Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 05:30

 

Éléments sur les états de vie

Les jeunes gens et les jeunes filles qui ont un peu de générosité au cœur se demandent comment ils doivent faire fructifier la vie que le Bon Dieu leur a donnée, la foi qu’il leur a infusée, le désir de servir qu’il leur inspire.

À cette question, il faut apporter une réponse humaine et catholique : une réponse de doctrine et une réponse de prudence. Voici quelques éléments – qu’ils ne trouveront guère ailleurs – qui peuvent nourrir leur réflexion et éclairer leur jugement.

Le choix d’un état de vie n’est d’ailleurs pas le seul choix qui demande une sérieuse réflexion imprégnée de prière et de claire vue de notre fin dernière. Si, par exemple, on reste dans le monde et qu’on y fonde une famille, le choix du conjoint est crucial pour la persévérance dans la foi et dans la loi de Jésus-Christ — et même pour le simple bien-être d’ici-bas.

On est aussi parfois (en fait, très souvent !) surpris de constater combien les jeunes gens ignorent totalement le bien commun – le bien commun de leurs frères dans la foi catholique et le bien commun de la Cité – quand il s’agit de s’orienter vers un métier ou de prendre une place dans la société.

Cela demanderait aussi à être analysé et développé, mais pour l’heure je m’en tiens à la considération des différents états de vie ad majorem Dei gloriam.

 

La fin commune

Le sacrement de Baptême nous a communiqué la grâce sanctifiante, effaçant ainsi le péché originel, infusant dans notre âme la vie surnaturelle, faisant de notre nature le temple de la très sainte Trinité ; en même temps et par le fait même, nous sommes devenus membres de Jésus-Christ et de son Corps mystique — ici-bas l’Église militante, la sainte Église catholique romaine.

Le Baptême est donc notre dignité fondamentale, notre grande règle de vie, la noblesse de notre âme, l’exigence de la perfection : le « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » du Sermon sur la Montagne [Matth. V, 48] s’adresse à tous les baptisés.

La fin commune de toute vie chrétienne est donc la perfection de la charité, de cette charité divine qui s’étend nécessairement jusqu’au prochain, charité qui inspire toutes les vertus et en impère les actes, charité dont la vocation est de croître sans cesse pour atteindre la mesure de gloire que la Sagesse divine a mystérieusement assignée à chacun, charité enfin qui requiert la contemplation  [1].

Quel que soit donc l’état de vie dans lequel nous sommes, quelle que soit notre vocation particulière, quelles que soient les circonstances en lesquelles nous nous trouvons, la fin de la vie sur terre et l’exigence de la charité demeurent identiques.

Si donc l’on se place du point de vue personnel, les divers états de vie possibles ne vont introduire qu’une différenciation dans les moyens de poursuivre et d’atteindre la perfection de la charité. Nous y reviendrons.

Mais, sous peine de sombrer dans l’« individualisme » (ou, si l’on veut, le « personnalisme ») qui émousse l’intelligence des choses divines, considérons en priorité un autre point de vue.

La vocation de l’Église

Antérieurement à la destinée de chacun, il y a la vocation de l’Église. Le dessein de Dieu est de constituer à son Fils unique une Église qui lui soit un « plérôme », une plénitude, un rayonnement de gloire, une société céleste qui sera pour lui Corps et Épouse. C’est dans cette élection de l’Église que la vocation de chacun d’entre nous prend sa source : Dieu nous destine à prendre telle place dans son Église : place quant au degré de charité et de gloire, place quant à un office particulier.

Toute vie chrétienne est donc comme « embarquée » dans l’union entre Jésus-Christ et son Église ; elle est participante de cette union mystique qui est la clef de l’histoire du monde.

Le mariage

Saint Paul exprime merveilleusement cette vérité à propos du mariage (Eph. V, 22-32).

« Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Église est soumise au Christ, de même aussi les femmes doivent être soumises à leurs maris en toutes choses. Vous, maris, aimez vos femmes, comme le Christ aussi a aimé l’Église, et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans le baptême d’eau par la parole de vie, pour se la présenter lui-même comme une Église glorieuse, n’ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et immaculée. De même les maris aussi doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime lui-même. Car jamais personne n’a haï sa propre chair ; mais il la nourrit et la soigne, comme le Christ le fait pour l’Église, parce que nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os. C’est pourquoi l’homme abandonnera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. Ce mystère est grand : je dis cela par rapport au Christ et à l’Église. »

Le saint Mariage est donc l’image de l’union entre Jésus-Christ et son Église, et c’est là sa grandeur, sa noblesse, sa première clarté aux yeux de Dieu.

Sacerdoce et virginité

Mais il y a plus grand, il y a plus effectif, plus réalisateur ; il y a dans la sainte Église deux institutions qui ne sont pas seulement l’image de l’union de Jésus-Christ et de son Église, mais qui en sont la réalisation, qui en sont l’instrument, qui en sont la réalité. Voici comment l’Abbé Victor-Alain Berto l’expose avec un bonheur incomparable :

« Il y a entre le Christ et l’Église unité de vie (ce qu’exprime l’idée de Corps Mystique) et réciprocité d’amour (ce qu’exprime l’idée des Épousailles Mystiques). Ces deux grandes réalités surnaturelles trouvent chacune leur expression dans les deux institutions les plus essentielles de l’Église : le sacerdoce et la virginité sacrée. Par le sacerdoce, en effet, c’est Notre-Seigneur qui incessamment vivifie son Église, entretient en elle, au moyen des sacrements, la vie de la grâce, et la gouverne. Par la virginité sacrée, c’est l’Église qui incessamment aussi se présente comme Épouse au Christ son Époux et lui redit sa fidélité et son amour  [2]. »

Et avant ce passage si vrai, si pieux et instructif, l’Abbé Berto avait développé et justifié :

« Le Christ communique à l’Église la vie surnaturelle et c’est pourquoi il est appelé Tête de l’Église ; l’Église reçoit de Lui cette vie, et c’est pourquoi elle est appelée Corps du Christ.

« Or, outre cette relation vitale entre le Christ et l’Église, il y en a une autre dans laquelle le Christ et l’Église sont considérés non comme un seul être composé d’une tête et d’un corps, mais comme deux personnes distinctes, unies par un amour réciproque qui a son siège dans la volonté de chacune d’elles. Il s’agit donc ici non plus de la nécessaire dépendance vitale, mais de la libre appartenance d’amour entre le Christ et l’Église. “Le Christ, dit saint Paul, a aimé l’Église et il s’est livré pour elle afin d’avoir en elle une Épouse sans tache et sans ride.”

