983…) et auxquels il donne valeur actuelle et active ; il y a ceux qu’il accomplit lui-même : enseignements, lois, nominations, faits publics.

Voyons donc où se situe la dureté. Benoît XVI n’est-il pas trop dur avec la doctrine catholique qu’il bafoue et nie, en reprenant l’héritage de Vatican  II et de ses erreurs (sur la liberté religieuse, sur la nature de l’Église catholique et son unité, sur le statut du peuple juif ) ?

Benoît XVI n’est-il pas trop dur avec rites et sacrements catholiques, en conservant et en utilisant la réforme liturgique qui les a évacués au profit d’un protestantisme mal camouflé ?

Benoît XVI n’est-il pas trop dur avec les pauvres âmes, auxquelles il prêche un indifférentisme à saveur d’apostasie par ses visites aux synagogues, mosquées et autres temples protestants ?

Et puis… ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent qu’un vrai Pape peut enseigner, maintenir, appliquer des erreurs condamnées par le Magistère de l’Église ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent qu’un concile œcuménique, organe du Magistère suprême de l’Église, puisse promulguer des erreurs contre la foi, ainsi que lancer (ou officialiser) un mouvement de destruction profonde de la vie chrétienne ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent que la liturgie officielle, « ordinaire » et approuvée de l’Église catholique puisse être infestée par l’esprit de l’hérésie ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent qu’on n’est pas tenu d’obéir à un Pape, qu’on peut jouir de la juridiction sans son agrément, sans son injonction, comme malgré lui et à son insu ?

Ne sont-ils pas trop durs avec l’être historique de l’Église ceux qui, pour tenter de trouver des précédents qui justifieraient leur refus de se soumettre, vont faire les poubelles – et qui n’y trouvent que ce qu’ils y mettent, en négation de la sainteté de l’Église ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la constitution de l’Église catholique et avec son unité hiérarchique, ceux qui procèdent à des sacres épiscopaux sans mandat apostolique, ou qui en bénéficient ?

Enfin, ne sont-ils pas trop durs avec Benoît  XVI lui-même ceux qui, pour tenter de compenser leur carence doctrinale dans leur refus de se soumettre à lui, se croient obligés de dénigrer sa personne sans souci de justice et d’interpréter tout en mal, (tout en se laissant d’ailleurs habilement manœuvrer par lui, qui ne cède rien, qui divise et use leur résistance) ?

Trop dur ? Mais qui donc est trop dur ? Ne soyons ni durs ni mous, mais vrais, conséquents et humbles. Tout un programme à reprendre chaque jour…

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[1]     Les éditions Tradibooks viennent de rééditer l’ouvrage (en langue latine) du P. Cartechini, De valore notarum theologicarum, destiné aux auditeurs et consulteurs du Saint-Office, qui énumère, explique et illustre ces différentes notes, afin que l’usage en soit commun et précis. C’est du plus haut intérêt, et bien salutaire en donnant occasion de sortir du flou dans lequel se meuvent trop souvent ceux qui ont à connaître ces notes.

http://www.tradibooks.com     tradibooks@orange.fr

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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 20:18

Peut-on admettre, en fait, une exceptionnelle licéité de cette demande ?

C’est à cette question d’une grande gravité que répond l’article que le chanoine René Le Picard, docteur ès droits canonique et civil, a publié dans l’Ami du Clergé en 1947, et dont vous trouverez la transcription intégrale sous ce lien (étant excepté un post-scriptum hors sujet).

Cette gravité est tout d’abord objective ; elle tient à l’objet lui-même, puisque la loi civile sur le divorce, prolongeant l’œuvre impie des lois instaurant le « mariage civil », a été et demeure un des grands fers de lance de la secte tant contre la civilisation chrétienne – dont l’un des principaux fondements est la sainteté du mariage – que directement contre le salut éternel des âmes que ces lois entraînent dans des situations propres à engendrer le désespoir.

Mais la gravité de la question est aussi subjective, en ce sens que l’esprit de nombreux catholiques – je n’excepte pas ceux qui font profession d’être intégralement fidèles à la tradition de l’Église – est affecté par deux faiblesses.

