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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 14:44

Le lundi 11 juillet au matin, Dieu a cité à comparaître à son Tribunal souverain Monsieur Pierre Moreau, plus connu peut-être sous son principal nom de plume : Pierre-Michel Bourguignon. 

Le Jugement de Dieu demeure un mystère que celui-ci ne nous dévoile pas, afin que nous sachions que le salut ne vient que de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que nous recourions sans cesse à sa miséricorde dans une humble et confiante prière. 

Cependant ceux qui ont connu et aimé Pierre Moreau ne peuvent douter qu’il a pu se présenter devant son Créateur en disant comme l’Apôtre saint Paul : 

Bonum certamen certavi, cursum consummavi, fidem servavi.

J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi.

II Tim., IV, 7.

 

Le bon combat 

Dès son adolescence, Pierre Moreau est parti lutter contre la barbarie communiste, diabolique contrefaçon de la rédemption des humbles, pour préserver le peu qui restait de la civilisation chrétienne. Les conditions n’étaient pas les meilleures, loin s’en faut, mais il l’a fait ; il en a souffert dans sa chair, il a vu son père assassiné à cause de cet engagement, il a connu les prisons d’une libération qui n’a été rien d’autre que l’enterrement de l’Occident chrétien livré aux barbares, qu’ils soient esclavagistes ou corrupteurs. 

Ce combat, il l’a continué sous d’autres formes plus favorables. Ayant fondé un foyer, il a donné une véritable éducation chrétienne à ses nombreux enfants : il leur a inculqué la crainte de Dieu, l’amour de la vérité et le culte de la modestie ; il les a armés contre l’esprit du monde et ses instruments que sont le culte de l’argent, la révolution liturgique et la télévision ; il leur a donné l’exemple d’une vie de régularité dans la prière et dans le travail. 

Le travail, parlons-en. Son métier de pharmacien a été pour lui l’occasion d’un choix où s’est affirmée sa fidélité : il a préféré renoncer à la prospérité plutôt que de trahir la loi divine (tant naturelle que surnaturelle) en devenant marchand de péché et auxiliaire de la perversion du saint Mariage. Ce choix lui a permis d’éprouver la vérité de la parole de l’Évangile : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ». Le surcroît n’est pas l’opulence, c’est l’honneur de manger dans la main de Dieu. 

L’érudition de Pierre Moreau en matière de doctrine et d’histoire était peu commune : elle était le résultat d’une rigoureuse utilisation de son temps, qui lui a permis de lire abondamment, d’étudier l’enseignement de l’Église catholique, de réfléchir aux fondements de la Cité, de constituer un fichier de références et citations d’une ampleur et d’une variété impressionnantes. 

Cela lui a permis de défendre un peuple contre les calomnies que ses bourreaux ont propagées pour justifier l’écrasement qu’ils lui ont fait subir et pour cacher leurs propres crimes. Mais bien plus encore, il a mis à profit cette érudition pour magnifier la conception chrétienne de la société et, s’il est possible, pour contribuer à la restaurer. 

C’est ainsi qu’il combattit la triste contamination des intelligences catholiques par le naturalisme – qu’il soit sociabiliste ou nationaliste – en matière politique et sociale. La doctrine catholique de la Royauté de Jésus-Christ apparaît en effet comme un simple « placage » sur la société (placage qu’on s’escrime en vain à faire « tenir » par un pseudo-surnaturalisme) dès qu’on regarde la doctrine catholique au travers d’un prisme déformant. Ce combat-là ne fut guère compris par de nombreux catholiques qui se sont épris des mensonges historiques qui ont fait tant de mal et qui n’en veulent pas démordre, mettant leur foi en péril.

 

La garde de la foi 

Mais c’est dans le combat le plus urgent, le plus nécessaire et le plus salutaire que Pierre Moreau a donné toute sa mesure et qu’il a brillé d’un éclat particulier : dans la défense et l’illustration de la foi catholique. 

Après le déferlement d’erreurs, d’équivoques et d’abandons qui a accompagné et suivi Vatican II, de nombreux publicistes ont réagi et combattu pour la fidélité à la sainte Église catholique, tant dans sa doctrine que dans la sainte Messe. Honneur à eux ! Pierre Moreau a largement profité de leurs travaux et de leurs combats, et ne leur a pas ménagé son soutien ni sa gratitude. 

Mais par l’effet de la mort des combattants et de la lassitude des survivants, plus encore parce que certaines bases de cette réaction étaient floues voire fausses, par le travail de sape d’erreurs anciennes qui n’avaient pas été reniées, ce combat s’est essoufflé, amorti, amenuisé jusqu’à disparaître parfois. Cela se manifestera par le vaste succès de l’opération « séduction » constituée par l’arrivée de Jean-Paul II. 

Quelques mois plus tôt, Pierre Moreau, aidé d’amis aussi savants que dévoués, avait relevé le flambeau et pris le relais par la fondation de la revue Didasco. En redonnant vigueur au combat contre les erreurs conciliaires, et en luttant contre l’esprit de relâchement qui menaçait de tout emporter, il s’est aussi efforcé de rectifier les erreurs et d’assainir les bases de la lutte contre la religion de Vatican II, et de remonter à ses causes pour en discerner la véritable nature : la vacance de l’autorité pontificale. 

Son talent de plume, sa vaste information, son érudition et son esprit de foi ont pendant vingt ans instruit, conforté et réjoui les catholiques de langue française qui désiraient demeurer fidèles tant à la foi catholique qu’aux fondements de la chrétienté.

 

L’achèvement de la course 

Lorsqu’avec l’arrivée de Benoît XVI une autre opération de séduction se met en place (alors que la religion conciliaire est toujours aussi fausse et destructrice), Pierre Moreau n’est plus à même de lutter activement. Ce n’est point par désertion : c’est qu’il est entré dans un autre combat, celui d’une maladie qui l’emmure peu à peu, sans qu’elle lui fasse perdre la possibilité de l’accepter et de l’offrir comme une croix unie à la Croix rédemptrice de Jésus-Christ. Cette acceptation, il la renouvelle souvent, l’offrant pour tel de ses fils dont la route navre son âme, ou pour tel compagnon de combat historique à qui il voudrait obtenir, du Dieu qui aime le courage, la lumière de la foi. 

Son dernier combat est de rester fidèle, ce qu’il fera jusqu’à la fin malgré des pressions qui essaieront en vain de lui faire accepter ce qu’il a toujours refusé : l’allégeance (quand bien même ne serait-elle que verbale) à ceux qui travaillent à détruire l’Église – et qui échoueront, nous en avons la divine assurance. De ce refus, toute sa vie témoigne : « mon honneur est fidélité », aimait-il à répéter.

 La victoire chrétienne n’est pas de voir les ennemis de Jésus-Christ réduits à l’impuissance – cela viendra en son temps et par la vertu de la croix de Jésus-Christ. La victoire du chrétien est de demeurer fidèle, de conserver la foi, de persévérer dans le combat ; elle est d’être vaincu par la vérité et par l’amour de Jésus-Christ. 

Hæc est victoria, quæ vincit mundum, fides nostra !

Telle est la victoire qui vainc le monde, notre foi

(I Jo. V, 4) 

Monsieur Pierre Moreau est un vainqueur.

Et comme le promet Jésus-Christ : Vincenti dabo manna absconditum — Au vainqueur je donnerai la manne cachée (Apocalypse II, 17).

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 06:05

Dans la revue pour les familles La Cigale de Saint-François, l'Oncle Armand signe une chronique qui traite de la sainte Communion : il est toujours bon de se remettre devant les yeux la grandeur et l'exigence de ce Sacrement.

Mais aussi, il met en lumière que certaines théories qui circulent à propos de l'infaillibilité du Magistère ne sont rien d'autre que l'analogue du jansénisme... C'est pourquoi, avec son consentement, je la publie aujourd'hui.


La Fête-Dieu approche ; c’est une grande journée d’adoration et d’action de grâces pour Notre-Seigneur Jésus-Christ notre Dieu et notre Sauveur, lui qui a institué le grand mystère du Sacrement de la sainte Eucharistie afin de perpétuer son Sacrifice, afin de se donner à nous dans la Communion en gage de vie éternelle et afin de demeurer avec nous sur notre terre d’indigence.

C’est pourquoi, mes très chers, je consacre la présente chronique à la sainte Eucharistie : et plus précisément à la Communion, comme je le fis naguère au saint Sacrifice de la Messe.

Quand on évoque la réception de Jésus-Christ dans la communion Eucharistique, on accorde une grande importance aux conditions nécessaires, et on a raison de le faire parce que l’Apôtre saint Paul dit que celui qui s’approche indignement de la sainte Table mange et boit sa propre condamnation : il est difficile d’être plus sévère que cela et de mentionner une perspective plus terrible. Je voudrais pourtant vous montrer que ce n’est pas la seule chose à considérer.

*

Quatre conditions sont requises pour communier, vous le savez aussi bien que moi. Parmi elles, les trois premières tiennent à la nature des choses telles que Dieu l’a instituée, et aucune puissance au monde ne les peut changer : il faut être baptisé, il faut être en état de grâce, il faut avoir une intention droite.

Le Baptême est nécessaire parce que lui seul donne le pouvoir de recevoir les autres sacrements. Plus exactement, c’est le caractère que le sacrement de Baptême imprime dans nos âmes qui nous confère cette aptitude. C’est pour cela que le Baptême de désir et celui de sang ne suffisent pas : ils suppléent bien l’effet de grâce du Baptême mais ils n’impriment pas le caractère indélébile qui, en nous déléguant pour le culte de Dieu, nous donne la capacité réceptrice. Si un non-baptisé recevait la sainte Communion, il recevrait bien Jésus-Christ qui est présent dans l’hostie indépendamment de nous, mais il ne recevrait pas la grâce sacramentelle qui nous unit à Jésus-Christ et nous transforme en lui.

L’intention droite est elle aussi nécessaire. À vrai dire, elle est nécessaire à toutes nos actions, mais plus l’action est sainte, plus cette rectitude de l’intention est requise. Aussi, c’est bien pour l’amour de Dieu que nous devons aller à la sainte Table, et non pas pour quelque motif humain, comme le serait « faire comme tout le monde » ou « faire plaisir à sa marraine ».

L’état de grâce n’est pas acquis une fois pour toutes : il doit donc être l’objet de notre soin principal. Pour répondre à l’amour de Dieu, pour être prêt à chaque instant à paraître devant lui, pour ne pas manquer une occasion de le recevoir dans la communion, nous devons veiller sur cet état de grâce plus que sur la prunelle de nos yeux. Cette sollicitude est d’autant plus nécessaire que nous n’avons pas l’évidence d’être en grâce avec Dieu : nous en sommes réduits à nous rendre le témoignage sincère que nous n’avons pas mortellement péché depuis notre dernière bonne confession. Notez au passage que cela confirme qu’une sérieuse connaissance du catéchisme est indispensable à la vie chrétienne. Le nécessaire corrélatif de la présence eucharistique est la présence personnelle de Dieu en nous : sans elle, la communion n’apporte pas la vie divine, mais la mort à l’âme : Mors est malis, vita bonis, chantons-nous dans le Lauda Sion.

Être à jeun est la quatrième condition pour communier ; cette obligation tient de près à la nature des choses mais ne lui est pas absolument liée : voilà pourquoi on en peut être dispensé dans des cas de nécessité (la communion en viatique) ou pourquoi le Pape Pie XII a pu en adoucir la rigueur.

Si l’une des conditions énumérées est absente, on est indigne de la sainte Communion. Si toutes sont remplies, on n’en est pas indigne. Mais en est-on digne ? Voilà une difficulté qu’il importe d’élucider.

*

Une créature n’est jamais digne de recevoir son Créateur ; pis, un pécheur même repenti n’est pas digne de recevoir celui qui est la sainteté infinie, qui n’a rien de commun avec le péché. On n’est donc jamais digne de communier… Et pourtant c’est Notre-Seigneur lui-même qui nous appelle à la sainte Table : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon Sang, vous n’aurez pas la vie éternelle… Venez à moi, vous tous qui peinez sous le fardeau, et je vous soulagerai… Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir… »

Comment résoudre cette aporie ? En observant ceci, qui est une vérité salutaire : être digne de recevoir son Dieu n’est pas une condition pour recevoir la sainte communion, c’en est le résultat. Nous n’allons pas communier parce que nous nous en estimons dignes, nous allons communier parce que Jésus-Christ nous y invite, parce qu’il nous y appelle tous (moyennant les quatre conditions). Et c’est la sainte Communion qui comble elle-même l’indigence de notre âme.

Une des facettes de l’hérésie janséniste fut de confondre la condition et le résultat. Les ennemis de Jésus-Christ et de son Église prétendaient qu’il faut être saint pour communier, alors que la sainteté est le fruit de la sainte communion : elle est produite non pas par notre effort (même si celui-ci est requis !), mais par l’action de Jésus-Christ infiniment saint présent dans le Sacrement.

Une erreur similaire et tout aussi néfaste circule aujourd’hui dans les milieux qu’on dit traditionnels : elle consiste affirmer que la conformité à la Tradition de l’Église une condition préalable de l’infaillibilité du Magistère, alors que cette conformité est le résultat de l’infaillibilité. Cette erreur forgée pour échapper à la logique de la foi est bien plus grave qu’une simple méprise : elle rend vain le Magistère de l’Église, elle rend impossible la connaissance certaine de la Révélation divine, elle détruit la foi sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu.

*

Loin de ces deux erreurs dévastatrices, attachons-nous à Jésus-Christ Fils de Dieu fait homme. Dans la sainte Église et par elle, il nous accorde ces deux présents qui manifestent son infinie bonté : la vertu de foi, par laquelle il nous illumine de l’éternelle Vérité ; la sainte Communion, par laquelle il anticipe dans notre âme la Vie éternelle, et nous donne les moyens d’y persévérer.

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 05:45

Voici, avec l'autorisation de son auteur, le texte de La chronique de l'Oncle Armand paru dans la revue des familles La Cigale de Saint-François (n°34, mars-avril 2011). Cette chronique expose familièrement un élément de grande importance pour la vie morale : le juste milieu. Car il faut garder... un juste milieu dans le maniement de cette notion.

cigaledesaintfrançois@gmail.com

Une revue pour les familles


Sans doute, fiers neveux et gentes nièces, vous avez parfois entendu justifier la médiocrité ou la lâcheté par cette explication facile : « c’est le juste milieu, il faut fuir les extrêmes ». À l’inverse, des esprits ingouvernables se disculpent en exprimant un grand mépris pour quiconque s’efforce de discerner quelle est la bonne mesure avec laquelle il faut traiter chaque chose. Il est donc un peu difficile de s’y reconnaître, et c’est à cela que je voudrais vous aider aujourd’hui.