« Dans cette union spirituelle entre le Christ et l’Église, le Christ tient la fonction de l’Époux : c’est lui qui conduit et dirige l’Église, qui la protège contre ses ennemis, qui veille sur son honneur et sur sa dignité, qui enfin lui donne une perpétuelle fécondité.

« L’Église, elle, a fonction d’Épouse : elle aime le Christ d’un amour perpétuel et exclusif, elle lui témoigne sans cesse respect et dévouement, elle cherche à lui plaire en toute manière ; elle supporte pour lui toutes les épreuves et toutes les persécutions ; elle refuse toute autre autorité que la sienne ; elle est attentive à exécuter ses intentions et ses désirs ; elle ne se laisse jamais séparer de lui ; elle élève pour lui ses enfants ; enfin, son occupation principale est de contenter par sa louange, par son dévouement, par son attachement, le Christ auquel elle est indissolublement unie.

« Pour bien comprendre ce que sont l’un par rapport à l’autre le Christ et l’Église, il faut donc retenir à la fois les deux idées du Corps Mystique et des Épousailles Mystiques : le Christ est à la fois pour l’Église tout ce qu’une tête est pour son corps et tout ce qu’un époux est pour son épouse ; et réciproquement, l’Église est à la fois pour le Christ tout ce qu’un corps est pour sa tête et tout ce qu’une épouse est pour son époux  [3]. »

Le sacerdoce et la virginité sacrée sont donc infiniment plus que des vocations individuelles : ils sont des fonctions mystiques d’Église. Par le sacerdoce, Jésus-Christ communique la vie à son Église ; il répand sa grâce en son sein, il la vivifie de son sacrifice, il l’illumine de sa vérité. Par la virginité sacrée, l’Église aime Jésus-Christ, elle s’immole à lui, elle lui offre un perpétuel hommage d’amour et de louange.

Retour sur terre

Quittons les hauteurs de ce point de vue, qui est le plus fondamental et qu’il ne faut jamais oublier, pour revenir à la considération de la vie de chacun.

Ne nous arrêtons pas ici à la considération de l’état de Mariage, dont nous avons d’une part évoqué la finalité qui est celle de la vie chrétienne elle-même (la perfection de la charité) et dont nous avons d’autre part rappelé la haute signification mystique (l’image de l’union entre Jésus-Christ et son Église). L’état de Mariage fait partie de la « voie commune » (ce qui n’a rien de péjoratif) et de ce fait ne comporte pas l’élection de moyens particuliers pour atteindre cette perfection de la charité. C’est l’observation des commandements de Dieu et de l’Église qui en est la grande obligation, c’est l’exercice persévérant des vertus chrétiennes qui en est la trame quotidienne.

Puisque nous parlons de voie commune – celle qui consiste à demeurer dans le monde pour y vivre de foi, d’espérance et de charité sous la forme générale de l’observation des préceptes divins – il faut dénoncer le lieu commun qui prétend que le célibat conservé au milieu du monde n’est pas un état normal : il faudrait ou se consacrer à Dieu, ou se marier. Mais pourquoi donc ne serait-ce pas un état normal ? Pourquoi ne pourrait-on pas y demeurer délibérément ? Une telle affirmation n’est fondée ni sur la sainte Écriture, ni sur l’enseignement du Magistère de l’Église ni sur sa tradition spirituelle ; et on pourrait énumérer de nombreux cas où cette situation est parfaitement justifiée.

Si l’on désire se donner à Dieu, on parlera de vocation. Là aussi, il importe de bien clarifier les choses, de bien distinguer d’une part entre vocation sacerdotale et vocation religieuse, d’autre part entre vie consacrée et vie religieuse.

Deux vocations

La vocation sacerdotale et la vocation religieuse, au rebours de ce qu’on imagine souvent, présentent plus de différences que de ressemblances.

À la vocation sacerdotale s’applique la parole de Notre-Seigneur : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis » (Jo. XV, 16). Cette vocation est donc un véritable appel, mais attention ! l’appel intérieur – le désir du sacerdoce, l’attrait vers lui – n’est que préparatoire au seul appel qui constitue la vocation sacerdotale : l’appel de l’Église par la voix de l’évêque légitime. C’est ce qu’enseigne très clairement le Catéchisme du Concile de Trente : « Vocari autem a Deo dicuntur qui a legitimis Ecclesiæ ministris vocantur – ceux-là sont dits être appelés par Dieu, qui sont appelés par les ministres légitimes de l’Église » (de Ordine§ 1). Bien sûr, l’évêque n’appelle que ceux qui se présentent librement, qui ont les qualités et la science requise, qui ont une intention droite ; mais la vocation proprement dite est donnée par l’Évêque, elle est l’appel qu’il donne au nom de l’Église  [4].

À la vocation religieuse s’applique cette autre parole de Notre-Seigneur : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; viens ensuite et suis-moi » (Matth. XIX, 21). Là, la vocation est dans la volonté de perfection. Cette volonté, comme toute volonté normale, doit procéder de la compréhension de l’intelligence : Qui potest capere capiat, dit Notre-Seigneur en parlant de la chasteté parfaite pour le Royaume de Dieu, « que celui qui peut comprendre comprenne » (Matth. XIX, 12). Il faut aussi que ceqe volonté soit raisonnable, stable et droite ; il n’en reste pas moins que la vocation religieuse consiste dans la volonté.

On voit donc ainsi la différence fondamentale entre la vocation sacerdotale où l’Église appelle elle-même au nom de Jésus-Christ, et la vocation religieuse, où Dieu donne la volonté de se consacrer à lui et où l’Église ne fait qu’organiser (en approuvant et en surveillant les ordres religieux) la vie de ceux qui répondent à l’appel général fait par Notre-Seigneur.

Vie consacrée et vie religieuse

Il importe de bien distinguer aussi la vie consacrée et la vie religieuse ; il vaudrait d’ailleurs mieux parler, pour que la distinction soit adéquate, de vie simplement consacrée d’une part, et de vie religieuse d’autre part.

Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas d’assigner à la vie humaine une autre fin que celle de la vie chrétienne issue du Baptême : c’est toujours la perfection de la charité qu’on veut comme fin, qu’on poursuit par l’observation des préceptes divins, qu’on espère de la miséricorde de Dieu. La vie consacrée à Dieu s’engage à des abstentions et à des moyens qui, en s’opposant aux sollicitudes du monde et aux concupiscences, sont aptes à libérer la charité des pesanteurs de la nature et de la dissipation du cœur ; ils lui permettent ainsi de s’exercer plus directement et plus intensément. Et comme cela est consacré par vœu, ces abstentions et ces moyens deviennent en outre des actes de la vertu de religion qui, par eux-mêmes et spécialement, concourent à la charité.

Vie de pur amour

La vie consacrée est constituée par le vœu de virginité ou le vœu de chasteté parfaite : on donne tout son amour à Jésus-Christ, on lui consacre son corps et toutes les affections de son cœur. C’est cette vie simplement consacrée qu’ont menée les vierges de l’Église primitive, armée d’âmes pures et aimantes : sainte Luce, sainte Agnès, sainte Cécile, sainte Martine et bien d’autres. Bien qu’elles ne fussent pas religieuses et qu’elles vécussent dans la maison familiale, elles avaient donné tout leur amour à Notre-Seigneur pour vaquer généreusement à son service. Tout au long de l’histoire de l’Église, aujourd’hui encore, fleurissent ainsi les épouses secrètes de Jésus-Christ, les âmes consacrées à lui comme l’était la sainte Vierge Marie, toutes de prières, toutes de dévouement, toutes d’humilité.

On a souvent perdu de vue combien cette vie consacrée fait partie de la tradition spirituelle et de l’honneur de l’Église, et combien elle est un état fécond en sainteté, en contemplation, en œuvres de miséricorde. Il n’y a guère de doute que Jésus-Christ désire de nombreuses âmes généreuses et virginales qui réjouissent ainsi son cœur et travaillent à son règne  [5].

Vie d’obéissance

La vie religieuse est une vie consacrée avec toutes ses exigences et son « office mystique » ; ce qui la différencie, c’est qu’elle est constituée par le vœu d’obéissance. La vie religieuse est distinctement une vie d’obéissance. Je n’oublie pas le vœu de pauvreté ; c’est un vœu très saint, très crucifiant, très salutaire lui aussi ; mais il est en dépendance du vœu d’obéissance.

En effet, la pauvreté religieuse consiste en l’usage dépendant : on renonce à toute propriété personnelle, on s’engage à n’user des biens matériels que dans la dépendance de la volonté d’un supérieur. On ne peut donc pratiquer la pauvreté sans supérieur, sans que la volonté soit soumise par l’obéissance ; inversement d’ailleurs l’obéissance suppose la pauvreté car si chacun conserve la propriété de ses biens et en use à son gré, l’obéissance n’est plus qu’un vain mot.

L’obéissance religieuse est très spécifique et se différencie de l’obéissance commune ; elle s’apparente à l’obéissance des enfants. Tous les hommes étant tenus à l’obéissance, il n’y aurait pas matière à vœu si l’obéissance religieuse n’était pas d’un type particulier, meilleur que l’obéissance commune.

Il faut ici rappeler, pour comprendre l’obéissance religieuse, que le pouvoir d’une personne investie d’autorité peut être de type « juridictionnel » ou de type « dominatif ».

Toute autorité s’exerce en vue du bien commun de la société dont elle a la charge, que ce soit l’Église, l’État, la famille, l’entreprise ou le club de pétanque du coin. Celui qui est investi de l’autorité a le droit et le devoir de commander aux inférieurs tout ce qui est nécessaire ou utile au bien commun, et ceux-ci rendent obéissance en raison du bien commun auquel les ordonne l’autorité. C’est le pouvoir « juridictionnel ».

Dans certaines sociétés, le bien propre des membres fait partie du bien commun parce qu’il est constitutivementet directement inclus dans leur finalité. Le pouvoir de l’autorité est alors dit « dominatif » en ce qu’il s’exerce sur le bien propre des membres. Il en est ainsi dans une société naturelle (la famille) et dans une société « artificielle » (la communauté religieuse). Cela se rencontre aussi dans les sociétés finalisées par la formation de leurs membres (école, séminaire etc.), mais de façon partielle : de façon proportionnée au bien commun de ladite société.

Les enfants ne sont capables ni de connaître ni de procurer leur bien propre ; c’est aux parents qu’incombe, de droit divin, selon la nature des choses, cette charge et cette responsabilité. Le bien commun de la famille exige d’ailleurs que les parents remettent peu à peu à l’enfant la charge de son bien propre.

Par le vœu d’obéissance, selon les modalités d’une règle, les religieux remettent à leur supérieur leur bien propre en vue de leur perfection spirituelle ; ils en deviennent comme les enfants, et par là ils accomplissent le renoncement le plus intime et le plus total : le renoncement à la libre disposition de leur volonté.

Ce renoncement si grand et si méritoire, n’est cependant possible – vertueusement possible – que si l’on est assuré que l’autorité à laquelle on se remet totalement recherchera la gloire de Dieu, la fidélité à la vérité, le vrai bien. En un mot, ce renoncement n’est possible qu’au sein de l’Église catholique, et de l’Église hiérarchisée dans laquelle tout supérieur a lui-même un supérieur, et qu’en définitive tout se résout dans l’autorité du Pape assisté par le Saint-Esprit.

C’est là que gît la grande difficulté des temps actuels : cette Autorité divinement assistée au sommet manque, non pas d’une brève éclipse, mais selon un état mystérieux qui dure et disperse les brebis du Seigneur, leurs esprits comme leurs cœurs.

Il faudrait alors au supérieur une prudence et une sagesse bien rares ; il lui faudrait une juste vue de la vérité de la foi, de la liberté des âmes et des limites de son jugement, qui relève du miracle. Et même cette délicatesse supposée extrême ne remplacera jamais la hiérarchie institutionnelle à l’intérieur de laquelle doit s’inscrire l’obéissance. Cela est d’autant plus vrai qu’on ne voue pas l’obéissance à tel supérieur, mais aux supérieurs présent et futurs : ce qui rend nécessaire l’investiture de l’Église, qui assure la catholicité et la stabilité de l’institution.

Vouer – en tout cas vouer définitivement – l’obéissance religieuse présente donc d’inextricables difficultés. Ainsi, par exemple, tout conflit (il en est de légitimes) devient insoluble et met à mal la notion même d’obéissance religieuse, ainsi que la paix des cœurs et des communautés, et la vertu de tous.