En premier lieu, il faut placer l’ignorance : non pas la simple nescience, ni l’ignorance des caractéristiques et des devoirs essentiels de l’état de mariage, mais l’ignorance du droit public du mariage. Certes, nul n’est obligé d’avoir une connaissance approfondie du droit de l’Église et de ses rapports au droit civil, à moins que son devoir d’état ne le requière. Cette ignorance est donc d’ordinaire de peu de conséquence ; mais il en va tout autrement quand les ignorants se mêlent des donner de conseils, d’inciter des proches en situation conflictuelle à demander le divorce, ou de trancher des cas pour lesquels ils devraient se savoir incompétents : malgré qu’ils en aient, leur responsabilité est gravement engagée.

En second lieu, il faut regretter l’incapacité à envisager un problème dans la perspective du bien commun. L’anarchie dont nous souffrons n’est pas simplement un péril extérieur pour la foi et pour la pratique catholique, elle est un péril intérieur par la disparition progressive de la justice générale, partie de la vertu de justice qui nous ordonne au bien commun et nous y fait travailler. On a perdu de vue non seulement que le bien commun l’emporte sur le bien personnel, mais encore que le bien commun est, pour chacun des membres de la société, sa propre perfection : tant par les conditions extérieures qu’il assure que parce que – en raison de la nature foncièrement sociale de l’homme – il est objet de la vertu de chacun et la fin des membres.

Cette méconnaissance de la primauté du bien commun et cet individualisme ravageur ne datent pas d’aujourd’hui, nous en avons le témoignage de l’auteur de l’article présenté qui le déplore à plusieurs reprises et qui y voit l’une des causes principales du laxisme qu’il combat de façon très argumentée et très concrète.

En particulier, il y a grand dommage au bien commun, scandale pour la société et pour le prochain, et grand péril pour les protagonistes, de demander la suppression du lien civil (et des obligations conséquentes) d’un vrai mariage : cela n’est donc jamais permis, tout au moins dans les pays où existe le statut de « séparation de corps » (qui est déjà par elle-même un acte bien grave, sur lequel l’Église a légiféré avec beaucoup de sévérité — canons 1128-1132 — mais ce n’est pas notre propos d’aujourd’hui).

Il faut dire que les prétentions de l’État antichrétien ont tout embrouillé.

Le mariage est une institution divine naturelle, un contrat sacré parce que Dieu lui-même, en créant la nature humaine, en a marqué les propriétés essentielles : unité, indissolubilité, fécondité.

Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a en rien supprimé le mariage naturel ni ses propriétés : il les a restaurés dans leur plénitude et leur a donné une fermeté plus grande. Surtout, il a élevé le mariage à la dignité de sacrement, c’est-à-dire qu’il en a fait l’instrument de sa grâce et le canal des mérites de sa Passion.

C’est ainsi que tout mariage valide entre deux baptisés est nécessairement un sacrement ; c’est ainsi que la juridiction sur le mariage des baptisés appartient à l’Église catholique, et à elle exclusivement.

C’est ici qu’interviennent l’équivoque et l’usurpation du « mariage civil ». Il est la mainmise outrageante sur le mariage chrétien, et il n’est même pas le mariage naturel (bien qu’il puisse l’être, entre des non-baptisés).

Mais la malice du prétendu « mariage civil » ne doit pas cacher que le mariage a une nature et des effets civils et doit en avoir, et qu’il est du rôle de l’État de les organiser et de les garantir : c’est là une exigence du bien commun due au fait que le mariage est par nature social et public.

La loi du divorce est abominable, non seulement parce qu’elle est la négation de l’indissolubilité du Mariage et l’organisation « légale » de l’adultère, mais aussi parce qu’elle prétend supprimer les effets civils des vrais mariages. C’est pour cela qu’imaginer qu’on y peut recourir à condition de proclamer l’indissolubilité du mariage et d’être résolu à ne pas « se remarier », comme on l’affirme bien souvent, c’est oublier non seulement le scandale et la tentation, mais aussi le dommage au bien commun qu’est la destruction de l’existence civile du mariage et de ses effets.