In medio stat virtus, dit l’adage scolastique : la vertu se tient dans le [juste] milieu. Voilà un principe qui est vrai, mais qu’il importe de bien comprendre.

Il trouve sa première expression chez Aristote (quatrième siècle avant Jésus-Christ), Aristote le philosophe qui a usé de la raison humaine avec une hauteur et une justesse inégalées – inégalées sans le secours de la foi, bien sûr. Voici donc ce qu’il écrit à Nicomaque (dont on ne sait s’il s’agit de son père ou de son fils) :

« Ainsi tout homme prudent fuit l’excès et le défaut, recherche la bonne mesure et lui donne la préférence, mesure établie non relativement à l’objet, mais par rapport à nous.

« De même toute connaissance remplit bien son office, à condition d’avoir les yeux sur une juste moyenne et de s’y référer pour ses actes. C’est ce qui fait qu’on dit généralement de tout ouvrage convenablement exécuté qu’on ne peut rien lui enlever, ni rien lui ajouter, toute addition et toute suppression ne pouvant que lui enlever de sa perfection et de cet équilibre parfait la conservant. Ainsi encore les bons ouvriers œuvrent toujours les yeux fixés sur ce point d’équilibre.

« Ajoutons encore que la vertu, de même que la nature, l’emporte en exactitude et en efficacité sur toute espèce d’art ; dans de telles conditions, le but que se propose la vertu pourrait bien être une sage mesure. Je parle de la vertu morale qui a rapport avec les passions et les actions humaines, lesquelles comportent excès, défaut et sage mesure.

« Par exemple, les sentiments d’effroi, d’assurance, de désir, de colère, de pitié, enfin de plaisir ou de peine peuvent nous affecter ou trop ou trop peu, et d’une manière défectueuse dans les deux cas. Mais si nous éprouvons ces sentiments au moment opportun, pour des motifs satisfaisants, à l’endroit de gens qui les méritent, pour des fins et dans des conditions convenables, nous demeurerons dans une excellente mesure, et c’est là le propre de la vertu : de la même manière, on trouve dans les actions excès, défaut et juste mesure. Ainsi donc la vertu se rapporte aux actions comme aux passions. Là l’excès est une faute et le manque provoque le blâme ; en revanche, la juste mesure obtient des éloges et le succès, double résultat propre à la vertu.

« La vertu est donc une sorte de milieu, puisque le but qu’elle se propose est un équilibre entre deux extrêmes. (…) La vertu est donc une disposition acquise volontaire, consistant par rapport à nous, dans la mesure, définie par la raison conformément à la conduite d’un homme réfléchi. Elle tient le juste milieu entre deux extrémités fâcheuses, l’une par excès, l’autre par défaut. »

C’est la première fois que vous lisez un texte d’Aristote, et il vous apparaît qu’il n’est pas un monstre inaccessible, mais un homme réaliste qui part de l’expérience pour étudier et définir les choses.

La première chose à remarquer est qu’Aristote attribue la qualité de juste mesure à la vertu, et pas du tout à la vérité. La vérité n’est pas dans un juste milieu – cela n’a pas de sens – parce que la vérité est ce qu’elle est ; fondamentalement elle existe en dehors de nous et avant nous. Il n’y a pas de mesure dans la vérité parce que c’est la vérité qui nous mesure.

Au contraire, nous devons mesurer notre action, la proportionner à son objet, à son but et aux circonstances ; plus encore nous devons la proportionner à notre fin dernière : et c’est là qu’intervient nécessairement la vertu. Ainsi, même si la vérité n’est pas mesurée par nous, nous devons apporter une juste mesure (de justice, de gravité, d’opportunité) dans notre énonciation de la vérité.

La seconde chose à remarquer est qu’Aristote ne connaissait pas l’ordre surnaturel : il ignorait que Dieu peut infuser dans l’âme des vertus qui atteignent directement Dieu, vertus qu’on appelle pour cela théologales : la foi, l’espérance et la charité. Et il ignorait plus encore que de fait Dieu les infuse par le sacrement de Baptême et par la contrition parfaite. Dans ces vertus théologales, il n’y a pas de juste milieu parce qu’il n’y a pas d’excès possible : on ne peut trop croire en Dieu, ni trop espérer en lui, ni trop l’aimer. L’objet est infiniment bon et dépasse totalement nos capacités. C’est ce qui faisait dire à saint Bernard : « la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure. »

La troisième chose à remarquer, c’est que le milieu en lequel consiste la vertu n’est pas un milieu de médiocrité, une sorte de moyenne entre le bien et le mal : cela n’aurait rien de vertueux, ce serait un vice se faisant illusion, une exécrable hypocrisie. Ce milieu est une mesure, une proportion, qui fait éviter deux maux opposés (et complices), l’un par excès et l’autre par défaut. L’un de ces défauts est la négation de la vertu, l’autre en est la caricature (et l’on passe facilement de l’un à l’autre). Ainsi, si l’on parle de la si nécessaire vertu de force (vertu d’une vie énergique, courageuse et persévérante) la mollesse est négation, la brutalité est caricature ; la peur (à laquelle on cède déraisonnablement) est négation, la témérité est caricature ; l’inconstance est négation, l’entêtement est caricature, la faiblesse est négation, la dureté est caricature.

Et il en est ainsi de toutes les vertus morales, qui doivent être dirigées par la première d’entre elles : la prudence, à laquelle il revient d’apporter cette juste mesure – qu’elle conquiert en ordonnant tout à notre fin dernière, fin dernière qui est l’objet direct des vertus théologales.

Pardonnez-moi d’avoir été un peu long, mais je crois qu’il est important d’avoir une notion exacte du juste milieu, afin d’éviter la médiocrité de l’âme et la témérité de l’esprit, qui sont deux vices ravageurs. Allez, je vous embrasse avec une bonne mesure !

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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 22:42


Le Dictionnaire du foyer catholique, publié en 1956 par la Librairie des Champs-Élysées avec approbation laudative du Cardinal de Paris, Mgr Feltin, n’est pas spécialement d’esprit étroit et passéiste. C’est le moins qu’on puisse dire. Ainsi, par exemple, il consacre plus d’espace à Teilhard de Chardin qu’au concile de Trente.

N’en est que plus significative la brève notice qui traite du chant « Minuit, chrétiens » : elle est d’une belle venue, et vaut qu’on s’y arrête. En effet, elle dit tout en quelques lignes que je suis heureux de mettre sous les yeux de ceux qui auront à choisir, pour la Noël prochaine, les chants aptes à exprimer la foi catholique et à favoriser la contemplation des fidèles. Car leur responsabilité est grande, qui concerne l’élévation ou l’abaissement de l’âme, l’honneur de Dieu ou le mépris de son oeuvre.

« Minuit, chrétiens. Ce chant, que l’on qualifie volontiers de « traditionnel », et que, dans certaines paroisses, on entonne au début de la messe de Noël, n’a en réalité rien de liturgique. Il a été composé en 1847 par un nommé Placide Coppeau, d’ailleurs farouchement anticlérical, à Roquemaure, dans le Gard ; la musique est du compositeur Adam. L’allure emphatique des paroles autant que de la musique elle-même, le contraste qu’elles présentent avec la liturgie de la fête, si belle et si grande dans sa simplicité, ont fait supprimer ce chant dans plusieurs diocèses.

« L’encyclique de S.S. Pie XII sur la Musique sacrée (Musicæ Sacræ disciplina, 1956) indique que “seul l’artiste animé par une foi religieuse profonde pourra s’occuper d’art sacré, et non celui qui est sans foi ou éloigné de la pratique religieuse” ».

Mis à part le détail que l’encyclique est datée de Noël 1955, tout est parfaitement dit dans ces quelques lignes. Une œuvre indigne du culte de Dieu et du mystère de l’Incarnation s’est introduite (toute seule ?) dans les églises, et revendique même le statut de traditionnelle. Il faut la chasser sans état d’âme si l’on veut garder quelque docilité à l’Église et quelque sens de la beauté de l’amour de Dieu.

Pour ceux qui voudraient une information plus précise, voici un article de Pierre-Michel Bourguignon qui parût dans Les deux étendards n°9, en novembre 1999.


Contre un navet malfaisant

Cela fait plus de cent cinquante ans que des générations de catholiques de langue française se sont rendues à la messe de Noël avec l’assurance d’entendre sur le coup de minuit entonner le chant qu’on leur a mis sur les lèvres, dans la tête et au cœur : sur les lèvres pour le leur faire répéter, dans la tête pour s’y accorder en pensées, au cœur pour le leur faire aimer : Minuit, chrétiens…

Singulière musiquette, d’une banalité affligeante et d’une étrange renommée dont l’histoire n’est que rarement rapportée, elle ne mérite certainement pas le nom de cantique tant elle est peu religieuse d’inspiration et de contenu.

Ce chant n’est religieux que par l’intention très probablement excellente mais accidentelle du curé de Roquemaure, une petite localité sur le Rhône où, en cet an — peut-on dire de grâce ? — 1847, se construisait un pont sur le fleuve pour la route en direction d’Orange. Le bon ecclésiastique avait demandé à un érudit du coin, un certain Placide Cappeau, de composer les paroles d’un hymne pour la fête de Noël toute proche. Cappeau, juriste de formation mais établi négociant en vin, rédigea son texte le 3 décembre au cours d’un déplacement en diligence. Madame Laurey, la femme de l’ingénieur qui dirigeait le chantier du pont, avait étudié au Conservatoire national de Paris sous la direction d’Adolphe Adam et l’on comptait sur elle pour demander au maître de composer la musique sur les mots de Cappeau. Le domaine de l’art lyrique, où Adam a laissé un nom, n’était sans doute pas le lieu idéal d’où l’on pouvait attendre une œuvre d’inspiration surnaturelle. Et de fait, la déclamation notée par Adam « expressément composée pour Emily Laurey », nous dit-on, évoque davantage les états d’âme que simulent d’habitude les comédiennes à la scène que la méditation d’un cœur chrétien au soir de la Nativité.

Ce style aurait dû, par son pompiérisme résolu, mettre l’auditeur en garde. Eh bien non ! Ce fut le succès qui ne s’explique que par la détérioration à la fois des connaissances doctrinales et du goût de la foule. Mais nos raisons de refuser toute faveur à ce chant doivent être plus profondes que la seule aversion pour la médiocrité, voire la nullité de ses qualités externes. On ne peut oublier la fermentation politique et sociale qui accablait la France quand les derniers soubresauts de la Révolution (chute du premier Empire en 1815) ne s’étaient apaisés — et encore — que sous la génération précédente. Son « souffle fétide » empestait l’air de partout et imprégnait de ses relents la production de ceux que l’on appellerait un peu plus tard les « intellectuels ». Ce fut le cas pour Placide Cappeau qui se sentait à l’étroit dans Roquemaure. Il avait étudié à Avignon mais aussi à Paris. Il se lia, avec assez peu de discernement, semble-t-il, avec de grands esprits de son temps d’horizon assez différents : Frédéric Mistral, Alphonse de Lamartine, François Coppée, mais également Pierre Proudhon et son socialisme échevelé.

Adolphe Adam manqua de temps pour fignoler sa partition et fut ainsi contraint d’ébrécher le texte, ce dont Placide Cappeau s’est expliqué dans un ouvrage poétique Le Château de Roquemaure, publié plus tard. Il citait là le texte intégral et primitif de son Minuit, chrétiens assorti de notes qui ne manquent pas d’intérêt pour notre sujet. Veuille le lecteur en juger. Cappeau écrivait :

« Nous donnons les paroles, telles qu’elles furent improvisées pour un service à rendre, sur la demande du curé de Roquemaure. Adam, obligé d’improviser lui aussi la musique, nous fit réduire les paroles à ce qui a été publié, trouvant trois strophes suffisantes, et n’ayant pas le temps de changer le rythme de la quatrième. Mais, dans le chant ainsi écourté, la composition littéraire est évidemment défectueuse, tant par la suppression de la troisième strophe, indispensable au sens du reste, que par la mutilation de la quatrième, qui ne répond plus à la largeur de l’inspiration première. Nous n’acceptons, comme auteur, que la version publiée ici.

« Adam, qui appelait ce noël La Marseillaise religieuse, nous a souvent exprimé le désir de compléter tôt ou tard sa belle mélodie sur les premières paroles. La mort l’ayant empêché de réaliser ce projet, nous engageons les musiciens qui se sentiraient de force à lutter avec lui à le réaliser eux-mêmes.

« Nous avons cru devoir modifier ce qui nous avait échappé au premier moment sur le péché originel, auquel nous ne croyons pas… Nous admettons Jésus comme Rédempteur, mais rédempteur des inégalités, des injustices, de l’esclavage et des oppressions de toutes sortes qui pesaient sur l’ancienne société, non d’un péché impossible qui répugne au plus simple bon sens. »

Ainsi, Minuit, chrétiens se veut une profession de foi, mais en quel sens et de quelle foi ? Réponse de Cappeau :

« De notre foi que la lumière ardente nous guide tous au berceau de l’Enfant ! »

Même si nous redressons l’inversion poétique, la « lumière ardente » de cette foi ne nous permet pas tellement d’y voir plus clair. En revanche, on peut comprendre que le rimailleur ne se prenait pas pour rien quand il parlait avec avantage de « la largeur de l’inspiration de la première strophe ». D’autant plus qu’il nous dit en être revenu, de sa première strophe, où il avait parlé par erreur du péché originel « auquel nous ne croyons pas ». Une ligne d’orthodoxie avait échappé au poète — les chaos de la route certainement —, elle était de trop, il a fallu la changer, toute largement inspirée fût-elle.

La troisième strophe restée ignorée du grand public nous en apprend un peu plus long sur la qualité révolutionnaire de son esprit. L’auteur la dit lui-même « indispensable au sens du reste » :

De l’opulence il dédaigne les charmes
Toute hauteur s’abaisse devant lui
De l’infortune il vient sécher les larmes
Et du plus humble il veut être l’appui.

Gardons présent à la mémoire que — pardon pour le blasphème en pleine Nuit Sainte — Jésus n’est pas admis comme Rédempteur mais accepté tout au plus « comme rédempteur des inégalités, des injustices, de l’esclavage et des oppressions de toutes sortes qui pesaient sur l’ancienne société ». Somme toute Minuit, chrétiens… célèbre un philanthrope chargé de mission humanitaire par le Grand-Orient.

Souvenons-nous aussi des accointances de Placide Cappeau. Lamartine, entre autres, est une bonne référence, qui ne s’occupait pas seulement de ses élégies mais, en bon ami des francs-maçons qu’il était, professait à l’occasion sa foi solennelle en la Révolution. Il savait lui-même de qui tenir quand, à la veille de la tourmente de 1848, il évoquait un grand ancêtre coupeur de têtes et communiste primitif :

« Tout, dans le plan de Robespierre, tendait évidemment à la communauté des biens et à l’égalité des conditions. C’était l’esprit du communisme primitif, idéal des premiers chrétiens redevenu l’idéal du communisme.