Un texte de Pie XII

Les considérations développées ci-dessus exposent le problème de la vie religieuse (problème dû à la provisoire et longue situation actuelle) sous l’aspect de la prudence surnaturelle, prudence d’autant plus nécessaire que c’est toute la vie qui est engagée, et que les biens les plus précieux sont en cause. Cette prudence est elle-même fondée sur une vérité doctrinale : le pouvoir « dominatif » (pouvoir des supérieurs religieux sur ceux qui leur ont voué l’obéissance) dérive de l’autorité du Pape. En effet, Pie XII déclare qu’en vertu des dispositions du droit canonique, qui établissent et régissent ce pouvoir « dominatif », il associe lui-même tous les supérieurs religieux à une partie de sa propre charge.

Cet enseignement se trouve dans l’Exhortation aux supérieurs généraux établis à Rome du 11 février 1958 :

« Nous vous avons associés, très chers fils, à cette partie de Notre charge, soit directement, vous déléguant par le Code de droit canon une part de Notre suprême juridiction, soit en établissant, dans vos règles et constitutions par Nous approuvées, les bases de votre pouvoir “dominatif”. Aussi Nous importe-t-il souverainement que vous exerciez l’autorité qui vous appartient selon Nos intentions et celles de l’Église. »

Cette doctrine de Pie XII avait été déjà mise en œuvre dans une réponse de la Commission d’Interprétation du Code droit canonique (26 mars 1952) qui assimilait, pour certaines choses seulement, le pouvoir « dominatif » du supérieur religieux au pouvoir de juridiction (pouvoir de gouvernement de l’Église).

Cette vérité est hélas bien méconnue. Nous sommes entourés par toute une nébuleuse de « fondations religieuses », fondations établies au nom de « suppléances » sorties d’un chapeau de magicien (sans qu’on puisse leur assigner un fondement réel ni une consistance quelconque), ou bien fondations s’édifiant sur un hypothétique « droit à la vie religieuse » (qu’on aurait peine à établir…). Ces communautés sont nanties de supérieurs autoproclamés (même s’ils sont élus par la base suivant les « constitutions »), on y prononce des « vœux de religions » en oubliant que le pouvoir « dominatif » d’un supérieur (et donc la réalité du vœu d’obéissance religieuse) ressortit à l’ordre public de l’Église, et qu’il nécessite une relation vivante de subordination à l’autorité pontificale sans laquelle il ne saurait exister.

Certes il est loisible à chacun de se placer sous l’autorité d’une autre personne dans le dessein de renoncer à la maîtrise de sa volonté pour tendre à la perfection. Mais il faut encore que cette décision soit un acte vertueux (et donc préalablement prudent) — ce qu’elle peut être tant qu’on ne prétend pas la sceller d’un vœu, qui en l’état présent ne sera pas un véritable vœu de religion, et qui risque fort d’en placer le sujet dans une situation inextricable.

C’est pourquoi il était bon de rappeler ci-dessus la sainteté de la vie simplement consacrée : elle peut constituer, pour une âme généreuse qui désire appartenir à Jésus-Christ et qui cherche la perfection évangélique, un choix d’une grande sagesse ; elle s’inscrit en tout cas dans la grande tradition mystique des âmes consacrées qui glorifient le Bon Dieu, non seulement par leurs actions, mais par leur vie même.

Ce fut l’état de vie, par exemple, d’une Catherine Lassagne, la directrice de la Providence d’Ars, âme d’une sainteté exquise formée par saint Jean-Marie Vianney à la pratique héroïque de toutes les vertus.

Conclusion

La seule chose qui importe, c’est la volonté du Bon Dieu. Si nous voulons connaître cette volonté, nous devons instruire notre intelligence et nous référer à la doctrine catholique (ce que nous venons d’essayer de faire) ; nous devons purifier notre cœur pour ne pas résister à la grâce ni nous laisser aveugler par les passions ; nous devons nous offrir de grand cœur, avec magnanimité, à cette volonté de notre Père — volonté qui n’est autre que l’amour qu’il nous porte, que notre véritable bien et que la douceur de notre vie. Nous devons surtout prier et beaucoup prier.

Enfin, nous devons rester l’esprit en paix : Dieu ne joue pas à cache-cache (encore que parfois… pour nous détacher et nous purifier), mais il nous manifestera sa volonté par mille moyens secrets ou visibles qui ne nous laisseront pas dans l’incertitude.

*

*     *

Très douce Vierge Marie, qui fûtes vierge et mère, qui fûtes consacrée à Dieu et vivant dans le monde, qui vous mîtes sous l’autorité de saint Joseph, qui êtes la mère du sacerdoce et la reine des cœurs, donnez-nous de chercher, de trouver et de suivre la sainte volonté de Dieu, afin que nous imitions Jésus-Christ en toutes choses et que nous vivions de sa charité.

-------------------------------

[1]  « C’est le propre de l’amitié de converser avec son ami. Or la conversation de l’homme avec Dieu se fait par la contemplation — Hoc videtur amicitiæ proprium simul conversari ad amicum. Conversatio autem hominis ad Deum est per contemplationem » saint Thomas d’Aquin, Contra Gentes, IV, 22.

[2]  Abbé V.-A. Berto, Pour la sainte Église Romaine, p. 166. Cet extrait est tiré du texte d’un cours donné aux enfants de Notre-Dame de Joie, qui est une pure merveille.

[3]  Abbé V.-A. Berto, Pour la sainte Église Romaine, pp. 165-166. Cet ouvrage contient plusieurs études sur la virginité sacrée, qui sont autant de leçons de profonde théologie et de grand amour de l’Église et des âmes.

[4]  Il va sans dire qu’un évêque, pour appeler au nom de l’Église, doit être lui-même légitimement appelé par le Souverain Pontife. Nemo dat quod non habet. Cela va encore mieux en le disant.

[5]  La sainteté de cette vocation ne dispense en rien des règles de la vertu de prudence — bien au contraire ! Pour demeurer fidèle, pour éviter de fléchir comme de s’aigrir, il ne faut pas se lancer sans direction, ni soutien doctrinal, ni l’entraide d’amis animés du même désir de se consumer au service de Jésus-Christ par amour pour lui.

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans Mariage - éducation
commenter cet article
8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 09:33

—  Mais pourquoi, pourquoi donc ne parlez-vous pas de l’« union sacerdotale Marcel-Lefebvre », de ces prêtres courageux qui ont choisi la voie de la fidélité en se séparant de la fraternité Saint-Pie-X qui va vers le ralliement ? Auriez-vous quelque défiance à leur égard ?