Une dernière chose. L’article du chanoine Le Picard (et le livre dont il est un résumé) commencent à être anciens (1946-1947), et l’on pourrait craindre que les arguments et conclusions n’en soient caduques. Il n’en est rien. Certes, la législation a évolué dans le sens du laxisme et de l’égalitarisme, mais si cette évolution a un impact sur la question qui nous occupe, c’est dans le sens du renforcement des arguments et conclusions de l’auteur.

La moralité de la demande en divorce

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 22:40

Il est des questions qu’on finit par se poser à soi-même, non pour anticiper quelque demande, mais parce qu’elles sont l’occasion d’exprimer avec précision ce qui est plus ou moins diffus, plus ou moins implicite dans les convictions qu’on exprime çà et là.

 

Dans le dernier bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance (n°243 d’avril 2010) je me suis donc demandé si je suis sédévacantiste. Voici la réponse (revue et augmentée) que j’y ai apportée. Il faut au préalable que le terme sédévacantiste, forgé voici 30 ou 40 ans, signifie : qui professe que le Siège apostolique est actuellement vacant.

 

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Je ne récuse ni ne revendique la qualification de sédévacantiste. Mais, puisque nous sommes dans le domaine du témoignage de la foi catholique, cette réponse est trop peu précise, et je m’en vais la développer.

 

Je ne récuse pas d’être qualifié de sédévacantiste, et cela pour deux raisons.

 

La raison première, principale, essentielle, est un fait : il n’y a actuellement personne sur le Siège de Saint-Pierre qui soit Pape, investi de l’autorité pontificale, revêtu de la puissance souveraine que Notre-Seigneur Jésus-Christ a confiée à saint Pierre et à ses successeurs, possédant la plénitude du triple pouvoir sur l’Église catholique.

Cette affirmation n’émane pas d’un jugement d’opinion, elle est la conclusion immédiate et inéluctable d’une impossibilité dans la foi : il est impossible d’être Pape et simultanément d’assumer l’héritage de Vatican II, ses hérésies explicites ou implicites, sa réforme liturgique protestante, sa praxis destructrice de la foi, des sacrements et de la vie chrétienne. Ce constat d’impossibilité est immédiatement fondée sur l’enseignement infaillible que l’Église donne à propos d’elle-même ; je connais donc cette impossibilité par et dans la lumière de la foi.

Ce n’est pas le lieu de donner les preuves, de réitérer les raisonnements, de manifester les points clefs de cette impossibilité : je me contente de répondre à la question posée. Oui, le Siège est vacant.

 

À cette raison j’ajoute une seconde, accidentelle, anecdotique. L’étiquette de sédévacantiste est infamante, elle sonne généralement comme une condamnation. Comme elle est attribuée à ceux qui, malgré leurs défauts, leurs insuffisances voire leurs égarements, s’efforcent dans la situation actuelle d’exercer l’intégrité de la foi catholique : alors, je la prends et je ne la récuse pas. Je ne vais pas, Dieu m’en préserve, me désolidariser des combattants alors que les coups pleuvent ; je ne vais pas proférer un « je ne connais pas cet homme » : ce serait lâcheté. Je réclame ma part d’infamie.

 

Mais ma réponse ne s’arrête pas là. Car, pour trois raisons, je ne revendique pas non plus la qualification de sédévacantiste.

 

Tout d’abord, je n’aime pas le néologisme sédévacantisme, parce qu’il donne l’impression d’être une doctrine particulière, un courant parmi d’autres, un parti théologique : or il n’en est rien. C’est même l’inverse qui est vrai : pour affirmer qu’aujourd’hui nous avons un Pape qui gouverne la sainte Église, il faut controuver des doctrines anti-infaillibilistes, désobéissantistes, liberté-religieusistes, liturgico-protestantiste et tutti quanti ; tandis que le sédévacantisme se caractérise par la volonté d’appliquer la doctrine universelle, pérenne, obligatoire de l’Église catholique à la situation du Siège apostolique. Même si quelqu’un pense qu’ils ont tort, il ne trouvera chez les sédévacantistes en tant que tels aucune doctrine nouvelle.