« Ce partage égal des lumières, des facultés et des dons de la nature est évidemment la tendance légitime du cœur humain. Les révélateurs, les poètes et les sages ont roulé éternellement cette pensée dans leur âme et l’ont perpétuellement montrée, dans leur ciel, dans leurs rêves ou dans leurs lois, comme la perspective de l’humanité. C’est donc un instinct de la justice dans l’homme, par conséquent un plan divin que Dieu fait entrevoir à ses créatures. Tout ce qui contrarie ce plan, c’est-à-dire tout ce qui tend à constituer des inégalités de lumières, de rang, de condition, de fortune parmi les hommes, est impie. Tout ce qui tend à niveler graduellement ces inégalités, qui sont souvent des injustices, et à répartir le plus équitablement l’héritage commun entre les hommes est divin. Toute politique peut être jugée à ce signe comme tout arbre est jugé à ses fruits : l’idéal n’est que la vérité à distance » [1].

Ce même Lamartine qui avait de si bons principes, quelques semaines après la première de Minuit, chrétiens…, allait devenir ministre des Affaires étrangères dans le Gouvernement provisoire issu de la Révolution de 1848. En cette qualité, le 10 mars suivant, il accueille les délégués du Suprême Conseil du rit écossais venus féliciter le Gouvernement. Il répond :

Je suis convaincu que c'est du fond de vos loges que sont émanés, d'abord dans l'ombre, puis dans le demi‑jour et enfin en pleine lumière, les sentiments qui ont fini par faire la sublime explosion dont nous avons été témoins en 1789, et dont le peuple de Paris vient de donner au monde la seconde et, j'espère, la dernière représentation, il y a peu de jours.

La fermentation communiste était dans l’air et bouillonnait partout. L’illustre slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » venait de naître à Londres [2] un mois avant la composition amphigourique du Minuit, chrétiens… La définition d’Adam était donc la bonne et son Noël était bien la Marseillaise religieuse voulue par le parolier. Il ne célébrait nullement la Rédemption, le rachat par le Fils de Dieu fait homme de l’offense d’origine « péché impossible qui répugne au plus simple bon sens », de la désobéissance à l’ordre, mais bien le nivellement des inégalités insupportables à l’orgueil de l’homme révolté. Minuit, chrétiens… est le chant de la rébellion fondé sur l’incroyance et inspiré par les fumées de la pensée proudhonienne. Pierre Proudhon (1809-1865) auquel Cappeau aimait se frotter était le père spirituel de l’anarchisme et il était aussi franc-maçon et sataniste à ses heures [3]. Rien d’étonnant que le discours de Cappeau dans son troisième couplet fût un déguisement de la réclamation envieuse d’un partageux. Il y est question de dédaigner « les charmes de l’opulence » mais nullement de la recherche d’un bien supérieur. « Toute hauteur s’abaisse devant lui. » Peut-être, mais devant qui exactement ? On aimerait savoir. Quel est donc ce « lui » ambigu devant lequel on s’incline avec bon sens, donc sans croire au péché originel ? Ce ne saurait être Dieu, ce ne peut être alors que Satan, son singe, qui prétendra également sécher les larmes des malheureux en parodiant les Écritures [4]. De même que c’est aussi contrefaire jusqu’aux sens et aux paroles du Magnificat que d’annoncer un appui seulement humain aux plus humbles.

Ceux qui n’auraient pas compris où voulait en venir le pathos de cette séquence liront avec intérêt la quatrième strophe dans sa version originale :

Le vieux monde à sa voix soudain se régénère
La terre est libre et le ciel est ouvert
L’homme dans son esclave a reconnu son frère
Et l’amour vient unir ceux qu’enchaînait le fer.
Ah ! laissons éclater notre reconnaissance…
Debout ! Peuple, debout ! Chante ta délivrance.
Noël ! Noël ! Noël ! chantons le Rédempteur !

Le vieux monde en effet n’avait qu’à bien se tenir et cela fait cent cinquante ans que la promesse d’une régénération soudaine s’accomplit d’une sublime explosion à l’autre. La Marseillaise religieuse ne vaut pas mieux que l’autre, c’est une carmagnole. Et on voit mal ce qui peut bien passer par la tête des catholiques qui se sont entichés d’elle jusqu’à choisir d’année en année sa virulente médiocrité pour célébrer l’un des plus précieux et des plus hauts mystères de la foi catholique [5].


[1]  Cité par Jacques Crétieau-Joly : Histoire du Sonderbund [Vanderborght, Bruxelles 1850], tome I, page 101, note 2.

[2]  Mais en allemand : « Proletarier aller Länder vereinigt Euch ! » C’était la phrase finale du manifeste du parti communiste rédigé par Karl Marx et Frédéric Engels à la clôture du congrès communiste de Londres en novembre 1847.

[3]  Initié à la loge S.P.U.C.A.R. de Besançon en 1847. [Daniel Ligou : Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie.]

[4]  Absterget Deus omnem lacrymam ab oculis (Apoc., IV, 21).

[5]  Le présent article se base sur une courte mais très instructive étude parue dans Notre histoire, de décembre 1984, pages 54 et 55.

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 20:40

Le texte qu’on va lire a été publié par votre serviteur dans le bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance de février 2011. Sa principale raison d’être est de (re)mettre sous les yeux des catholiques l’instruction de Pie XII sur la nature, la valeur et l’importance du saint Sacrifice de la Messe. Une des causes directes de la crise de l’Église est le désamour de la Messe, et c’est peut-être aussi la cause déméritoire qui a fait que le Bon Dieu nous en a privés. Si donc nous ne retrouvons pas l’amour de la sainte Messe, nous ne sortirons pas de la présente tourmente.

La lettre qui fait suite essaie d’examiner à la lumière des principes de la sainte Église le problème de l’assistance à la sainte Messe : c’est là chose fort délicate, où l’on est sans cesse à craindre de se laisser aller à quelque laxisme, pharisaïsme ou indifférentisme. Fasse Dieu que de ce texte on puisse dire : Misericordia et veritas obviaverunt sibi ; justitia et pax osculatæ sunt (Psaume LXXXIV, 11).


En pleine guerre !

En 1941, alors que la guerre devenait mondiale et répandait partout la mort, la souffrance, la haine et la désolation, le Pape Pie XII fit envoyer à tous les évêques du monde une instruction leur rappelant un de leurs devoirs les plus sacrés : exhorter les fidèles à assister fréquemment et avec dévotion au saint Sacrifice de la Messe.


Sacrée Congrégation du Concile

Instruction du 14 juillet 1941

Plusieurs fois, au milieu des si nombreuses calamités qui nous accablent de toutes parts, notre très saint Père le Pape Pie XII, mû par une vive charité, a exhorté les chrétiens du monde entier à offrir à Dieu des prières publiques et privées pour les nécessités actuelles de l’humanité et spécialement pour obtenir la paix entre les peuples, en rappelant les promesses du divin Maître : « Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira » (Matth. vii, 7 ; Luc. xi, 9).

Dans ce même but, notre très Saint-Père, par le Motu proprio Norunt profecto, du 27 octobre 1940, a prescrit que fussent offertes dans toutes les parties du monde des messes puisque rien n’est plus capable « d’apaiser et de rendre propice la divine Majesté que le sacrifice eucharistique par lequel le Rédempteur du genre humain est en tout lieu sacrifié et offert en oblation pure ». De fait, le divin sacrifice qui est réalisé dans la messe et dans lequel, suivant l’enseignement du concile de Trente, « est présent et immolé d’une manière non sanglante le même Christ qui s’offrit une fois lui-même d’une manière sanglante sur l’autel de la croix » (session xxii, can. 2), n’est pas seulement un sacrifice de louange et d’action de grâces, mais aussi de propitiation, tant pour les vivants que pour les défunts.

C’est pourquoi les peuples chrétiens n’ont jamais cessé, au cours des siècles, de faire en sorte que du lever du soleil à son couchant, cette oblation pure soit offerte tant pour leurs propres nécessités que pour les fidèles défunts non encore pleinement purifiés, et ils étaient accoutumés à y assister fréquemment et avec dévotion.

Mais la foi et la ferveur de la piété s’affaiblissant, cette excellente habitude, on le sait, fut interrompue, et beaucoup de fidèles n’ayant plus l’estime et l’amour des choses divines ne témoignent plus au sacrifice de la messe le culte qui lui est dû, ne s’emploient plus avec soin et zèle, comme auparavant, à le faire célébrer pour leurs nécessités et en faveur des défunts, alors que, souvent, ils n’hésitent pas à recourir à d’autres pratiques moins salutaires.

C’est pourquoi la Sacrée Congrégation du Concile, par mandat spécial de notre très Saint-Père le pape Pie XII, exhorte vivement les Ordinaires du monde entier à instruire soit par eux-mêmes, soit par les prêtres ayant charge d’âmes, soit par d’autres prêtres de l’un et l’autre clergés, les fidèles sur les points suivants :

1°/  Sur la nature et l’excellence du sacrifice de la messe, de ses fins et de ses fruits salutaires pour la vie du monde, ainsi que sur les rites et cérémonies qui l’accompagnent, afin que les fidèles n’y assistent pas seulement d’une façon passive, mais qu’ils s’unissent d’esprit et de cœur dans la foi et la charité, aux prêtres qui célèbrent le saint sacrifice.

2°/  Sur l’obligation grave qui incombe aux fidèles qui ont l’usage de raison, d’entendre la messe les dimanches et les autres fêtes de précepte (can. 1248), étant donné qu’il s’agit du principal acte du culte extérieur et public dû à Dieu, par lequel nous reconnaissons le souverain domaine sur nous de Dieu créateur, rédempteur et conservateur.

3°/  Sur la valeur impétratoire et propitiatoire du sacrifice de la messe. Bien comprise et connue, elle porte les fidèles à assister fréquemment et même chaque jour, si possible, à ce sacrifice, afin de remercier Dieu, d’obtenir ses bienfaits, de réparer, tant pour leurs propres péchés que pour ceux des fidèles défunts ; qu’ils se souviennent de l’avertissement de saint Augustin : « J’ose dire que Dieu, tout en étant tout-puissant, n’a pu donner davantage ; tout en étant la Sagesse infinie, il n’a pas su donner davantage ; tout en étant le plus riche, il n’a pas eu à donner plus ».

4°/  Sur la très salutaire participation des fidèles au céleste banquet, chaque fois qu’ils assistent à la messe, pour s’unir plus étroitement au Christ, comme cela est indiqué dans le décret De quotidiana SS. Eucharistiæ sumptione (20 décembre 1905) de cette Congrégation et conformément à la pensée du même concile de Trente : « Le très saint concile souhaiterait que les fidèles assistant à chaque messe fissent la communion, non seulement spirituellement, mais aussi sacramentellement, pour retirer un fruit plus abondant de ce très saint sacrifice » (session xxii, c. 6), et cela en vertu des paroles de Jésus-Christ lui-même : « C’est moi qui suis le Pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce Pain il vivra éternellement. Celui qui me mange vivra par moi » (Jo. vi).

5°/  Sur le dogme de la Communion des saints, en vertu duquel le sacrifice de la messe est appliqué de façon très fructueuse non seulement pour les fidèles défunts expiant dans les flammes du Purgatoire les fautes humaines, mais aussi pour les vivants qui, accablés de tous côtés par tant et de telles difficultés et calamités, surtout dans le temps présent, ont besoin de trouver miséricorde auprès de Dieu et d’obtenir son secours.

Afin que les Ordinaires des lieux et tous ceux qui ont charge d’âmes mettent plus facilement en pratique ces prescriptions, qu’ils exhortent plus souvent les fidèles à mener une vie conforme aux préceptes du Christ et à éviter dans leur conduite tout ce qui ne s’accorde pas avec la foi et les mœurs chrétiennes. C’est pourquoi qu’ils ne se lassent pas de réprouver les dépenses excessives que font parfois, dans diverses circonstances de leur vie, les fidèles attirés par la vanité, tandis qu’ils oublient parfois le sacrifice de la messe qui est le secours le plus puissant en suffrages et en grâces, en même temps que le trésor infini des richesses divines.

Enfin, pour réaliser toutes ces choses, que ceux qui ont charge d’âmes demandent l’aide active des confréries ou associations du Très Saint Sacrement qui, aux termes du canon 711, § 2, du Code de Droit canonique, sont établies dans chaque paroisse, principalement pour servir d’exemple et d’aide à tous les fidèles dans la pratique et le développement du culte eucharistique.

Si, avec l’aide de Dieu, le peuple chrétien répond avec élan et générosité aux exhortations des Ordinaires et des prêtres qui ont charge d’âmes, le sacrifice eucharistique qui, plus que toute autre chose, honore Dieu et lui est agréable, deviendra réellement une source de vie et de sainteté pour le salut du monde entier.


La guerre s’est prolongée et appesantie

La seconde guerre mondiale a été un immense fléau, tant en elle-même que par ses suites, puisque le monde est entré dans une ère de haine, de mensonge, d’injustice à l’échelle planétaire. C’est un grand châtiment qui nous manifeste la gravité de l’apostasie d’un monde qui nie son Créateur et qui renie son Sauveur.

Et pourtant, la cruauté de ce fléau demeure en-deçà de la gravité de la crise qui de nos jours affecte la sainte Église de Jésus-Christ : une fausse religion colonise les structures de l’Église catholique, elle singe l’autorité, elle trompe les âmes et les entraîne dans une perdition faite d’hérésies, de sacrilèges, d’alignement sur le monde apostat, de vide sacramentel et de colossale indifférence.

C’est dire que l’exhortation de Pie XII est encore plus vraie, plus urgente, plus indispensable qu’au moment où le Pape l’a fait envoyer aux évêques — et cela d’autant plus encore que la sainte Messe, son existence, son intégrité et sa sainteté sont la cible principale (mais non unique) de cette guerre gigantesque que la sainte Église affronte.

Certes, l’assistance fréquente voire quotidienne à la sainte Messe et la réception fréquente de la sainte Eucharistie, auxquelles Pie XII exhorte, sont rendues plus difficiles parce que les Messes vraiment catholiques sont devenues bien rares, parce que les confesseurs sont en petit nombre, parce que les fidèles sont dispersés, parce que la folie trépidante de la vie moderne dévore le temps et l’énergie.

C’est pourquoi il est à pleurer de constater que beaucoup de gens qui pourraient faire un effort ne le font pas, préférant leur lit ou leur train-train, se laissant arrêter par la seule idée de la fatigue, méconnaissant la grandeur et la nécessité de la sainte Messe et négligeant la grâce de Dieu. Cela fait penser à des enfants gâtés gâchant et gaspillant la nourriture quand tant d’autres seraient prêts à des efforts beaucoup plus grands et pourtant meurent de faim.