—  Mais pourquoi donc en parlerais-je ? Serait-ce pour dire la tristesse d’une nouvelle division qui a comme effet de scandaliser les âmes et d’introduire une guerre sans aucun profit pour la doctrine catholique, ni pour la sanctification des chrétiens, ni pour la splendeur de l’Église ?

L’opposition entre la Résistance et le Loyalisme(les deux partis se nommant eux-mêmes plus ou moins de cette manière – majuscules de rigueur !) est une opposition à l’intérieur du même monde, avec les mêmes carences doctrinales et les mêmes aberrations canoniques.

La déclaration initiale de l’union sacerdotale n’amorce aucun retour vers la doctrine catholique ; elle ne contient aucun désaveu de l’édification d’une hiérarchie acéphale ; aucun reniement des prétendues annulations de vœux et de mariages, ou des dispenses d’empêchements de mariage ; aucun regret des confirmations (à coup sûr invalides) conférées par de simples prêtres. Si bien qu’entre Résistanceet Loyalisme, c’est blanc bonnet & bonnet blanc. Il y a une effrayante disproportion entre les maux (réels) produits par une lutte fratricide et le bien (imaginaire) censé justifier tout ce tintamarre. On critique blanc bonnet, on appelle à quitter blanc bonnet, on voue blanc bonnet aux gémonies, et on fait bonnet blanc.

Pour passer de l’un à l’autre, on a semé division, confusion, détraction et rivalités ; on a développé un comportement (encore plus) anarchique. C’est grande tristesse de voir les familles déchirées, les chapelles divisées, les guerres surgies de partout – et les âmes froissées – pour rien.

Et puis… quelle obligation y aurait-il, pour qui que ce soit, d’avoir une opinion sur telle personne, tel mouvement, telle position ? Chacun d’entre nous est tenu de professer la foi catholique dans son intégrité (et donc de la connaître, de l’étudier, de la méditer, de l’appliquer), mais non point d’émettre un jugement ni d’avoir un avis à propos de faits contingents, mal connus, fluctuants, tristement humains (trop humains…). C’est d’autant plus vrai que l’union sacerdotale en question renvoie au domaine de l’opinion des vérités qui intéressent de façon vitale l’exercice de la foi catholique, comme la papauté d’un Pape ou l’œcuménicité d’un concile [1].

D’ailleurs… j’ai déjà deux fois abordé le sujet, anticipant sur les événements. Je n’ai rien à ajouter, car rien n’a changé et que tout était aisément prévisible. Je reproduis ci-dessous ces deux textes.

La seule chose positive de l’affaire est que le (pseudo-)dogme (jamais énoncé mais toujours agissant) « Hors de la fraternité Saint-Pie-X pas de salut » qui depuis des décennies détourne tant d’âmes et de cœurs de l’étude sereine et objective de la doctrine catholique, a volé en éclats.

-----------------

[1]  Le fait que untel est Pape est un fait dogmatique, un fait qui, bien que contingent, constitue la règle prochaine de la foi catholique. Même si, dans un temps de confusion, il est difficile de discerner du premier coup, rien ne change dans la nature des choses.


Extrait de Notre-Dame de la Sainte-Espérance n. 268 du mois de mai 2012

… Si donc une partie des prêtres de la Fraternité refuse ou le préambule doctrinal ou la situation canonique qui s’ensuivra, et fait sécession, il reste plusieurs possibilités :

1.  Se constitue une Fraternité-bis, par exemple une fraternité Saint-Marcel, sous l’obédience d’un, de deux voire de trois évêques, qui se proclame l’unique et l’authentique fondation de Mgr Lefebvre (car enfin, c’est la référence intangible).

Deux choses sont alors à craindre : la reconduction des mêmes erreurs doctrinales ; la grosse guerre pour la possession des prieurés, des avoirs bancaires et autres biens matériels : les avocats vont s’enrichir et les ennemis de l’Église se réjouir.

2.  Les « dissidents » demeurent dispersés, continuant çà et là un apostolat personnel. Que sera-t-il possible de faire alors pour les aider ? Quiconque en effet s’est trouvé dans une situation analogue sait combien le soutien de la charité sacerdotale est précieux.

Voici donc ce qu’il me semble.

–  Je ne vois rien que je puisse faire (hormis la prière) pour ceux que je nomme les néo-prêtres (ordonnés par un évêque sacré sans mandat apostolique) ; seule l’autorité suprême de l’Église (quand elle sera rétablie et si elle le veut) pourra réparer ce qui manque à leur ordination sacerdotale : l’intégration dans le clergé catholique ;

–  les autres prêtres ont été imprégnés, pendant une trentaine d’années au moins, de fausses doctrines, et de l’habitude d’un libre examen qui choisit entre les actes qu’il affirme provenir de l’autorité légitime ceux qui lui conviennent.

C’est là qu’il convient de venir à leur aide, pour qu’ils puissent se rendre compte des erreurs qu’on leur a enseignées, martelées au point qu’ils n’en discernent plus la malice ni l’opposition à la tradition catholique.

Quand, par la grâce de Dieu, ils auront pénétré la gravité de l’una cum du Canon de la sainte Messe, compris l’exigence de l’unité de l’Église en sa hiérarchie, professé l’intégrité de la foi catholique, nous nous réjouirons de pouvoir profiter de leur zèle et de leurs vertus.


Extrait de Notre-Dame de la Sainte-Espérance n. 289 du mois de mars 2014

Un désert doctrinal

Le 7 janvier 2014, une petite cinquantaine de prêtres de la fraternité Saint-Pie-X (ou assimilés) a signé une Adresse aux fidèles, proclamant : « Selon l’exemple de ce grand prélat [Mgr Marcel Lefebvre], intrépide défenseur de l’Église et du Siège apostolique, nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le Concile Vatican II, et, après le Concile, dans toutes les réformes et orientations qui en sont issues. »

Cette adresse est spécialement motivée, disent-ils, par le fait que : « Depuis l’an 2000 et surtout à partir de 2012 les autorités de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X font le chemin inverse en se rapprochant de la Rome moderniste. »

L’affirmation claire et ferme d’un refus des erreurs qui sont contenues dans Vatican II ou qui en sont issues ne peut qu’attirer la sympathie. Mais ce premier mouvement d’estime ne suffit pas pour qu’on s’aveugle sur le grand vide doctrinal que manifeste cette Adresse, tant en elle-même qu’en ses attendus et les explications qui l’accompagnent.