 

Le sédévacantisme n’est pas un principe ni un système, il est une conclusion ; il est la constatation raisonnée d’un fait qu’on désire voir disparaître au plus tôt. Voilà pourquoi l’appellation sédévacantiste me semble incongrue.

 

Un apologue me fera comprendre. Je regarde par la fenêtre et dis à un ami plongé dans son journal : il pleut. Lui qui regarde la météo à la télévision – et s’en contente – me dit que c’est impossible : on a annoncé le beau temps pour la journée. Je regarde à nouveau, je vérifie que ce n’est pas le voisin du dessus qui me fait une farce, que ce n’est pas l’arrosage du voisin d’à côté qui est mal réglé, que mes lunettes sont propres, puis j’affirme à nouveau qu’il pleut, puisque de l’eau tombe d’un nuage flottant dans le ciel ! Et mon ami de me dire : tu n’es qu’un pluvialiste ! Pluvialiste ? Non, mais réaliste, certainement. Sédévacantiste ? Non, mais catholique, certainement.

 

Le seul qualificatif que je revendique est celui de catholique, et catholique romain. Avec la grâce de Dieu, je n’ai pas d’autre volonté, je n’ai pas d’autre doctrine, je n’ai pas d’autre appartenance.

 

Une seconde raison me fait grandement hésiter à accepter une qualification de ce genre, c’est l’extrême variété de positions et d’opinions que regroupe cette étiquette mal ajustée. Les sédévacantistes affirment l’actuelle et provisoire absence d’autorité pontificale, mais cela ne leur suffit pas pour échapper à la conséquence inéluctable de cette absence : la dispersion. « Je frapperai le Pasteur, et les brebis seront dispersées » (Matth. XXVI, 31).

 

On trouve donc un peu de tout chez les sédévacantistes, et c’est là un nom tout à fait insuffisant pour identifier ce que je crois être l’attitude pleinement catholique face à la crise de l’Église. Car il y a deux lignes de fracture qui partagent les sédévacantistes, lignes qui marquent des divergences très graves à propos desquelles je veux « prendre parti » autant (sinon davantage) que pour l’affirmation de l’absence d’autorité :

– d’une part je refuse tout sacre épiscopal accompli sans mandat apostolique (et donc tout sacre avant la restauration de l’Autorité) ainsi que tout ce qui en découle (confirmations, ordinations etc.) ;

– d’autre part, je refuse de considérer comme non catholiques, comme hors de l’Église, les personnes qui professent la foi catholique mais qui sont en désaccord avec ce que je crois être la vérité et la ligne de conduite catholiques : je n’ai aucun titre à leur refuser les sacrements pour ce seul motif, ni d’ailleurs à accepter leurs erreurs ou à me taire à leur propos.

 

Ensuite, c’est la troisième raison de tempérer mon oui, j’éprouve une sympathie, je donne une adhésion à ce qu’on nomme (d’un terme bien malheureux à mon avis) la thèse de Cassiciacum. J’adhère surtout à son principe fondamental : l’intention théologale. Quand le R. P. Guérard des Lauriers a élaboré cette thèse pour rendre compte de la situation de l’Église, il a mis en œuvre le principe adéquat : devant une crise dont l’ampleur et la profondeur obligent à remettre en cause l’existence de l’autorité pontificale dans un sujet paraissant en jouir (pour une autre cause que l’invalidité de l’élection), il faut que le regard porté soit vital, qu’il se tienne à l’intérieur même de l’acte de foi théologale : il aura une portée réelle, il fera discerner la vérité, il permettra de conclure.

Autrement dit, il faut affirmer tout ce que la foi catholique nous contraint d’affirmer, nier tout ce qu’elle nous contraint de nier… et s’en tenir là. Recourir à des éléments qui sont d’une certitude d’ordre inférieur – des faits non certifiés, des raisonnements qui n’atteignent pas à cette lumière théologale, des théories théologiques (comme celles sur le Pape hérétique) que l’Église n’a pas intégrées à sa propre doctrine etc. – peut aider à comprendre, peut conforter dans la certitude de la légitimité de la conclusion, mais ne permet pas de conclure catégoriquement.