En juillet 2004 (n. 172), j’avais cité un passage de la vie de Madame Martin, mère de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, montrant comment son amour pour la sainte Messe lui inspira un courage héroïque.

Le cou rongé par un cancer, ne dormant plus, souffrant sans cesse, torturée par le moindre mouvement, « il lui a fallu un courage et des efforts inouïs pour arriver jusqu’à l’église, écrit sa fille Marie. Chaque pas qu’elle faisait lui retentissait dans le cou ; quelquefois elle était obligée de s’arrêter pour reprendre quelque force. Lorsque je l’ai vue si affaiblie, je l’ai suppliée de rentrer à la maison, mais elle a voulu aller jusqu’au bout […] ne se trouvant pas assez mal pour manquer la Messe un dimanche. »

Le trois août, il faut à tout prix qu’elle se rende pour la dernière fois à Notre-Dame. C’est presque une folie. La descente du trottoir, le heurt d’une pierre en saillie ébranlent, à la faire crier, tout son organisme. Elle doit feindre à plusieurs reprises de s’intéresser à un étalage, pour achever sans chute cette montée au calvaire. Marie écrit à sa tante : « Vendredi, elle est allée à la messe de sept heures, parce que c’était le premier vendredi du mois. Papa l’a conduite, car, sans lui, elle n’aurait pu y aller. Elle nous a dit qu’en arrivant à la messe, si elle n’avait pas eu quelqu’un pour lui pousser les portes de l’église, elle n’aurait jamais pu y entrer. » [R.P. Piat, Histoire d’une famille, Lisieux 1965, pp. 223-224].

Étonnez-vous ensuite que les enfants soient des saints ! [Et nous ?]


—  Oui, mais…

—  Oui mais quoi ?

—  Même si nous sommes « en pleine guerre » et que la nécessité d’assister à la sainte Messe se fait plus pressante, il ne faut pas oublier que pour la plupart d’entre nous, la sainte Messe vraiment catholique est inaccessible.

—  Oh ! je ne l’oublie pas, et le problème reste crucifiant pour de nombreuses personnes ou familles qui n’ont guère de choix ; parmi elles, on en trouve qui sont prêtes à tous les sacrifices (honneur à elles !), on en trouve qui ne savent à quel saint se vouer, on en trouve qui croient de leur devoir de se résigner à supporter quelque blessure à la catholicité de la sainte Messe.

Voici l’extrait d’une lettre adressée à l’une de ces personnes prises entre deux feux, qui, ne comprennent pas que certains accordent tant d’importance à cette catholicité intégrale de la Messe, pendant que d’autres, qu’elles estiment tout autant, acceptent ou supportent lesdites blessures.


… J’en viens au problème pratique, car vous allez m’objecter (et avec quelque raison) que les deux graves problèmes de l’una cum Benedicto et de l’ordination sacerdotale reçue d’un évêque sacré sans mandat apostolique sont l’affaire du prêtre ; quant à vous, vous ne voyez qu’une chose : ils sont prêtres valides, ils ne sont pas séparés de l’Église catholique, ils utilisent le rite traditionnel.

Il est vrai que le problème fondamental est celui du prêtre : c’est lui qui a reçu les ordres, c’est lui qui prononce l’una cum. En ce qui le concerne, c’est clair : il n’a aucun droit d’exercer un sacerdoce reçu en contradiction avec la constitution divine de l’Église (et parfois douteux, il ne faut pas se voiler la face) ; il n’a aucun droit de faire allégeance à une pseudo-autorité, et de le faire dans la prière la plus solennelle de toute l’Église, le Canon de la Messe. C’est grave, c’est illicite et, avec la grâce de Dieu, il vaudrait mieux subir la mort que de profaner ainsi les choses les plus saintes.

Le problème du fidèle assistant est un peu différent de celui du prêtre célébrant ; il est un problème de coopération : en étant présent à la Messe dans ces circonstances, le fidèle n’agit pas lui-même selon la double illicéité que je viens d’évoquer, mais il y coopère.

Si l’on veut savoir si cela est permis au regard de la loi du Bon Dieu, il faut considérer les lois générales de la coopération :

–  la coopération formelle n’est jamais permise. On appelle coopération formelle celle qui approuve le mal, celle qui a comme objet le mal lui-même dont on se rend délibérément complice ;

–  la coopération matérielle immédiaten’est pas permise non plus : elle est le fait de celui qui, tout en désapprouvant le mal, prend une part décisive à l’acte délictueux lui-même ;

–  la coopération matérielle prochaine– qui a lieu quand, sans prendre part à l’acte délictueux, on le rend possible en agissant sur les conditions nécessaires à son existence, ou quand on assiste activement dans le cas de la Messe – demanderait des raisons très graves et rares, exceptionnelles même ;

–  la coopération matérielle éloignée (plus ou moins éloignée — il s’agit de la coopération aux conditions facilitant l’accomplissement de l’acte délictueux ; ou, dans le cas de la Messe, de l’assistance passive) ne peut être licite qu’avec une raison proportionnée (proportionnée à la gravité du mal, à la proximité de la coopération, au scandale que cela peut induire).

Appliquons cela à la Messe una cum ou célébrée par un néo-prêtre.

Toute coopération formelle est à rejeter sans hésitation. Celui qui choisit d’assister à la Messe una cum ou à celle d’un néo-prêtre coopère formellement à la grave distorsion (éventuellement double) qui a lieu par rapport à la sainteté de la Messe, à l’unité de la foi, à la constitution divine de l’Église. C’est une grave déficience dans la foi. Et l’on choisit chaque fois qu’on pourrait faire autrement, dût-on faire un effort important (distance, horaire…) ou surmonter une grande répugnance, une antipathie etc.

Il est impossible d’apporter une coopération matérielle immédiate, comme celle que serait d’accomplir l’office de diacre.

La coopération matérielle prochaine ou éloignée est elle aussi interdite, sauf si on a une raison grave de passer outre, sauf si donc on ne peut pas faire autrement. Et cette raison grave doit être proportionnée, et il faut prévenir le scandale, et il faut combattre les effets mauvais en soi-même (car il ne faut pas se faire d’illusion : l’allégeance même indirecte et détestée à Benoît XVI, l’accoutumance à l’attentat à l’unité hiérarchique de l’Église que constituent les sacres sans mandat, tout cela laisse des traces profondes dans l’âme et dans l’intégrité de la foi catholique, malgré qu’on en ait). De plus, si jamais l’on assiste à une Messe « distordue », il faut détester intérieurement la distorsion pour éviter la coopération formelle.

Plus la coopération sera prochaine et habituelle, plus il faudra que la raison soit grave. Vous comprenez qu’il peut y avoir là des divergences d’appréciation [1], et que chacun doit décider devant Dieu pour soi-même et pour ceux dont il porte la responsabilité avec beaucoup de pureté d’intention et de foi éclairée.

Plus la coopération risque d’être prochaine et habituelle, plus il faudra chercher à y échapper, au prix de sa tranquillité, de son confort ou de son porte-monnaie.

Plus la coopération sera prochaine et habituelle, plus il faudra détester intérieurement, et rendre à l’occasion le témoignage extérieur de ce désaccord.

Plus la coopération sera prochaine et habituelle, plus il faudra tout mettre en œuvre pour ne pas s’habituer (car l’habitude modifie le jugement), plus il faudra s’instruire pour ne pas se laisser entraîner dans les fausses doctrines sous-jacentes à l’una cum et aux sacres sans mandat.

Il y a un dernier point sur lequel j’attire votre attention : il ne concerne pas directement l’assistance à la Messe, mais la fréquentation des milieux una cum ou sans mandat. Ce sont souvent des gens vertueux, méritants et sympathiques : mais précisément il y a le danger d’être attiré par sympathie à leurs fausses doctrines sur le magistère, sur la juridiction et sur la nécessité de l’obéissance dans l’Église, ou tout au moins de ne plus accorder l’importance requise à ces points doctrinaux très graves. La désinvolture à l’égard de ce que l’Église considère comme des points cruciaux de l’orthodoxie catholique a souvent des effets délétères sur ceux qui ne se tiennent pas dans une garde absolue en la matière. Une certaine mentalité de « libre examen » déteint facilement sur ceux qui les fréquentent.


—  Pourquoi donc, dans la lettre qui précède, mettez-vous sur le même plan la prolation de l’ una cum Benedicto au Canon de la Messe, et le fait d’avoir été ordonné par un évêque dépourvu de mandat apostolique ?

—  Dans les deux cas, il s’agit d’une profonde atteinte à la catholicité du saint Sacrifice : soit du côté de l’unité de la hiérarchie, soit du côté de l’intégrité de la foi, et il y a de nombreuses passerelles entre.

Ma théologie est un peu courte pour discerner avec certitude et précision quelle est la plus grave des deux carences, mais j’estime tout de même qu’elles sont du même ordre (du même désordre).

En passant de l’ordre de l’être à celui de la connaissance, on voit que l’Église s’est beaucoup plus souvent et plus gravement prononcé contre les sacres sans mandat qu’elle n’a légiféré sur l’una cum.

Pour l’una cum, je ne sais, outre les rubriques, que le Pape Pélage Ier (556-561) qui en énonce l’extrême gravité quand il affirme que l’omettre c’est se séparer de l’Église universelle (cité par Innocent III, de Mysteriis Missæ, P.L. CCXVIII, col. 844 ; et par Lebrun, Explication… de la Messe, tome I, Paris 1726, pp. 327-328). De plus il faut une inférence pour l’appliquer à Benoît XVI et consorts (cela n’empêche pas que ce soit grave et nécessaire).

Tandis qu’en matière de sacres, le droit et la pratique de l’Église sont explicites, tout comme l’est son enseignement permanent : de Pie VI, de Léon XIII et Pie XII pour parler des plus récents.

   [1]   Cette appréciation doit bannir toute raison mondaine, cela va de soi : mieux vaut la société de Dieu par l’intégrité de la foi, que la société des hommes, aussi aimables qu’on les suppose. Il faut noter que si l’on est la victime d’une sorte de chantage (chantage à l’école par exemple), le devoir de témoigner de la foi devient encore plus impérieux. Ainsi, pour prendre un exemple dans un tout autre domaine, j’ai le droit (et même le devoir) de manger de la viande un jour d’abstinence si cela me sauve la vie ; mais j’ai le devoir de n’en pas manger si l’on menace ma vie pour me faire manquer au précepte de l’abstinence.

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 14:24

« Je suis celui qui suis », dit Dieu, du sein du buisson ardent, à Moïse.

Dieu est ; il est unique, il est de toute éternité, il est le bien infiniment parfait subsistant.

Dieu, par volonté infiniment libre et souverainement sage, Dieu est Créateur ; et l’œuvre telle qu’elle est sortie de ses mains participe de sa perfection : « Et Dieu vit que cela était bon ».

 

Rien de ce qui est hors de Dieu n’échappe à la causalité divine, tout ce qui est subsiste dans l’acte créateur de Dieu.

Et pourtant le mal existe, sans que Dieu ait quelque communication avec lui, quelque causalité ou responsabilité dans sa production. Et le mal qui existe n’est pas seulement le mal physique, mais le mal moral, le mal qui s’oppose à Dieu, le mal qui semble détruire l’œuvre de Dieu.

 

Dieu sait tout, et d’une science qui ne dépend pas des choses : sa connaissance est créatrice, c’est parce que Dieu connaît les choses que les choses sont.

Et pourtant Dieu sait le mal sans n’y avoir aucune part.

 

Face à un acte créateur sans la moindre imperfection, et à une science totalement indépendante de tout préexistant, le mal est inexplicable ; et cependant il existe. Comment est-ce possible ? Quelle est la cause réelle du mal et quelle est sa « raison » vraie ?

 

Voilà une des questions de théologie des plus difficiles, sinon la plus difficile, parce qu’elle fonde le mystère de la prédestination et  de la liberté… Et voici pour la traiter un des théologiens les plus ardus, sinon le plus ardu… Une telle rencontre peut faire craindre un texte inaccessible, incompréhensible, éreintant.

Il n’en est rien. Ou si peu…

 

Certes, le Père Guérard des Lauriers, en écrivant Le péché et la causalité ne fait pas œuvre de vulgarisation, et ce qu’il écrit est très technique : cela tient aussi au cadre dans lequel il se place. C’est en effet une chronique de recensions croisées qu’il donne au Bulletin thomiste (tome XI, 1960-2), dans laquelle il est amené à critiquer sévèrement un confrère dominicain, le Père Jean-Hervé Nicolas, et, plus bénignement, M. Jacques Maritain.

 

Recueillant la lumière de la Révélation divine et scrutant un mystère si profond, le Père Guérard des Lauriers conserve la posture adorante qui, seule, convient. Face à un problème qui concerne les relations les plus fondamentales entre Dieu et sa créature, entre l’Être et l’être, il s’appuie sur les faits observables et les principes les plus certains de la métaphysique.

 

Et ainsi, il fustige au passage une théologie qui prétend s’affranchir de la métaphysique, un facilisme qui évacue le mystère, une raison qui veut rendre compte de la réalité par ses propres constructions mentales ; et ainsi il s’oppose à un conceptualisme abstrait qui égare l’esprit.

 

Ce travail du Père Guérard des Lauriers est doublement profitable.

 

Tout d’abord délivre les âmes de l’angoisse d’une fausse alternative où les place un simplisme qui les ballotte entre un Dieu dépendant et un Dieu prédéterminant, vrai dilemme où la transcendance de Dieu et la liberté humaine semblent de vains mots.

 

Et puis il dispose à la contemplation – parce que la vérité, en la matière, c’est l’humilité de l’esprit devant le mystère – et il donne au cœur le désir d’être purifié pour chanter dignement la miséricorde de Dieu.

 

J’ai connu un vieux maurrassien auquel son maître avait communiqué son incompréhension quasi blasphématoire du « mal qui fait échec à Dieu ». Je lui rappelai un jour que notre devoir n’est pas de résoudre le problème intellectuel du mal en lui-même, mais de résoudre le problème moral du mal en nous-mêmes. Puissent ces pages y contribuer.

 

Le péché et la causalité

 


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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 14:28


La citation de Charles Maurras que j’ai mise en exergue dans mon articulet sur l’infaillibilité de Vatican II m’a valu une (amicale) question pour savoir si je suis maurrassien.