La fraternité Saint-Pie-X souffre d’un gros problème doctrinal : depuis des décennies elle tait (dans le meilleur des cas) ou nie (en théorie et en pratique) tout un pan de la doctrine catholique : celui qui concerne l’autorité de l’Église et celle du souverain Pontife en particulier, celui qui concerne l’infaillibilité, l’unité de la hiérarchie catholique (qui est épiscopale), la nature et la dévolution de la juridiction, et l’obligation de l’obéissance.

L’Adresse aux fidèles, non seulement ne souffle mot de ce problème, mais se place exactement dans la même perspective hétérodoxe. Cela revient à dire que le fond de leur opposition n’est pas un désir de revenir à la vérité de l’enseignement de l’Église, mais uniquement une question de « politique ecclésiastique », de tactique face à Rome, d’évaluation de ce qu’il faut dire ou ne pas dire aux fidèles pour qu’ils continuent à suivre et à se croire en sécurité.

Cela va augmenter la confusion et engendrer des inimitiés, sans aucun profit pour la doctrine catholique, pour l’amour de l’Église, pour le témoignage de la foi.

—  Mais vous n’y êtes pas du tout ! Et vous le faites exprès ! Il s’agit d’arrêter la Fraternité sur la voie du ralliement, il s’agit de mettre en garde les fidèles contre cette pente dangereuse, mortelle même.

—  J’avoue : je le fais exprès. Mais c’est pour vous donner l’occasion de réfléchir trente secondes. Pour s’opposer au ralliement…au ralliement à qui ? Se rallier au Pape est le b-a-ba du catholicisme : le Pape est la règle vivante de la foi, la source de la juridiction, la référence de l’unité de l’Église. Être rallié au Pape, c’est tout simplement être catholique.

—  Vous ne voyez pas donc que se rallier à François Ier, c’est accepter le modernisme, la religion conciliaire, le libéralisme ; c’est nier la royauté sociale de Jésus-Christ, c’est entrer dans l’univers de sacrements douteux, de vide doctrinal ?

—  Pour le vide doctrinal, vous y êtes déjà. Se rallier au Pape, c’est tout simplement se rallier à Jésus-Christ : ouvrez l’Évangile, interrogez la Tradition (celle qui mérite vraiment une majuscule), écoutez le Magistère permanent de l’Église : ce sont presque deux mille ans de Parole divine que vous entendrez et qui vous le répéteront sans variation, sans atténuation, sans hésitation.

Si vraiment se rallier à François Ier c’est être conduit à se séparer de Jésus-Christ – et là je ne peux nier que vous ayez raison – alors soit Jésus-Christ nous a menti, soit François Iern’est pas le Pape. Comme Jésus-Christ est la Vérité éternelle et la Sainteté subsistante, il ne reste qu’une solution. Et si donc vous voulez continuer à affirmer la réalité du pontificat de François Ier, vous vous condamnez à errer (dans les deux sens du terme) : pour affirmer une vérité de foi vous en nierez une autre, et réciproquement, et sans fin : cela ne se peut que mal finir.

—  Là encore vous n’y êtes pas, là encore vous le faites exprès ! Si l’adresse aux fidèles ne se réfère pas au magistère de l’Église, elle fait mieux : elle se réfère à Mgr Marcel Lefebvre. N’est-ce pas lui le grand modèle du combat, la seule référence qui puisse unir les catholiques fidèles. Et précisément c’est cette fidélité-là que l’Adresse revendique. D’ailleurs les questions doctrinales ne sont pas du ressort des laïcs.

—  Si vous exprimez la pensée des auteurs de l’Adresse, il y a du souci à se faire. Essayons de démêler l’imbroglio que recèle votre objection.

Les questions doctrinales ne sont pas pour les laïcs…Mais pour qui les prenez-vous ? Ils sont baptisés, ayant reçu la lumière de la foi en Jésus-Christ, appartenant à son Église militante, devant pétrir leur vie quotidienne de cette foi. Comment être et faire cela sans connaître quelle est la règle de la foi, sans rectitude doctrinale, sans que la foi domine et vivifie toute leur intelligence ? […]

Mgr Marcel Lefebvre… Oui, ce fut un homme de grand mérite. Mais enfin, il n’est pas et n’a jamais été au-dessus du Magistère de l’Église, au-dessus de l’autorité du souverain Pontife : il n’a jamais ni envisagé ni revendiqué une telle chose. Le Bon Dieu a rappelé Mgr Lefebvre à lui voici plus de vingt ans, et on prétend qu’il exerce encore une sorte de magistère qu’il n’a jamais possédé de son vivant, et qu’aucun pape n’a jamais possédé après la mort : c’est insensé. […]

La carence de l’Adressea une certainement une autre raison […] : ayant pris l’habitude de vivre sans vraie référence doctrinale, les signataires sont loin d’être d’accord entre eux sur les grandes questions de l’Église. Et comme leur propos est tactique, ils font l’impasse sur la doctrine. C’est peut-être habile, mais c’est catastrophique. Les mêmes causes produiront les mêmes effets.

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans de Ecclesia
commenter cet article
7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 14:36

 

Un triste phénomène humain – dû à l’ignorance du paresseux, à la prétention de l’imbécile ou à l’aveuglement de l’orgueilleux – accompagne la vie de l’Église catholique pendant son pèlerinage sur la terre. Lorsque paraît une erreur, quelques-uns de ceux qui la veulent combattre tombent dans une erreur contraire et s’y retranchent avec d’autant plus d’entêtement qu’ils veulent (ou prétendent) combattre l’erreur. C’est même un funeste enchaînement qui peut se produire.

Ainsi, lorsqu’Arius a nié la divinité de Jésus-Christ, un certain Apollinaire s’est dressé contre son erreur en affirmant que Jésus-Christ est Dieu (ce qui est vrai) parce qu’il n’a pas d’âme humaine et que la divinité en tient lieu (ce qui est faux). Cette nouvelle erreur, qui est une négation du mystère de l’Incarnation et donc de la Rédemption, fut à son tour combattue par Nestorius qui affirmait qu’en Jésus-Christ il y a deux natures intègres qui n’ont pas fusionné (ce qui est vrai) et que l’union entre ces deux natures est simplement morale (ce qui est faux), ce qui le faisait blasphémer en niant la maternité divine de la sainte Vierge Marie.