 

Si cette intention théologale exclut les jugements sur les personnes et les conclusions hasardeuses, elle permet d’atteindre une certitude qui relève de la foi catholique. Ce qu’on « perd » en extension, on le gagne en compréhension. Au demeurant, je n’entends pas prouver la thèse de Cassiciacum, mais exposer en quel sens je suis sédévacantiste.

 

Une précision s’impose cependant. Le Père Guérard des Lauriers, tant en raison de son principe qu’en raison de son argument (induction fondée sur l’ensemble des actes de Vatican II-Paul VI) a usé de la distinction pape materialiter-Pape formaliter qui est au cœur de sa thèse. Cette distinction doit être « mise à jour » : le materialiter attribué Paul VI incluait une réalité juridique du fait qu’il était le sujet canoniquement élu. Mais par la suite, l’élection a disparu avec la disparition des cardinaux (les nouveaux nommés ne l’étant pas vraiment parce que la nomination est un acte de juridiction). Le materialiter qu’on peut attribuer à Benoît XVI est beaucoup plus ténu : il ne reste rien de l’ordre juridique, il ne reste qu’un fait public (l’être-là) qui n’est qu’une disposition prochaine à être reconnu par l’Église universelle en cas de rupture avec la nouvelle religion de Vatican II. Il y a encore une continuité (qui n’est pas sans incidence sur l’apostolicité de l’Église) mais cette continuité est une continuité en puissance.

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16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 15:52

Bref Sæpenumero considerantes du Pape Léon XIII à propos des études historiques.

Après l’invasion sacrilège des États pontificaux et la honteuse spoliation du Saint-Siège (1871), la situation italienne est très difficile : en signe de protestation, les papes sont prisonniers volontaires dans le palais du Vatican ; le Saint-Siège a demandé aux catholiques italiens de se retirer de la vie publique, le gouvernement usurpateur siège au Capitole.

Au surplus, pour se justifier et poser en sauveur de l’Italie, la secte multiplie les attaques contre la sainte Église en général, et contre les Pontifes romains en particulier. Elle a appelé les historiens à la rescousse, afin qu’ils exposent combien la Papauté a été corrompue tout au long de l’histoire, combien la présence du Siège apostolique a été néfaste à l’Italie, combien les Papes ont usurpé le pouvoir dont ils ont joui et abusé jusqu’à récemment.

C’est contre le déferlement de ces calomnies éhontées que s’élève Léon XIII (1810-1878-1903), dénonçant la manœuvre et se proposant de stimuler les études d’histoire, afin que soit remise en honneur et solidement établie la vérité historique, qui est toute différente. Le Pape, au passage, rappelle la grandeur et les lois de la science historique, ainsi que les obligations des historiens. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce bref qui semble bien être le premier document pontifical directement consacré à l’histoire. Plus tard, Pie XII y consacrera plusieurs discours.

L’histoire est un des grands domaines où s’affrontent les deux étendards, celui de la vérité et celui du mensonge, celui de Jésus-Christ et celui de Lucifer.

La sainte Église trouve dans l’histoire les preuves de son origine et de sa mission divines, les marques de la volonté miséricordieuse de Dieu sur la pauvre humanité, les exemples des saints et de nos prédécesseurs dans la foi catholique, les leçons salutaires du passé dont nous pouvons, avec un peu d’attention, tirer grand bénéfice.

Aussi, à l’inverse, le monde et son prince se servent de l’histoire pour cacher Dieu et ses œuvres, pour perpétuer les péchés et les injustices, pour entretenir la haine et la discorde, pour fabriquer des idoles et de fausses raisons de vivre et de mourir. Ils ont donc fait de l’histoire un recueil de blasphèmes et de mensonges.

Voilà pourquoi il est de grande importance d’entendre l’enseignement salutaire de l’Église.

Sæpenumero considerantes 

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 05:37
Dans la revue La Cigale de Saint-François (*) n°27 (janvier 2010), figure en bonne place un article susceptible d'intéresser le lecteurs de Quicumque. Cette « Chronique de l'oncle Armand » rappelle quelques vérités souvent méconnues à propos du mérite. En voici le texte intégral, avec le consentement de son auteur.