Avant de répondre, je précise que j’ai placé cette citation [« Une erreur et un mensonge qu’on ne prend point la peine de démasquer acquièrent peu à peu l’autorité du vrai. »] non parce qu’elle est de Maurras (encore qu'il y ait un certain malin plaisir...), mais parce que ce qu’elle observe finement est indubitable. De plus, il est d’une grande importance de tenir compte de ce qu’elle énonce pour ne pas tomber dans une sorte de niaiserie qui consiste à imaginer que, dans une humanité déchue et matérialiste, la vérité triomphe par elle-même. Non ! si on laisse les choses aller, dans tout ce qui n’est pas d’une évidence directe et pour ainsi dire palpable, c’est le mensonge confortable qui triomphe. Voilà pourquoi il faut une société qui favorise la vérité, et pourquoi aussi il faut répéter avec persévérance ce que la facilité fait nier ou oublier.

Pour répondre directement à la question qui me fut posée, je dis tout simplement que je ne suis pas maurrassien. En effet, pour se dire disciple de quelqu’un, il faut avoir une bonne connaissance de son œuvre et de sa vie, et cela de façon représentative [1] ; et ce n’est pas mon cas, car je n’en ai qu’une connaissance parcellaire.

Une partie de l’œuvre de Maurras a été et demeure condamnée [2] ; une autre partie est fortement liée à des circonstances historiques qui se sont estompées dans la grisaille des temps révolus ; tout un pan de son œuvre est constitué par des observations politiques et sociales, domaine dans lequel il avait beaucoup de sagacité ; enfin la partie philosophique ou doctrinale est ténue parce que Maurras le voulait ainsi, ne cherchant pas à produire une œuvre doctrinale propre. Ainsi, à Jean Ousset qui lui soumet le projet d’une école doctrinale pour l’Action française, Maurras répond : « Je n’ai pas fait de doctrine, je n’ai pas voulu ni pu en faire. Je n’ai voulu qu’une action… Toutefois, si vous cherchez une doctrine, soyez certain qu’il n’y a de doctrine vraie que catholique. Si donc vous êtes catholique, ne le soyez pas à moitié ! » [3].

Catholique, Maurras ne l’était guère quant à lui. Aussi le naturalisme imprègne son œuvre et apparaît comme la première cause de son échec. Voici le diagnostic qu’en donne Jean Madiran au milieu des pages lumineuses que, dans son essai sur Brasillach, il consacre à Charles Maurras [4] :

« L’Action française avait pris dans son comportement les allures d’une église. La quitter ou la contrecarrer était devenir comme l’équivalent d’un pécheur public. Il ne suffit pas de le vouloir pour posséder le pouvoir de créer un tel état d’esprit. Il faut en avoir reçu l’un de ces dons sans repentance accordés en vue d’une vocation, et que l’infidélité à la vocation ne détruit pas. Maurras avait ce don, mais pour servir l’Église et non point une cause seulement politique. Maurras avait ce don pour servir l’Église non point en allié de l’Église mais en fils de l’Église. Maurras avait cette vocation française de rendre la France à l’Église, mais cela ne sera jamais possible que par des hommes qui l’entreprendront dans le plan de Dieu, pour les motifs de Dieu et par les moyens de Dieu : autant que cela est possible, et cela est possible par grâce, et nous tournons le dos aux grâces de cette catégorie. Cet ardent amour de la France qui possédait Maurras en eût été comblé, car la France aurait été sauvée par surcroît. Saint Pie X a bien été en un sens “le sauveur de la France” que dit Maurras, il l’a été par surcroît. Maurras n’a sauvé la France d’aucune des catastrophes qu’il voyait venir, qu’il dénonçait, auxquelles il barrait la route, et qui sont venues quand même, et plus profondes encore qu’il ne les avait prévues. Ni la France ni rien ne sera jamais sauvé sans Jésus-Christ. »

L’époque est heureusement passée où l’on était comme sommé de se définir par rapport à Charles Maurras, en étant « pour » ou « contre », usurpant ainsi « tout ou rien » qui ne peut légitimement s’appliquer qu’à Jésus-Christ. Tout cela s’éloigne dans le temps, qui fait son œuvre d’érosion et ne reviendra pas.

Il est donc permis d’observer que Charles Maurras a eu des intuitions politiques justes (et il faut lui en laisser tout le mérite) auxquelles il a donné des réponses qui se sont avérées insuffisantes, voire profondément fausses et détournant de la philosophie chrétienne de la société.

Pour expliciter à gros-grain cette observation, on peut donner les lignes de force de la pensée de Maurras en quatre principes, qui absolument parlant sont faux, mais qui répondent à des intuitions justes [5] :

–  Politique d’abord. L’instauration d’un ordre politique juste est nécessaire, parce que l’homme trouve sa perfection naturelle dans le bien commun de la société ; ce bien commun est le plus grand des biens d’ici-bas, et de plus il concourt efficacement au salut éternel de chacun : « De la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes [6]. »

Mais ce politique nécessaire n’est pas d’abord dans l’ordre de la fin et de la dignité, parce que le bien commun naturel n’est pas – en raison de notre élévation à l’ordre surnaturel – le plus grand des biens de l’homme. Ce plus grand bien est la charité, laquelle est aussi un bien commun, celui de la Communion des saints. Le combat politique n’est jamais d’abord, même dans l’ordre d’exécution, parce qu’il nécessite, chez celui qui a comme devoir d’état « professionnel » d’œuvrer pour le bien commun, la connaissance de la doctrine politique, l’observation des faits, la rectification morale et l’énergie d’application (en un mot, la prudence politique).

Par la force des choses, l’Église a bâti la chrétienté comme un prolongement de sa Mission divine, et comme application de la Royauté de Jésus-Christ ; mais elle n’a pas commencé par cela : elle a commencé en prêchant Jésus-Christ pour que les intelligences adhèrent à la vérité révélée et que les cœurs se soumettent à son joug suave et léger.

 

–  Nationalisme intégral. L’homme naît héritier et débiteur, au sein d’une nation (ensemble de familles unies autour d’un héritage) dont il reçoit une langue, une culture, une tradition etc. Méconnaître cela, c’est déshumaniser l’homme et en faire un être fondamentalement et socialement ingrat.

Mais « dans son essence, par conséquent, la vie nationale est quelque chose de non-politique » dit Pie XII dans son Message de Noël 1954, et il précise : « Le fond de l’erreur consiste à confondre la vie nationale au sens propre avec la politique nationaliste » et encore : « La vie nationale ne devient un principe dissolvant pour la communauté des peuples que lorsqu’elle commence à être exploitée comme moyen pour des fins politiques » (Ibid.). La nation comme telle, ou encore ce qu’il est convenu d’appeler la grandeur nationale, ne peuvent donc finaliser la politique et se substituer à la poursuite du bien commun : c’est tomber dans un nationalisme dissolvant, fût-il intégral.

 

–  Physique sociale. Les grandes lois de l’ordre politique sont fondées sur la nature humaine, sur sa structure et sa finalité ; ce sont des lois reçues, des objets d’observation.

Mais si la société est une exigence de la nature, sa réalisation est œuvre de raison et de volonté ; le bien commun est un bien à réaliser en commun, c’est un bien qui perfectionne l’homme, c’est donc un bien moral. La politique n’est donc pas seulement objet d’observation, mais objet d’une action ordonnée et volontaire. Les sciences sociales sont des sciences morales, et non pas physiques ; les lois sociologiques naturelles sont des lois morales.

 

–  Empirisme organisateur. La politique est mise en œuvre par la vertu de prudence, et spécifiquement de la prudence politique, laquelle prend en compte les circonstances concrètes, les leçons de l’expérience, l’estimation de ce qui est possible. Il y a donc place pour un certain empirisme.

Mais ce qui organise, ce qui met de l’ordre, c’est la connaissance et l’intention de la fin dernière, sans laquelle rien n’est droit ni juste. Le bien commun temporel qui n’est pas naturellement ordonné à Dieu, auteur de la loi (morale) naturelle, et surnaturellement ordonné au Christ-Roi, est un bien commun condamné à dégénérer en absolutisme. Au fond, l’empirisme organisateur organise l’oubli du rôle indispensable de la fin dernière dans l’organisation hiérarchique des fins intermédiaires.

 

Maurras peut apporter une contribution à l’observation des lois et des constantes de la politique – et ce sont là questions si graves qu’il ne faut pas mépriser un apport, si modeste soit-il. Mais ce qui demeure intégralement vrai, souverainement salutaire, et au demeurant obligatoire, c’est la doctrine de l’Église sur les questions politiques (nature et nécessité de la société, du bien commun et de l’autorité etc.) et sociales (la famille, l’organisation professionnelle, la propriété etc.). Voici ce qu’en dit Pie XII :

« La première recommandation concerne la doctrine sociale de l’Église. Vous savez parfaitement combien de rapports essentiels et multiples rattachent et subordonnent l’ordre social aux questions religieuses et morales. Il s’ensuit que, surtout en période de bouleversements économiques et d’agitations sociales, l’Église a le droit et le devoir d’exposer clairement la doctrine catholique en matière si importante. Elle l’a fait, et même de nos jours. Mais si cette doctrine est fixée définitivement et sans équivoque dans ses points fondamentaux, elle est toutefois suffisamment large pour pouvoir être adaptée et appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce ne soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents. Elle est claire dans tous ses aspects ; elle est obligatoire ; nul ne peut s’en écarter sans danger pour la foi ou l’ordre moral ; il n’est donc permis à aucun catholique (encore moins à ceux qui appartiennent à vos organisations) d’adhérer aux théories et aux systèmes sociaux que l’Église a répudiés et contre lesquels elle a mis ses fidèles en garde » (à l’Action catholique italienne, 29 avril 1945).

Le premier effet de la doctrine politique et sociale de l’Église n’est pas la prospérité temporelle, la paix publique, l’organisation des métiers ni le règne des bonnes mœurs dans la rue : c’est infiniment plus que cela. Ce premier effet est de conserver la foi catholique dans l’âme des chrétiens.

La première raison en est que la vie dans une société stable – ordonnée par la fin dernière surnaturelle et selon les règles de la justice naturelle – est un soutien puissant à la foi : c’est l’Évangile de Jésus-Christ irriguant l’achèvement de la vie humaine.

La seconde raison est que les ennemis de la foi catholique et du salut éternel des hommes, mille fois démasqués et condamnés dans l’ordre doctrinal, se sont repliés dans un domaine souterrain ; et là ils œuvrent sans cesse à la destruction de la société chrétienne ; ils veulent détruire la chrétienté que l’Église a édifiée pour le règne social de Notre-Seigneur, sachant bien que faire vivre les fidèles de Jésus-Christ dans une société apostate, ou promouvant la liberté religieuse, c’est ronger leur foi d’une façon subtile et continue.

À cette œuvre satanique, l’Église oppose une doctrine lumineuse pour qui fait l’effort de la connaître et de la méditer.

 

Notes.

[1]  Il faudrait dire la même chose de toute personne qui voudrait « réfuter » ou « condamner » Maurras. Sous la plume de Jean Madiran, ou encore dans la revue Didasco, j’ai lu l’expression de désaccords motivés, argumentés, courtois, témoignant d’une vraie connaissance de l’œuvre de Maurras, non moins que d’une belle connaissance tant de la doctrine catholique que de la philosophie politique naturellement vraie. Mais par les temps qui courent, il est à craindre que cela devienne rare car depuis belle lurette les censeurs se dispensent de ce travail et de cette honnêteté, et pérorent avec un aplomb qui laisse pantois.

 

[2]  Pour mémoire, sept ouvrages de Charles Maurras ont été placés dans l’Index des livres prohibés (et ils y sont toujours) : Le Chemin du paradis ; Anthinea ; Les Amants de Venise ; L’Avenir de l’intelligence ; Trois idées politiques ; La Politique religieuse ; Si le coup de force est possible [29 janvier 1914 et 29 décembre 1926]. Les Pièces d’un procès ; l’A.F. et le Vatican (préface) [19 septembre 1927]. La Politique du Vatican, sous la terreur… (épilogue) [13 janvier 1928]. De plus est indirectement condamné ce qui a été publié dans l’Action Française jusqu’au 10 juillet 1939.

La citation qui est au pont de départ de ces maigres notes n’est pas issue d’une des œuvres condamnées, mais de L’Action française et la religion catholique, in La Démocratie religieuse, NEL 1978, p. 413. À noter que la partie centrale de cette réédition est constituée par La Politique religieuse, qui est à l’Index.

 

[3]  Raphaëlle de Neuville, Jean Ousset et la Cité catholique, Dominique Martin Morin, Bouère, 1998, p. 42.

 

[4]  Je ne vous mentionne pas la page précise pour vous inciter à aller lire des pages 79 à 102…

 

[5]  Pourquoi ne pas l’avouer ? Je m’inspire pour une bonne part d’une lettre de Jean Madiran publiée dans la revue Itinéraires (n°73, juin 1963).

 

[6]  Pie XII, radiomessage du 1er juin 1941, cinquantième anniversaire de Rerum novarum.

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Published by Abbé Hervé Belmont
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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 12:27

« Une erreur et un mensonge
qu’on ne prend point la peine de démasquer
acquièrent peu à peu l’autorité du vrai. »

Charles Maurras

 


Il faut toujours prier et ne jamais se lasser, nous a enseigné Notre-Seigneur Jésus-Christ (Luc. XVIII,  1).

Je t’adjure, devant Dieu et Jésus-Christ, qui doit juger les vivants et les morts, par son avènement et par son règne, prêche la parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, supplie, menace, en toute patience et toujours en instruisant. Car il viendra un temps où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine ; mais ils amasseront autour d’eux des docteurs selon leurs désirs ; et éprouvant aux oreilles une vive démangeaison, ils détourneront l’ouïe de la vérité, et ils la tourneront vers des fables. Mais toi, sois vigilant, travaille constamment, fais l’œuvre d’un évangéliste, acquitte-toi pleinement de ton ministère ; sois sobre. Exhortation de saint Paul à Timothée (II  Tim. IV,  1-5)

Il y a des questions qui reviennent régulièrement sur le devant de la scène, suivant un cycle mystérieux. Cela n’a rien d’étonnant, non seulement parce que les générations se renouvellent petit à petit, non seulement parce que les hommes s’ingénient à oublier ce qui les tourmente, mais aussi pour la bonne raison que l’esprit ne cesse jamais de s’interroger lorsque les conséquences sont graves.

Parmi ces questions récurrentes, figure en bonne place depuis presque un demi-siècle celle qui s’énonce ainsi : Le concile Vatican II est-il infaillible ?

Il ne faut pas se lasser de répondre, d’éclairer, de justifier : saint Paul a rappelé à Timothée que la charité, en l’occurrence, consiste dans la patience et la doctrine – in omni patientia et doctrina. L’union de ces deux éléments engendre la douceur [1] et un saint désir de voir le triomphe de l’Église dans la vérité qu’elle a mission d’enseigner.