On comprend donc qu’il ne suffit pas de s’opposer à l’erreur : il faut encore le faire sans tomber dans une autre erreur, laquelle peut être tout aussi destructrice de la vérité de la foi.

  Où voulez-vous donc en venir ?

  Ce diagramme peut s’observer dans de nombreuses oppositions doctrinales qui émaillent la confusion actuelle, où le Pasteur étant frappé, les brebis sont terriblement dispersées. C’est cependant une erreur bien précise que je vise par ce propos général.

Il est un dogme de foi bien établi, mille fois enseigné et attesté depuis les origines de l’Évangile, que hors de l’Église catholique il n’y a pas de Salut éternel. Le monde a beau hurler à l’intolérance, les libéraux ont beau aseptiser ce dogme au nom de l’œcuménisme ou d’une prétendue charité, rien ne peut y faire : c’est une vérité de la foi catholique bien nette, bien franche, bien universelle.

Pour appartenir à la sainte Église catholique, Corps mystique de Jésus-Christ, il faut être baptisé (et aussi professer la foi catholique ainsi qu’être soumis à l’autorité légitime, mais ce n’est pas mon propos aujourd’hui).

Le Baptême est un des sept sacrements institués par Jésus-Christ pour appliquer les mérites de sa Passion, et il est le sacrement qui incorpore à son Église (et aussi, entre autres effets, imprime un caractère qui rend capable de recevoir les autres sacrements et de prendre une part réelle au saint sacrifice de la Messe).

Et donc le Baptême est nécessaire au Salut éternel.

Le sacrement de Baptême peut être suppléé, quant à l’effet de grâce, par le Baptême de sang et par le Baptême de désir. Le Baptême de sang est le martyre ; le Baptême de désir (ou de feu ou d’esprit) est la contrition parfaite, accompagnée du vœu ou désir du Baptême : c’est ainsi que les définit saint Alphonse de Liguori dans sa Théologie morale (livre VI de Sacramentis, traité ii de Baptismo et Confirmatione, chapitre i de Baptismo, n. 95).

Il enseigne au numéro suivant : « Le baptême de feu est la parfaite conversion à Dieu, par la contrition ou l’amour de Dieu par-dessus tout, accompagnée du vœu explicite ou implicite du vrai baptême d’eau, à l’effet duquel il supplée, dit le concile de Trente (session vi, c. 4). Cette suppléance concerne la rémission de la coulpe du péché, non le caractère à imprimer ni la totalité de la peine due au péché à supprimer. […] Il est de foi que les hommes sont aussi sauvés par le baptême de feu. »

Voilà qui est bien clair. Le Baptême de désir est un acte surnaturel de charité (ou de contrition parfaite, c’est équivalent) qui, parce qu’il inclut un acte de la foi théologale, fait réellement appartenir à l’Église catholique et, pour autant, procure le Salut.

On comprend dès lors que l’Office divin fasse l’éloge de martyrs qui n’ont pas reçu le baptême d’eau (par exemple, sainte Émérentienne, 23 janvier [1]) ; de même saint Ambroise a procédé aux obsèques chrétiennes de l’empereur Valentinien  II encore catéchumène, en déclarant : « Si martyres suo abluuntur sanguine et hunc sua pietas abluit et voluntas — de même que les martyrs sont purifiés par leur sang, de même sa piété et sa volonté ont purifié celui-ci. »

Ceux que le dogme Hors de l’Église pas de Salut hérisse ont trouvé dans la doctrine du Baptême de désir le prétexte rêvé pour réduire à un vain mot la nécessité de l’appartenance à l’Église catholique : n’importe quel désir du Baptême, ou n’importe quelle « bonne foi » sans désir, ou la simple vertu naturelle, ou n’importe quelle générosité dans l’incrédulité ont été étiquetés Baptême de désir, et donc ont été promus comme ouvrant la porte du Salut. C’est là un abus dévastateur pour l’intégrité de la foi catholique, pour l’honneur de l’Église et pour le Salut des âmes.

Contre cette dernière erreur, d’aucuns ont réagi en niant la réalité et l’efficacité pour le Salut du Baptême de désir. Ils sont tombés ainsi dans le déni de ce que toute la Tradition de l’Église proclame, et qui relève de la foi catholique, comme nous le rappelle opportuné­ment saint Alphonse. Voulant combattre une erreur pernicieuse, ils sont tombés dans une erreur contraire tout aussi pernicieuse. Notre diagramme s’observe une fois de plus.

  Pourquoi nous parlez-vous de cela ici et maintenant ?

  Cette erreur – la négation du Baptême de désir comme produisant le Salut – qui s’accompagne d’un vrai mépris pour ceux qui, humblement, s’en tiennent à la doctrine certaine, commune et antique de l’Église catholique, a eu comme porte-drapeau un jésuite américain de Boston, le Père Léonard Feeney (1897-1978). Son influence s’est exercée principalement en Amérique du Nord. Ce sont de jeunes prétentieux, bénédictins autoproclamés, qui ont repris au Canada le flambeau vénéneux de l’erreur ; et si leur influence s’est bien étendue, elle est restée marginale en Europe.

Mais voici qu’il y a du nouveau : ces contempteurs de la doctrine catholique viennent d’établir une tête-de-pont sur le vieux continent, dans le Jura français, profitant de la naïveté d’un prêtre, honorable par ailleurs. Ils semblent s’être aussi assuré les services d’un pseudo-prêtre qui a laissé en Aquitaine un souvenir très amer. Voilà la double raison pour laquelle j’en parle hic et nunc. Il est à craindre que leur propagande n’impressionne les esprits peu au fait de la doctrine catholique, parce qu’ils se présentent comme des « durs », des anti-Vatican  II, des sans-compromission : ce qui séduit souvent les esprits superficiels qui ne vont pas chercher plus avant.

S’il faut donner des précisions, j’en donnerai. Mais il ne s’agit pas d’une question de personnes. C’est la doctrine et même l’intégrité de la foi catholique qui sont en cause : voilà qui est plus grave et plus urgent que tout le reste.

Pour que la doctrine catholique soit bien comprise et bien claire, je place à la suite de cet avertissement deux textes d’inégale valeur.

Le premier, transcris ci-dessous, émane du Saint-Office. Le décret d’excommunication du Père Feeney (1953) fait suite à une lettre adressée en 1949 par le même Saint-Office à l’archevêque de Boston, pour établir dans les faits et réfuter dans la doctrine les menées du Père Feeney. Bien que ce texte ne parût pas aux Acta Apostolicæ Sedis, son autorité est grande et son exposé lumineux.