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 (*) cigaledesaintfrancois@gmail.com. Voyez ici la présentation de cette modeste mais vaillante revue spécialement destinée aux familles catholiques.
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« Mais, oncle Armand, puisque c’est facile, il n’y a pas de mérite à le faire ! » Voilà une phrase, très chers neveux et nièces, qu’un oncle digne de ce nom ne peut laisser passer sans relever la confusion qu’elle recèle. Car c’est une confusion très répandue, qui souvent s’exprime d’une façon symétrique : puisque c’est difficile, c’est méritoire.

Il peut, bien sûr, exister une qualité spéciale dans une action difficile, mais le mérite n’en découle ni directement ni nécessairement. Piller une banque est affaire difficile, risquée, demandant une préparation minutieuse : ce n’est pourtant pas méritoire !

Il faut donc, pour bien comprendre, rappeler quelques vérités du catéchisme. Cela ne fera de mal ni à vous, ni à moi : nous nous laissons tellement user par les erreurs qui courent le monde qu’il faut sans cesse revenir à l’enseignement de la raison droite et de la foi catholique. Sans cela on finit par ne plus rien comprendre et à se laisser entraîner dans le laisser-aller de l’intelligence – celui qui est le pire de tous.

Le mérite est le droit à une récompense. Faire une action méritoire, c’est acquérir le droit d’en être récompensé.

On peut parler, bien entendu, un certain mérite d’ordre naturel, qui découle soit de la nature des choses (la satisfaction d’avoir accompli son devoir, la reconnaissance de ceux qu’on a aidés) soit d’une promesse ou d’un contrat (tout ouvrier mérite son salaire) ; mais c’est de façon impropre.

Car le véritable mérite, le mérite au sens strict, c’est celui qui est accordé à notre fin dernière réelle, c’est le mérite surnaturel : celui qui nous donne droit à la gloire céleste…

— Mais, comment peut-on avoir droit à ce qui vient de Dieu, puisqu’il donne tout gratuitement, puisque devant lui nous ne sommes rien ?

— Il est bien vrai que tout don de Dieu est gracieux, et que nulle créature ne saurait le revendiquer. Mais Dieu a établi un ordre des choses, il a fait des promesses : et donc à l’intérieur de cet ordre, nous pouvons mériter ce que Dieu a promis.

Et l’ordre établi par Dieu, c’est celui de la charité, c’est celui de l’amour surnaturel et souverain que nous devons porter à Dieu en retour de celui qu’il nous donne avec une infinie surabondance.

Ce qui fait donc le mérite d’une action, c’est la charité : la charité que possède celui qui fait l’action, la charité qu’il met dans l’action qu’il accomplit.

Pour mériter, il faut donc être en état de grâce. Celui qui est en état de péché mortel peut faire une action bonne, mais il ne peut pas faire d’action méritoire. Remarquez au passage qu’on ne peut donc pas mériter d’être en état de grâce (ce serait contradictoire) : le Salut éternel, la Foi, l’Espérance et la Charité sont des dons divins non seulement gratuits mais immérités de notre part (mérités cependant par la Rédemption de Jésus-Christ). Ils sont donc infiniment précieux, et nous devons mettre toute notre énergie, tout notre amour, toute notre prière pour ne pas les perdre, car il nous serait impossible de mériter de les recouvrer.

— Mais que deviennent les mérites de celui qui commet un péché mortel ?

— Ils sont perdus : non seulement le malheureux ne peut plus mériter, mais il perd tous ses mérites antérieurs. Il ne lui reste que la prière, car l’efficacité de la prière repose non sur le mérite, mais sur la promesse divine.

— Tout ce qu’il a fait auparavant ne lui sert donc de rien ?

— Les mérites qu’il avait acquis avant son péché ne lui serviront à rien s’il ne se convertit pas : il ne les emportera pas en Enfer. S’il se convertit (par la grâce de Dieu qu’il doit implorer dans la prière et aller chercher dans le sacrement de Pénitence), ses mérites lui seront rendus, plus ou moins selon la ferveur de sa conversion. La planche de salut du pécheur, c’est donc la prière – et spécialement la prière à la sainte Vierge Marie, médiatrice de toute grâce ; par elle, il obtiendra de la miséricorde divine la conversion, et la ferveur de cette conversion.