Si l’on se soustrait à ce devoir (exigence diversifiée suivant le devoir d’état, la compétence et les circonstances), on laisse le devant de la scène aux ignorants qui, eux, ne s’absentent jamais : ils répètent inlassablement les mêmes erreurs et finissent par les prendre pour des vérités prouvées, intangibles, évidentes ; voire pour des critères de catholicité. Elle est bien juste l’observation de Charles Maurras placée en exergue.

La réponse qu’on peut et doit apporter à notre question – car cette question est véritable et légitime – s’énonce en deux temps et deux conséquences.

I.  Vatican II est infaillible en droit

Voici une assemblée qui se présente ainsi : le Pape a convoqué officiellement l’ensemble des évêques de l’Église à siéger avec lui pour enseigner l’Église catholique tout entière ; cette convocation est solennelle, l’assemblée est plénière, les décisions sont promulguées selon les règles, paraphées, publiées, reçues. Il n’y a aucun doute, c’est un concile œcuménique, c’est l’Église enseignante dans sa totalité, c’est l’organe du magistère universel de l’Église. Les actes en sont par nature infaillibles. Ou, pour parler plus précisément, chaque fois que dans ses actes, le concile affirme qu’une doctrine est révélée, ou connexe à la Révélation ou contraire à la Révélation, il le fait infailliblement, sans qu’il soit possible qu’une quelconque erreur ou équivoque grève cette affirmation : et tout catholique, s’il veut demeurer tel, doit adhérer à cette affirmation et la tenir fermement.

Le Révérend Père Héris résume en quelques mots la doctrine tranquillement tenue et mise en œuvre par l’Église : « Pour reconnaître les cas où l’infaillibilité de l’Église est engagée, il suffit de se rappeler que toute doctrine enseignée universellement par les pasteurs chargés de conduire le troupeau du Christ, et donnée manifestement comme appartenant directement ou indirectement à la Révélation, est infaillible » (Ch.-V. Héris, o. p. L’Église du Christ, Le Cerf 1930, pp. 44-45).

On n’en peut douter, Vatican II est infaillible de droit.

II.  Vatican II n’est pas infaillible en fait

Mais il se trouve que les actes de Vatican  II contiennent en abondance de graves erreurs, des doctrines antérieurement condamnées par l’Église : cela oblige à affirmer que de fait, et d’un fait certain et obligatoire à reconnaître, Vatican  II n’est pas infaillible.

En enseignant la liberté religieuse, c’est-à-dire en prétendant que la doctrine qui prétend que tout homme a droit à la liberté civile en matière religieuse est fondée sur la Révélation divine, Vatican  II soutient une doctrine antérieurement condamnée dans un acte infaillible de Pie  IX, contraire à la pratique immémoriale et universelle de l’Église et sapant tous les fondements de la société chrétienne.

C’est la doctrine catholique elle-même qui nous oblige à tenir que le prétendu droit à la liberté religieuse est une infamie, une manière d’apostasie. Outre la condamnation par Pie IX, il a été réprouvé par les Papes Pie VII, Grégoire XVI et Léon XIII ; il s’oppose à la Royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il est contraire à une juste notion de la société politique. Cette même doctrine nous dit que Vatican  II enseigne une fausse conception de l’Incarnation de Notre-Seigneur : conception selon laquelle par la seule incarnation Jésus-Christ serait uni à tout homme. Voilà qui évacue la nécessité de la Rédemption, voilà qui est à l’origine d’une fausse conception de l’Église et de la folie de l’œcuménisme galopant qui dissout les restes de la foi catholique.

Un autre témoin de la faillibilité de Vatican  II est le fameux subsistit in. Venant après l’affirmation solennelle de Pie  XII (et de saint Paul) qu’il y a identité parfaite – est – entre l’Église catholique et le Corps mystique de Jésus-Christ, Vatican  II affirme que l’Église de Jésus-Christ subsiste dans l’Église catholique comme dans une société organisée – ce qui n’exclut pas qu’elle puisse subsister ailleurs sous une forme moins organisée, ou même sans organisation particulière. On est donc passé de l’affirmation d’une identité à celle d’une inclusion, ce qui est une notable régression dans la signification, ce qui a une réelle valeur de négation.

On raconte, à titre de demi-boutade, que si l’on passe un coureur cycliste à la centrifugeuse, il en sort un laboratoire pharmaceutique. Je ne sais si c’est vrai. Mais ce qui est certain est que si l’on passe Vatican  II à la centrifugeuse, il en sort un jus bien sombre imprégné de naturalisme, de panthéisme et de gnosticisme.

C’est ce que montre de façon abondante et fort bien documentée un ouvrage récent, écrit avec ordre et intelligence : Le Crucifiement de saint Pierre, de Pascal Bernardin (éditions Notre-Dame de Grâces, 2009). L’auteur est malheureusement prisonnier – c’est le mot qui convient – de la pseudo-théologie qui a cours dans la fraternité Saint-Pie-X, mais sa démonstration n’en souffre pas : d’elle-même elle ressort de la documentation qu’il apporte et met en œuvre.

Il est un point qu’il faut fortement souligner, même s’il n’entre qu’indirectement dans notre propos : Vatican II n’est pas seulement une collection de textes ; il est un événement qui a provoqué dans la sainte Église de Dieu un immense champ de ruine : de fait, ce concile a été une effrayante machine à détruire, qui en quelques années a envoyé à la casse des dizaines de milliers de prêtres, des centaines de milliers de foyers, des millions d’âmes.

La vie religieuse a été foudroyée, la vie chrétienne empoisonnée ; les catéchismes ont été minés par l’hérésie, les églises désertifiées, la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ niée et évacuée.

C’est aussi le point de départ d’une réforme liturgique protestante : définition hérétique de la Messe au principe de son bouleversement, accord avec les protestants en la matière (et ce n’est pas parce qu’ils se seraient convertis !), désacralisation universelle, acceptation (par Paul VI, il ne s’agit pas d’abus) de la communion sacramentelle pour des hérétiques etc. 

Cette destruction universelle a été voulue. L’abbé Victor-Alain Berto, on ne peut plus romain, on ne peut plus soumis, écrivait quelque part : quand on réforme les séminaires et que cela les vide [numériquement, intellectuellement et spirituellement], et que malgré cela on maintient et même on aggrave cette réforme, c’est qu’on avait bien dessein de les vider. C’est le bon sens. Et ce qui est vrai des séminaires est vrai du reste. Tout a été vidé, ruiné. Le 24 mai 1976, Paul VI en a revendiqué la responsabilité : il n’a parlé que de la réforme liturgique, mais comme celle-ci est vraiment au cœur de la chute vertigineuse engendrée par Vatican II. 

On peut prendre l’exemple de la morale conjugale. Pie XI et Pie XII avaient sans la moindre hésitation solennellement et définitivement condamné toute profanation du saint mariage. Voici que durant Vatican  II on annonce une commission d’étude sur la question : effet d’annonce qui sème le doute et qui le laisse planer pendant quatre ans. Une bonne part des catholiques s’engouffre dans la brèche et sombre dans le péché. Au bout de quatre ans, Paul VI (Humanæ Vitæ) affirme timidement la doctrine catholique, et laisse des conférences épiscopales (celle de France, par exemple) dire ouvertement le contraire. Tout cela n’est que duplicité, et de toutes les façons, pour beaucoup, pour l’immense majorité, il est trop tard, ils ne reviendront plus. Effet voulu, qui pourrait le nier ?

Les âmes se perdent, les âmes se perdent, les âmes se perdent : voilà Vatican II ! Je sais bien qu’aucune âme ne se perd si ce n’est de sa propre faute ; mais cette propre faute arrive mille fois plus facilement quand l’hérésie circule librement et s’enseigne dans les catéchismes, quand les sacrements sont sabotés, quand les pays ne reconnaissent plus en Jésus-Christ leur roi, quand le climat ecclésiastique est un climat de non-résistance à l’erreur et au péché, quand les sacrements ont disparu, quand, en un mot, on a oublié la sainte religion catholique.

Non, on n’en peut douter, Vatican II n’est pas infaillible en fait.

III.  Là gît le drame

Tout le drame de l’Église, la nuit mystérieuse qui s’étend sur elle, s’origine ou se manifeste dans cette distorsion gravissime, dans cette aporie : Vatican II est infaillible en droit, il ne l’est pas en fait.

Et la foi – l’exercice et le témoignage de la foi catholique – ne peut rester coite devant ce véritable dilemme, devant cette double menace : ou nier l’infaillibilité de Vatican  II et contredire l’enseignement pérenne que l’Église donne sur elle-même, ou affirmer cette infaillibilité et adhérer à des erreurs qu’elle condamne et réprouve parce que ces erreurs damnent et réprouvent les âmes.

La doctrine catholique a profondément disparu des intelligences et des cœurs : ceux qui la veulent maintenir ou restaurer sont eux aussi contaminés par l’erreur. Ici, on avancera des théories qui sont négation du magistère et de l’unité de l’Église ; là, on acceptera d’hériter de Vatican  II des doctrines suspectes et une succession sacramentelle douteuse ; ailleurs paraderont des esprits ignorants qui prennent leur courte vue pour la sagesse, leur science infirme pour de la théologie. C’est dire la profondeur des ravages. Il nous faudra en prendre la mesure et nous en garder.

*

*     *

Voilà donc la res horribilis qu’a été Vatican II, tant du point de vue de l’enseignement que de celui de la recherche de la gloire de Dieu et du salut éternel des âmes ; cela se traduit par le fait que ce concile présente une contradiction avec lui-même, en ce qu’il est infaillible en droit et qu’il ne l’est pas en fait.

Évidemment les choses de Dieu, placées sous sa Puissance, garanties par son Assistance quotidienne, ne peuvent être ainsi divisées contre elles-mêmes. Il est donc nécessaire d’apporter une modification à la distinction de départ (ce qu’on ne pouvait faire a priori, ç’aurait été considérer le problème comme résolu avant même de l’avoir examiné).

Il vaudrait donc mieux dire que c’est un concile œcuménique qui est infaillible en droit – c’est-à-dire, je l’ai rappelé, chaque fois que dans ses actes, un concile affirme qu’une doctrine est révélée, ou connexe à la Révélation ou contraire à la Révélation, il le fait infailliblement, sans qu’il soit possible qu’une quelconque erreur ou équivoque grève cette affirmation : et tout catholique, s’il veut demeurer tel, doit adhérer à cette affirmation et la tenir fermement.

Or Vatican II, n’étant pas infaillible en fait, ne saurait être un vrai concile œcuménique de la sainte Église catholique.

Parler de droit et de fait ne signifie pas qu’on se place au point de vue juridique, mais de celui de la nature des choses. L’ordre juridique dépend de la nature des choses ; il le manifeste et le prolonge mais il en est distinct.

C’est dans sa nature même que Vatican II n’est pas un véritable concile de l’Église ; ce qui lui manque n’est pas une condition ou une détermination juridique (voilà aussi pourquoi on parle de droit) ; ce qui lui manque n’est pas une légitime convocation ; ce qui lui manque n’est pas la présence physique des évêques de l’Église universelle… Ce qui lui manque, c’est ce qui lui est le plus nécessaire, le plus formel : l’autorité pontificale. À Vatican II, dans la promulgation des actes (et aussi dans la conduite de l’assemblée) il manque un Pape, un vrai Pape.

Car s’il y avait un vrai Pape promulguant les actes, Vatican II serait un vrai Concile et ses actes seraient infaillibles ; il n’aurait donc pu ni affirmer comme fondées sur la Révélation des doctrines condamnées par l’Église, ni mettre en place dans les structures de l’Église une nouvelle religion qui diffère de la religion catholique par sa doctrine, sa liturgie, sa pratique etc.

Cette conclusion ne fait aucun doute : elle n’est pas de l’ordre de l’opinion, ni du jugement sur les personnes, ni d’un esprit de révolte : elle est une nécessité de foi, de la sainte foi catholique telle que l’Église l’enseigne et la pratique.

Malgré cela, on lui a opposé deux objections – l’une générale et l’autre particulière – et il convient de les examiner.

*

*     *

—  Vous n’y êtes pas du tout ! Vatican II s’est voulu pastoral, pas-to-ral ! il n’est donc pas infaillible, et a pu enseigner autant d’erreurs sans cesser d’être un vrai concile œcuménique de l’Église catholique.

—  Comment pouvez-vous admettre que ce qui « enseigne autant d’erreurs » puisse être de l’Église catholique ? C’est absurde. Quant au pas-to-ral, cet argument éculé et rebattu, véritable tarte-à-la-crème, est le fruit d’une confusion.

La réponse avait déjà été donnée dans le supplément au n.2 des Cahiers de Cassiciacum (novembre 1979, p. 7) :

« Répondons par avance à l’ “objection” que certains croiront sans doute pouvoir nous faire : “Ce concile était pastoral, et donc il n’était pas infaillible.”

« Cette apparente objection vient de la confusion entre deux ordres de causalité, entre la “forme” et la “fin”.

« Que l’intention du concile, considéré comme personne morale, ait été une intention “pastorale”, on l’a dit et redit, sans d’ailleurs préciser le sens de cette affirmation.

« Mais cette intention ne change évidemment pas, de soi, la nature du concile, bien qu’elle influe sur le choix des sujets et la manière de les traiter. Il reste qu’il faut étudier la nature de chaque acte promulgué pour en discerner la note théologique… »

L’objection est donc sans valeur : c’est la nature des actes qui en fait l’infaillibilité, non l’intention des acteurs. Et heureusement : l’Église est une société qui vit d’actes publics, non d’intentions interprétables voire impénétrables.

D’ailleurs tout concile est pastoral, puisqu’il est la réunion des pasteurs de l’Église universelle en vue de paître le troupeau. Et la première nourriture que les pasteurs de l’Église donnent aux fidèles est celle de la vérité divine, celle de la transmission de la vérité révélée qu’ils garantissent par la simple affirmation que telle assertion est formellement révélée ou immédiatement connexe à la Révélation. Et en cela ils sont doctrinalement infaillibles. Tout concile est pastoral et infaillible. Prenons l’exemple du concile de Trente, dont personne ne niera l’infaillibilité doctrinale. Eh bien, il est plus pastoral que doctrinal, si l’on en croit mon édition (Propaganda fidei, Rome, 1872) dans laquelle les décrets doctrinaux (qui de toute façon sont aussi pastoraux) occupent 91 pages et les décrets pastoraux (de Reformatione) 125 pages.

Si donc Vatican II n’est pas de fait infaillible, ce n’est pas en raison des déclarations de vouloir faire un concile pastoral.

*

*     *

—  J’ai une autre flèche dans mon carquois, et celle-là, vous ne pourrez pas la récuser. Un Concile œcuménique n’est pas infaillible, et j’en tiens pour preuve que le Concile de Florence (1438-1445) a enseigné, en matière dogmatique, le contraire de ce que définira Pie  XII par la suite.