Venons-en à la seconde condition pour qu’une action soit méritoire : il faut que cette action soit bonne. Et pour qu’une action soit bonne, il faut qu’elle le soit dans son objet, dans l’intention qu’on y met, dans les circonstances au milieu desquelles on l’accomplit. S’il manque une de ces trois « bontés », l’action n’est pas bonne. Par exemple, si je fais une aumône par vanité, pour être vu du prochain, l’objet est bon, l’intention ne l’est pas : l’action n’est pas bonne. Si je prends un bain en public, l’objet est peut être bon, les circonstances en font un grave scandale.

L’action doit donc être bonne… et c’est tout ! Toute action bonne accomplie en état de grâce est méritoire. L’intensité du mérite proviendra de trois sources : la charité que possède celui qui fait l’action, la charité qu’il met dans l’action qu’il accomplit, le rapport de l’action elle-même avec la charité divine.

C’est ainsi que les actions les plus simples accomplies par la sainte Vierge Marie au cours de sa vie terrestre étaient plus méritoires que la mort des martyrs ou la persévérance des solitaires : parce que sa charité était plus grande, surpassant celle de toutes les créatures.

C’est ainsi encore que la difficulté d’une action peut être l’occasion du mérite, parce qu’elle force d’y mettre plus de cœur, plus de charité actuelle, plus de pureté d’intention. Comme vous le voyez, cette difficulté est occasion de mérite, elle n’en est pas la cause. Il faut donc savoir en profiter pour intensifier notre amour de Dieu, il ne faut pas imaginer que lorsqu’on a surmonté quelque difficulté, on a automatiquement mérité davantage.

Pour éclairer et compléter mon propos – et pour m’abriter – voici ce qu’en dit un grand théologien commentateur de saint Thomas d’Aquin, le cardinal Louis Billot :

« L’acte méritoire est d’autant plus méritoire qu’il est informé par la charité, qu’il procède d’une volonté mieux disposée, et qu’il a pour objet un bien plus parfait… Mais il faut observer avec soin que parmi les conditions qui confèrent un accroissement de mérite, il ne faut pas compter la difficulté de l’œuvre entreprise. Et la raison en est que cette difficulté, en soi et par elle-même, n’ajoute rien au mérite. Si elle ajoutait quelque chose en soi et par elle-même, il s’ensuivrait que plus quelqu’un avance en vertu et par là éprouve moins de difficulté à vivre surnaturellement, moins il mériterait devant Dieu. Or, quoi de plus absurde qu’une telle affirmation, puisque c’est le contraire qui est évidemment vrai ? Donc, la difficulté dans l’œuvre accomplie ne peut ajouter au mérite qu’en raison d’autres considérations. Et tout revient, en somme, à l’une des conditions énumérées plus haut. Tout d’abord, la difficulté éprouvée peut ajouter au mérite parce que, la plupart du temps, elle indique un bien meilleur : quia quanto aliquid melius est, dit saint Thomas, tanto supra vires hominis operantis est elevatum. Ensuite, parce que, toutes choses égales d’ailleurs, elle requiert une volonté plus parfaitement disposée : quia in id quod difficile est, majori attentione aliquis consurgit, et cum majori conatu voluntatis (Sent., II, dist. 29, q. 1, a. 4). Mais, est-il besoin de le redire, l’acte n’est pas plus ou moins méritoire, précisément parce que plus ou moins difficile. » (De Gratia, thèse XX, § 3, p. 27l).

Ah, mes très chers ! ce que je vous écris là vous semblera un peu difficile (est-ce méritoire ?), mais faites-vous l’expliquer par qui sait lire et comprendre ce qu’il lit (c’est une race en voie de disparition). Surtout ne dites plus qu’une action est méritoire parce qu’elle est malaisée : c’est parce qu’elle est faite avec l’amour du Bon Dieu qu’elle mérite une récompense dans le beau Ciel auquel nous aspirons tous. Allez, je vous embrasse, ce n’est pas difficile et j’y mets tout le mérite possible. 
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