En effet, ce Concile décrète que la matière du sacrement de l’Ordre est la porrection des instruments (décret pro Arménis, Denzinger   701), tandis que Pie XII décide que cette matière est l’imposition des mains (constitution apostolique Sacramentum Ordinis, Denzinger 2301). Vous voyez bien !

Là aussi, l’argument n’est pas nouveau : déjà lorsque j’étais au séminaire, le professeur de théologie (le Chanoine René Berthod) prétendait détenir en cela la preuve de la faillibilité des conciles, tout universels qu’ils soient. Et je me souviens que le Père André d’Angers, dans un échange de correspondance que j’eus avec lui aux alentours de 1980, n’avait pas apprécié (mais pas du tout !) qu’à l’allégation de cet argument je lui fasse remarquer qu’il était plus prompt à avancer que l’Église s’est trompée qu’à envisager que ce soit lui-même.

Car il existe à ce dubium une explication très simple et parfaitement catholique.

Jésus-Christ a institué directement les sept sacrements et les a confiés à la sainte Église pour que celle-ci les garde, les garantisse et les distribue. L’Église a donc grand pouvoir sur les sacrements. Mais elle n’a pas de pouvoir sur leur substance, comme dit le concile de Trente : elle ne peut modifier ni leur nombre, ni leur nature, ni leurs effets, ni leur signification.

Un sacrement est un signe sensible et efficace de la grâce : un signe qui produit la grâce en la signifiant, qui produit la grâce parce qu’il la signifie. C’est par sa signification et non pas par la pure matérialité du signe que le sacrement est producteur de la grâce, en vertu de l’institution divine. C’est ainsi qu’une altération accidentelle qui ne modifie pas la signification du rite ne rend pas le sacrement invalide ; c’est ainsi encore que la langue utilisée dans la forme n’a de soi aucune incidence sur la validité du rite.

Ce qui est donc l’objet premier de l’institution divine, c’est la signification du signe sacramentel ; c’est elle qui est la substance intangible, qui est l’instrument de la puissance divine.

Pour deux sacrements (le Baptême et la sainte Eucharistie), l’institution divine inclut la détermination précise de la matière et de la forme : c’est révélé dans l’Évangile. Pour les cinq autres, l’institution divine n’est pas aussi détaillée, et porte donc sur la substance, la signification élevée à l’efficience d’un instrument.

Le sacrement de l’ordre a été institué le Jeudi-Saint lorsque Notre-Seigneur a dit à ses Apôtres, juste après l’institution de la sainte Eucharistie : Faites ceci en mémoire de moi. En donnant cet ordre, Notre-Seigneur en crée le pouvoir dans l’âme des Apôtres, pouvoir que les Apôtres ont mission de transmettre. Le sacrement de l’Ordre va donc se conférer par mode de transmission du pouvoir existant dans le ministre. Le signe sacramentel devra signifier avec précision et univocité cette transmission.

Le concile de Florence (Eugène IV) nous enseigne infailliblement que la matière du rite est la porrection des instruments ; Pie XII nous enseigne infailliblement que la matière du rite est l’imposition des mains. C’est donc qu’il y a eu entre les deux changement objectif : changement non pas de la substance, car d’une part l’Église n’a pas pouvoir sur elle, et d’autre part la signification (transmission du pouvoir sacerdotal) est identique, mais changement dans la matérialité du rite – ce qui est au pouvoir de l’Église puisque l’institution divine n’a pas été faite in specie.

Voilà pour l’essentiel. Se posent de nombreuses questions : est-ce l’acte de Pie XII qui produit le changement de la matérialité du rite ? était-ce antérieur ? Quoi qu’il en soit, le magistère ne s’est nulle part trompé, la substance du sacrement est demeurée inchangée, la continuité du pouvoir sacerdotal est divinement garantie. Votre argument ne porte donc pas.

*

*     *

—  Mais… si la doctrine est si claire que vous l’affirmez, pourquoi donc tout le monde n’acquiesce-t-il pas ? Est-ce si difficile à comprendre ?

—  Cette absence d’acquiescement ne provient pas de la difficulté de la question. Au contraire, c’est parce qu’il est facile d’en comprendre les conséquences qu’on se refuse à assentir : et c’est cela qui rend ce refus illégitime.

Il est possible, et même normal, qu’en théologie on tienne compte de la conclusion pour valider un raisonnement, car il faut que cette conclusion soit en harmonie avec l’ensemble du donné révélé et de la pratique de l’Église [2].

Mais nous sommes ici dans le domaine de la lumière de la foi et de son témoignage, et non pas du simple raisonnement théologique : il faut braver les conséquences si cela est nécessaire.

D’ailleurs ces conséquences (l’absence d’autorité pontificale au moment de la promulgation des actes de Vatican  II et tant que ceux-ci sont maintenus) n’ont rien qui puisse heurter la doctrine catholique. L’histoire du schisme d’Occident (1378-1417), la liberté que laisse l’Église aux théologiens pour débattre de la question du pape hérétique, et l’annonce faite par Notre-Seigneur de la grande apostasie qui marquera la fin des temps, sont autant d’éléments qui nous montrent que la situation actuelle, si elle n’est pas normale, n’est pas impossible.

Cette crainte des conséquences n’est donc pas théologique mais mondaine : que vont dire les gens si… ? Vont-ils encore nous suivre ? Que deviendrons-nous si tout le monde nous quitte ? Ce ne sont pas les conséquences qu’il faut craindre, mais l’esprit propre, l’aveuglement, l’infidélité ou la routine.

Cela est d’autant plus grave que pour éviter ces conséquences, on gauchit la doctrine. C’est pour cela qu’en me référant à l’ouvrage de Pascal Bernardin Le crucifiement de saint Pierre, j’ai dit que l’auteur est « prisonnier de la pseudo-théologie qui a cours dans la fraternité Saint-Pie-X ». Cette pseudo-théologie, qui récuse les conséquences en déformant les principes, consiste à interpréter la théologie traditionnelle à la lumière des nécessités de la praxis, et cela est passé à l’état d’habitude : on nie la nécessité que la juridiction soit conférée par injonction de l’autorité légitime ; on nie l’infaillibilité du magistère ordinaire et universel ; on « fait les poubelles » de l’Église pour prétendre y trouver des monceaux de papes hérétiques, d’évêques sans mandat apostolique, de conciles prévaricateurs etc.

Pour illustrer cette pseudo-théologie, voici un souvenir qui remonte à 1980. Ayant eu l’occasion de rencontrer l’Abbé Louis Coache, haute figure du refus de la religion conciliaire en France, nous en vînmes à parler de la situation de l’Église, de ses causes et de ses conséquences.

Comme je lui citai la fameuse condamnation que le Pape Pie VI a portée contre le concile de Pistoie (Bulle Auctorem fidei, 1794), condamnation qui est une affirmation claire et solennelle de l’infaillibilité de l’Église dans les lois disciplinaires générales, le bon Abbé me dit ignorer l’existence de ce texte. Par parenthèse, il est tout de même étonnant qu’un docteur en droit canon ignore un des textes majeurs par lesquelles l’Église affirme l’infaillibilité pratique de son droit ! Mais bon, la discussion continue, au cours de laquelle mon interlocuteur affirme fortement : il faut interpréter Pie  VI à la lumière de la tradition ! La voilà bien, cette pseudo-théologie : car il s’agissait bien sûr, par une inversion effrayante, de réinterpréter la Tradition catholique (en l’occurrence le Pape Pie VI) à la lumière des nécessités du combat telles que les percevait l’Abbé Coache. À la fin de la discussion, le même Abbé m’affirma : d’ailleurs, aucun des théologiens classiques ne parle comme Pie VI ! Ce fut dit avec un tel aplomb que moi, chétif, jeune et naïf, demeurai coi devant cette affirmation péremptoire qui pourtant ne tenait pas debout : l’Abbé ignorait ce texte un quart d’heure avant ; il est invraisemblable que des théologiens (des vrais) disent le contraire d’un Pape ; et le cas échéant, c’est bien sûr le Pape qui fait autorité.

Sitôt arrivé chez moi, je me saisis des quatre premiers traités de théologie qui me tombèrent sous la main, tous plus classiques les uns que les autres : sans exception ils citaient le texte de Pie VI et abondaient en son sens. On m’avait dit n’importe quoi ! et cela m’a rendu méfiant jusqu’à la fin de mes jours. Le nombre de ceux qui parlent sans savoir, sans avoir étudié, vérifié, soupesé et confronté, est terriblement grand.

Au demeurant, il est bien grave de fonder la défense de la foi sur de telles ignorances, de tels mépris de la doctrine, de telles inversions des références, de telles attitudes.

Le devoir de tout catholique est donc clair :

–  recevoir la doctrine catholique paisiblement possédée et professée par la sainte Église romaine avant la tourmente conciliaire, et cela en intégralité, sans gauchissement, sans diminution, sans considération d’habitude, sans prise en compte d’intérêts particuliers, sans crainte des conséquences ;

–  rectifier sans cesse sa mentalité et sa pratique quotidienne à l’aune de cette doctrine ;

–  porter le témoignage de la foi en se fondant sur cette doctrine devenue vivante et vitale en son âme, en ne faisant état que de faits avérés qui ont une portée dans la foi ;

–  accomplir ce témoignage en enfants de lumière : « car le fruit de la lumière consiste en toute bonté, justice et vérité — fructus enim lucis est in omni bonitate, et justitia, et veritate » [Eph. v,  9].

Ce devoir comporte nécessairement, pour peu qu’on mette en œuvre la doctrine catholique, l’affirmation que puisque Vatican II aurait dû être infaillible, et que de fait il est farci d’erreurs, il ne peut être qu’un pseudo-concile « vitalisé » par une pseudo-autorité.

*

*     *

—  Un point encore, même s’il est tout à fait étranger à Vatican II : vous avez commencé votre étude par la mise en exergue d’une citation de Charles Maurras : seriez-vous maurrassien par hasard ?

—  J’aurais préféré mettre une citation de saint Bernard, mais je n’ai trouvé (dans mes souvenirs) que celle de Maurras qui exprimât parfaitement la raison de mon propos : « Une erreur et un mensonge qu’on ne prend point la peine de démasquer acquièrent peu à peu l’autorité du vrai. » Dire que Vatican  II n’est pas infaillible pour une autre raison que celle de l’absence de l’autorité qui aurait dû fonder sa nature de vrai concile, est un mensonge qui a assez duré, ne serait-ce que parce qu’il malmène voire contredit plus d’un point de la foi catholique. Il est temps d’y mettre fin.

Quant à répondre directement à votre question, je remets cela à une autre entrée, que je posterai prochainement.

    


Notes

 

 

[1] Discite a me quia mitis sum et humilis corde, dit Notre-Seigneur. Le mot quia indiquant à la fois l’objet et la cause, cette phrase de l’Évangile [Matth. XI,  29] a deux sens simultanés : Je vous enseigne que je suis doux et humble de cœur ; mon enseignement vous instruit parce que je suis doux et humble de cœur.

   [2]  Selon les règles de la logique, cette nécessaire remontée de la conclusion vers les prémisses est illégitime car l’inférence est issue de deux prémisses placées à parité. Mais en théologie, le syllogisme exposant le raisonnement est de nature principalement inductive : les deux prémisses (l’une de foi, l’autre de raison) ne peuvent être considérées à parité. Pour que celle qui est de raison soit placée dans la lumière dominante de celle qui est de foi, il faut que le choix du medium démonstratif soit validé (quant à la vérité et quant à l’adéquation) par la mise en place de la conclusion, par l’harmonie de cette conclusion avec l’ensemble du donné révélé, par l’analogie de la foi. Ces quelques considérations ne sont qu’un maladroit résumé d’un aspect d’une étude lumineuse du R. P. Guérard des Lauriers à laquelle je renvoie le lecteur : Statut inductif de la théologie (RSPT 1941-1942, vol. 1, pp. 28-51).

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 17:59

Comme promis, voici le deuxième (et dernier) article que le Père Guérard des Lauriers fit paraître en 1956 dans la Revue Thomiste.

 

L'ensemble des deux articles a été présenté à cet endroit.

 

L'Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie (I)

L'Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie (II)

 

La lecture de ces œuvres de théologie contemplative est un délice pour l'intelligence et pour le cœur ; et même si l'on peine à suivre une pensée ardue, même s'il est difficile de prendre une vue d'ensemble de la pensée de l'auteur, son texte recèle tant de pépites, de vue profondes, de formules lumineuses, que l'effort fourni est mille fois récompensé.

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 23:56

En deux livraisons de la Revue thomiste (1955, III, pages 477-518 ; 1956, janvier-mars, pages 43-87), le R.P. Guérard des Lauriers a publié une étude intitulée L’Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie qui dénote non seulement une science théologique hors du commun, mais aussi un profond esprit contemplatif et un rare souci d’attribuer à chaque argument et à chaque aspect de la question son caractère et sa certitude propres.

La revue L’Ami du Clergé donna en 1957 (n. 19, 9 mai 1957, pages 289-291) une longue recension de cette étude. Après avoir évoqué quelques aspects (et seulement quelques aspects) du travail du R. P. Guérard des Lauriers, le rédacteur souligne la profondeur et l’intérêt d’une étude « qui tranche singulièrement sur tant de banalités auxquelles certains mariologues nous astreignent parfois ».

Pour l’honneur et l’amour de la sainte Vierge Marie Immaculée dont nous célébrons aujourd’hui la fête, pour l’honneur et l’amour de la doctrine catholique, pour la mémoire du R. P. Guérard des Lauriers et pour la consolation des lecteurs de Quicumque, nous donnons ci-dessous la recension de l’Ami du Clergé, et nous plaçons sous ce lien le premier article du R. P.

Le second article est maintenant disponible.

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L’étude du R. P. Guérard des Lauriers, O. P., L’Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie, annoncée dans l’Ami (1956, page 691) dois retenir tout d’abord notre attention. Les deux articles qui la renferment constituent un chapitre de théologie mariale, envisagée sous un aspect très personnel et plus approfondi. Leur lecture ne peut s’adresser qu’aux spécialistes, habitués à saisir les nuances délicates d’une pensée, dont l’intelligence exige une application soutenue.

Un siècle après la définition de l’Immaculée Conception, l’A. [note 1] estime que « la notion de ce privilège marial n’est pas encore assez précise pour constituer un argument concernant d’autres points de la mariologie ». La manière de concevoir la grâce originelle de Marie, d’une part, commande d’autre part la question de sa Dormition et celle de sa co-Rédemption.

I. Selon la définition dogmatique de la Bulle ineffabilis, Marie a été et est ab omni originalis culpæ labe prœservata immunis. Les deux termes culpa, labes sont inclus dans la définition « mais le mot labe implique une irréductible épaisseur sémantique. Tache s’oppose à pureté, et c’est le péché, offense faite à Dieu, qui rend impur, en faussant la conformité à la Loi éternelle. Tache de la faute originelle signifie alors, dans cet état global que désigne la faute originelle, ce qui formellement a raison de péché. Mais il peut y avoir, dans cet état, des aspects n’ayant aucunement raison de péché et qui affectent Marie et c’est l’Immaculée-Conception au sens faible ; labes a un sens précisif à l’intérieur de culpa il diminue donc l’exemption de la faute. En second lieu, le mot tache lui-même est une image On songera à la tache d’huile qui, peu à peu mais irrésistiblement, s’infiltre partout. Eh bien, Marie est pure de tout cela, de tout ce qui a avec le péché, quelque rapport que ce soit. C’est l’Immaculée-Conception au sens fort : labes aun sens extensif par rapport à culpa il accroît donc l’exemption de la faute. »

La définition de l’Immaculée Conception impose-t-elle le sens fort ? L’A. est hésitant. Sans doute, le sens faible y subit, en maints passages, l’attraction du sens fort ; mais, même ainsi réduit, il demeure possible. Il se peut « qu’appartenant à une race traversée par le grand courant du péché, Marie ait pâti en son corps une sorte d’hystérésis [note 2], n’ayant aucunement le caractère de faute, rémanence certes dominée par l’âme, mais dominée non sans labeur, et pas assez pour que la force d’immortalité ait pu jouer librement… » (pages 488-489). « Il se peut… » C’est le doute impliqué dans cette possibilité qui empêche le théologien de donner une réponse positive relativement à la mort de Marie. En effet, dans la nature intègre « l’immortalité originelle consiste en une force qui atteint le corps, qui est participée actuellement par l’âme et dont Dieu est la source principale. Elle suppose la sujétion de l’âme à Dieu et dans le corps l’absence de vice, l’absence de forma vitiositatis. Voilà pour la nature intègre. Mais, dans la nature rachetée, et spécialement en Marie, qu’en est-il ?

« La force d’immortalité ne s’exerce plus, voilà le fait, sauf peut-être en Marie… Le fait lui-même peut tenir à deux causes : que la force d’immortalité ne soit pas rendue en même temps que la grâce ou bien que l’exercice de cette force soit lié et son effet suspendu par la forme de viciosité.

« La première hypothèse paraît peu conforme à la Sagesse de Dieu. Dieu est magnanime en sa miséricorde… En ce qui concerne Marie… sa grâce l’emporte en excellence sur celle de nos premiers parents. Et si… on insiste sur le fait que le régime de grâce de Marie doit être référé au Christ et non à la mesure originelle, on ne fait que confirmer l’argument. Jésus est mort parce qu’il l’a voulu : cela n’ôte pas qu’il possède la force d’immortalité. Nouvelle Ève ou Mère et Épouse du Christ, Marie également possède cette force. Mirabilius reformasti : voila la part commune… Sublimiori modo redempta, voilà la part propre de Marie. C’est-à-dire qu’elle participe mieux, en vertu d’une union plus intime avec le Rédempteur, un état meilleur que l’état originel par cela seul que le Christ devient pour elle immédiatement, la mesure de ce nouvel état. Marie n’a pu mourir par le fait que la force d’immortalité eût été absente de sa plénitude de grâce.

« Reste… la deuxième cause ; la mort, certaine pour nous, possible pour Marie, vient de ce que la forma vitiositatis lie la vis immortalitatis. C’est d’ailleurs ce suggère saint Thomas : “Bien que l’âme humaine ait recouvré la grâce (efficace) pour remettre la faute et pour mériter la gloire, elle ne l’a cependant pas recouvrée quant à l’effet de la grâce concernant l’immortalité perdue « quamvis gratiam (anima humana) recuperaverit ad remissionem culpæ et meritum gloriæ, non tamen ad amissaæ immortalitatis effectum (Ia, q. 97, a. 1 ad 3). Notons bien ad effectum. Saint Thomas ne dit pas que la grâce recouvrée soit impuissante à rendre l’immortalité. C’est l’effet de cette grâce qui pas recouvré en fait, bien que, ajoutons-nous, elle la contienne virtuellement, dans sa virtus. »

La position de l’A. est très nette. En Marie, l’absence de la forma vitiositatis et l’immortalité s’impliquent mutuellement. Donc, la grâce originelle ayant été rendue à Marie d’une manière parfaite, la force d’immortalité, concédée à nos premiers parents, existait en son âme. Et c’est là l’opinion personnelle du théologien dominicain. Mais peut-on affirmer, d’une façon absolument certaine, et en interrogeant la définition de Pie IX, que l’Immaculée Conception doive être entendue au sens fort, comme il a été dit plus haut ? Il reste un doute. Bien plus, ne convenait-il pas que même en l’absence de toute forma vitiositatis, Marie mourût, par conformité au Christ ? Dans les conditions répond l’A.,

« La mort de Marie suppose que le jeu de la force d’immortalité qu’elle possédait et qui n’était pas lié, a été, en elle, suspendu ; soit que Marie ait pu produire elle-même cet effet en elle, soit qu’elle l’ait demandé à Dieu, acquiesçant en tout cas à une inspiration divine tendant à la rendre plus conforme au Christ. Cela est certainement possible, bien qu’il ne soit possible ni de le prouver ni de l’infirmer. Nous sommes ici dans l’ordre de la gratuité absolue : aucune raison ne peut donc être déterminante. Autrement dit, la connexion entre la Dormition et l’Immaculée Conception au sens fort serait bien une connexion nécessaire si on pouvait ne considérer la Sainte Vierge qu’en elle-même. Mais la non-mort de l’homme non-pécheur, et plus encore, quoique pour des raisons propres à Marie, la Dormition, font expressément intervenir la volonté libre de Dieu ou du Christ. Non-mort et Dormition incluant, quant à leur exercice il est vrai, mais par essence, un élément transcendant, il est impossible de raisonner à partir d’elles rigoureusement comme on peut le faire à partir d’essences créées qu’il est possible de considérer circonscrites en elles-mêmes » (pages 433-434).

Conclusions prudentes d’un partisan de l’immortalité de droit conférée à Marie ; puissent-elles prémunir d’autres mariologues contre les déductions et affirmations précipitées.

2. — La seconde partie de l’étude du Père Guérard des Lauriers concerne les rapports de l’Immaculée Conception avec la co-Rédemption. Très justement l’A. affirme que « le mystère de la co-Rédemption se situe premièrement entre le Rédempteur et la co-Rédemptrice, non entre la co-Rédemptrice et les rachetés » (page 497). Rappeler cette vérité essentielle, c’est supprimer dès l’abord quantité de difficultés soulevées hors de propos. C’est en raison d’une action de Marie sur la volonté salvatrice du Christ que Marie peut et doit être dite co-Rédemptrice. Mais comment l’action d’une créature sur le Rédempteur est-elle possible ? C’est, nous dit-on, « en raison de l’existence dans le Christ de trois modes de vouloir respectivement associés à ses trois sciences. Le Christ peut accueillir, selon le mode inférieur de son vouloir, la motion qu’il exerce sur une créature par son vouloir supérieur. Ainsi le vouloir du Christ peut-il être mû par cette créature, sans toutefois être changé : la co-Rédemptrice a pu agir sur le vouloir du Rédempteur » (second article, page 43).

L’A. trouve, dans le miracle de Cana, une illustration de cette doctrine : à Cana, « Marie a effectivement mû le vouloir du Christ et, d’une façon très précise, le vouloir du Christ en tant que celui-ci est Rédempteur » (page 44).

« Le fait de l’influence de Marie sur Jésus à Cana est clairement exprimé par saint Jean : “Mon heure n’est pas encore venue” ; “Remplissez d’eau ces urnes” À la demande de Marie… Jésus agit alors qu’un instant auparavant il estimait que le moment n’était pas venu… L’heure, c’est l’heure de la Passion et de la Glorification… Le sens immédiat, c’est-à-dire répondant à la situation concrète, est inintelligible sans référence au sens principal… L’heure” dont parle Jésus à Marie, c’est donc cet instant qu’ils vivent ensemble dans le lieu où ils sont, mais cet instant comme origine d’un enchaînement inéluctable de causes secondes ; enchaînement dont Jésus sait respecter la nécessité puisque d’ailleurs il la veut comme aboutissant à la Passion… il suit de là que le changement de décision enregistré par le récit de Cana concerne bien formellement en Jésus l’orientation vers la Passion et vers la Gloire, concerne donc formellement le vouloir rédempteur. »

Il faut maintenant examiner le comment de la motion exercée par Marie sur le vouloir rédempteur. Marie est, avant tout, la première rachetée ; elle l’est dès sa conception, elle l’est singulièrement au moment où s’inaugure pour elle une participation active à la Rédemption. Mais là, de passive, elle devient active. Or le vouloir rédempteur du Christ intégra les trois modes associés à sa triple science :

« Il ne saurait être question d’une motion du vouloir du Christ selon les deux premiers de ces modes, qui sont d’ailleurs immuablement fixés par conformation au vouloir divin ; le Christ, connaissant le dessein providentiel par la science de Vision et par la science infuse, n’a pas cessé un seul instant de vouloir la Rédemption telle qu’elle s’est réalisée en fait ; du moins par le vouloir associé à ces sciences. En regard du vouloir rédempteur ainsi envisagé, Marie est toute passive elle en sait et en adore la réalité, elle en ignore la teneur exacte bien qu’elle en pressente les grandes lignes ; elle s’y conforme par la foi, achevant ainsi de le rendre efficace pour elle-même et pour toute l’Église. C’est cela qui est le principal : et du côté de Marie qui ne peut être co-Rédemptrice qu’en étant la première rachetée, et du côté du Christ en qui science acquise et vouloir de soumission ont évidemment pour fondement et pour centre les sciences supérieures et le vouloir qui leur correspond » (page 47).

Voici maintenant comment la co-Rédemptrice devient active et influe réellement sur le vouloir rédempteur. Le vouloir de Jésus, déterminé selon ses deux premiers modes par conformation à la Sagesse, a reçu selon son troisième mode cette même détermination, par la médiation de Marie. Approfondissons la psychologie humaine du Christ à la lumière de son Agonie :

« Le Non pas comme je veux, mais comme tu veux (Marc. XIV, 36) s’adresse au Père : et cette attitude de Jésus à l’égard du Père qui est plus grand que lui” (Jo. XIV, 28) paraît tout à fait normale. Elle n’en révèle pas moins, dans le jeu concret de la psychologie de Jésus, une fluctuation et une sorte de délibération. Cette délibération ne peut évidemment concerner que le vouloir de désir et de soumission ; mais le fait qu’elle existe montre que ce vouloir peut, en certaines circonstances, avoir à se chercher. La science acquise, qui le commande, peut demeurer provisoirement en suspens entre des données contraires ; et d’autre part les données supérieures, intelligibles ou volontaires, sont en fait inopérantes : le Christ a voulu qu’il en fût ainsi, puisque c’était là une condition sine qua non de la souffrance. Que ce moment de l’Agonie – qui est l’“heure” – fasse ressortir singulièrement le mystère du Christ, viator et comprehensor, c’est clair ; mais il montre que, selon le troisième de ses modes, le vouloir rédempteur peut être modifié, et pour autant peut être mû » (page 48).

Il n’y a donc aucune contradiction à ce que le vouloir rédempteur, dans la mesure et dans le moment où il est délibérant, trouve sa détermination propre en vertu de l’intervention de Marie. Par détermination propre, l’A. entend celle qui « appartient globalement au vouloir rédempteur réellement exercé, mais qui lui advient en propre par le vouloir de soumission » (page 49).

« Cela indique suffisamment que Marie a joué vis-à-vis de son enfant un rôle semblable à celui de toutes les mères. Or l’expérience montre que, dans l’épreuve, l’homme cherche spontanément et trouve habituellement auprès de ceux qui l’ont engendré le même appui qu’il en a reçu originellement : notamment pour redécouvrir et pour mettre en œuvre une rectitude qui déconcerte la spontanéité naturelle. Jésus délibérant a ”découvert” le dessein qu’il portait en lui, à la faveur de l’imperturbable désir de Marie » (id.).

Nous regrettons de ne pouvoir suivre l’A. dans tous les méandres de son exposé. Ce qu’on a dit suffit à montrer l’originalité de sa thèse. Dans sa perspective, la co-Rédemption subjective ne souffre aucune difficulté. On pourrait dire que, tout en la supposant, notre auteur ne la considère pas directement. Il s’agit de la part prise par Marie à la Rédemption objective, et le P. G. propose une solution qui devra satisfaire les théologiens avertis : « Si on admet la co-Rédemption par assimilation, il est clair que Marie fait tout ce que fait le Christ, mais d’une manière subordonnée.

« Dans la perspective que nous avons développée, l’opération de Marie ne peut être que concomitante à celle du Rédempteur. On tient ainsi simultanément deux vérités qui semblaient s’exclure : Marie participe à la rédemption objective” ; Marie n’exerce aucune médiation “physique” à l’égard des non-rachetés : cela ne convient qu’au Christ. Il est bien vrai que Marie agit sur l’Église à racheter ; mais c’est parce que son opération se trouve intégrée à celle du Christ, en prenant précisément pour le principal de ses objets le vouloir de désir et de soumission… »(page 57).

Et l’A. de conclure modestement : « On voit que la théorie que nous nous permettons de proposer à la réflexion théologique ne prétend pas éliminer les autres manières de voir : elle en assume le contenu positif et cela paraît être un argument en sa faveur » (page 57).

Thèse originale, dont certains aspects pourraient être discutés, dont le développement est parfois difficile à saisir, mais qui tranche singulièrement sur tant de banalités auxquelles certains mariologues nous astreignent parfois.

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Notes

[1] Dans les recensions et controverses théologiques, il est un usage répandu de désigner l’auteur d’un écrit recensé ou contredit, une fois qu’il a été bien identifié, par l’abréviation « A. » mise pour « Auteur ». Note de Quicumque.

[2] Cette expression qui signifie proprement la permanence indéfinie de l’aimantation après le courant qui l’a provoquée peut être appliquée au fomes peccati qui demeure dans l’homme même après le péché réparé et pardonné. « La cause cesse, l’effet demeure atténué mais indélébile : voilà en propre l’hystérésis. Le péché n’existe ni n’a jamais existé en Marie mais Marie appartient à une race pécheresse affectée du fomes peccati, même après la Rédemption ; le fomes, en Marie, est atténué, mais il en demeurerait quelque chose n’ayant aucunement raison de péché ; l’effet perdure, atténué et s’atténuant, sans la Cause : c’est très précisément l’hystérésis » (p. 489, note 1).

 

L’Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie I.

L'Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie II.

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Sainte Vierge Marie
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