Le second est de votre serviteur, et date de la première moitié des années 1980 : il expose l’autorité, le sens et la portée du dogme Hors de l’Église pas de Salut.

http://ddata.over-blog.com/0/18/98/43/quicumque/HEPDS.pdf

---------------------------

[1] Éloge de la sainte au bréviaire : « Émérentienne, vierge romaine, sœur de lait de la bienheureuse Agnès, et encore catéchumène, était animée d’une foi et d’une charité ardentes. Comme elle reprochait avec véhémence aux adorateurs des idoles les violences qu’ils exerçaient contre les chrétiens, elle fut lapidée par une multitude ameutée. Priant au milieu de ses souffrances, elle fut baptisée dans son propre sang, qu’elle répandit courageusement pour Jésus-Christ et rendit son âme à Dieu près du tombeau de sainte Agnès. »


Pourquoi et comment

le Saint-Office a fulminé, le 13 février 1953,
l’excommunication du R. P. Léonard Feeney, s. j.

Quelques années auparavant un groupe d’étudiants de l’Université de Harvard se réunissait régulièrement au Centre d’accueil Saint-Benoît, à Boston, dont l’aumônier était le R. P. Léonard Feeney s. j.

Trois professeurs laïques furent exclus du collège des Pères Jésuites par décision du recteur, parce que professant à propos de l’affirmation Hors de l’Église pas de salut des doctrines erronées.

Mais bientôt le Père Feeney prit fait et cause pour ces professeurs et il les intégra dans le corps professoral de son Centre, se rebellant ainsi contre son supérieur. L’archevêque de Boston, Mgr Cushing, se vit obligé de condamner le Père Feeney et de lui enlever à partir du 1er janvier 1949 les pouvoirs d’entendre les confessions.

Une lettre du Saint-Office à l’archevêque de Boston dénonça l’hérésie du Père Feeney, mais celle-ci ne fut pas rendue publique au moment de sa publication en août 1949.

Voici le texte de cette Lettre du Saint-Office du 8 août 1949.

Cette Suprême Sacrée Congrégation a suivi très attentivement le commencement et le cours de la sérieuse controverse, soulevée par certains associés du St. Benedict Center et du Boston College, concernant l’interprétation de la maxime : Hors de l’Église point de salut.

Après avoir examiné tous les documents nécessaires ou utiles sur ce sujet – entre autres le dossier envoyé par votre chancellerie, les recours et rapports où les associés du St. Benedict Center exposent leurs opinions et leurs réclamations, et en outre beaucoup d’autres documents se rapportant à cette controverse recueillis par voie officielle, – la Sacrée Congrégation a acquis la certitude que cette malheureuse question a été soulevée parce que le principe « hors de l’Église point de salut » n’a pas été bien compris ni examiné et que la controverse s’est envenimée par suite d’un sérieux manquement à la discipline, provenant du fait que certains membres des associations mentionnées ont refusé respect et obéissance aux autorités légitimes.

En conséquence, les Éminentissimes et Révérendissimes Cardinaux de notre Suprême Congrégation ont décrété en session plénière, le mercredi 27 juillet 1949, et le Souverain Pontife, en l’audience du jeudi suivant 28 juillet 1949, a daigné approuver l’envoi des explications doctrinales, de l’invitation et des exhortations suivantes.

Nous sommes obligés par la foi divine et catholique à croire toutes les choses que contient la Parole de Dieu, Écriture ou Tradition, et que l’Église propose à la foi comme divinement révélé non seulement par un jugement solennel, mais encore par son magistère ordinaire et universel (Denzinger 1792).

Or, parmi les choses que l’Église a toujours prêchées et ne cessera pas d’enseigner, il y a aussi cette déclaration infaillible où il est dit qu’il n’y a pas de salut hors de l’Église.

Cependant, ce dogme doit s’entendre dans le sens que lui attribue l’Église elle-même. Le Sauveur, en effet, a confié l’explication des choses contenues dans le dépôt de la foi, non pas au jugement privé, mais à l’enseignement de l’autorité ecclésiastique.

Or, en premier lieu, l’Église enseigne qu’en cette matière il existe un mandat très strict de Jésus-Christ, car il a chargé explicitement ses apôtres d’enseigner à toutes les nations d’observer toutes les choses qu’il avait lui-même ordonnées (Matth. XXVIII, 19-20).

Le moindre de ces commandements n’est pas celui qui nous ordonne de nous incorporer par le Baptême au Corps mystique du Christ qui est l’Église, et de rester unis avec lui et avec son Vicaire par qui lui-même gouverne ici-bas son Église de façon visible.

C’est pourquoi nul ne se sauvera si, sachant que l’Église est d’institution divine par le Christ, il refuse malgré cela de se soumettre à elle ou se sépare de l’obédience du Pontife romain, Vicaire du Christ sur la terre.

Non seulement notre Sauveur a-t-il ordonné que tous les peuples entrent dans l’Église, il a aussi décrété que c’est là un moyen de salut sans lequel nul ne peut entrer dans le royaume éternel de la gloire.

Dans son infinie miséricorde, Dieu a voulu que, puisqu’il s’agissait des moyens de salut ordonnés à la fin ultime de l’homme non par nécessité intrinsèque, mais seulement par institution divine, leurs effets salutaires puissent également être obtenus dans certaines circonstances, lorsque ces moyens sont seulement objets de « désir » ou de « souhait ». Ce point est clairement établi au Concile de Trente aussi bien à propos du sacrement de Baptême qu’à propos de la Pénitence (Denzinger 796 & 807).

Il faut en dire autant, à son plan, de l’Église en tant que moyen général de salut. C’est pourquoi, pour qu’une personne obtienne son salut éternel, il n’est pas toujours requis qu’elle soit de fait incorporée à l’Église à titre de membre, mais il faut lui être uni tout au moins par désir ou souhait.

Cependant, il n’est pas toujours nécessaire que ce souhait soit explicite comme dans le cas des catéchumènes. Lorsque quelqu’un est dans une ignorance invincible, Dieu accepte un désir implicite, ainsi appelé parce qu’il est inclus dans la bonne disposition de l’âme, par laquelle l’homme désire conformer sa volonté à celle de Dieu.

Ces choses sont clairement exprimées dans la Lettre dogmatique publiée par le Souverain Pontife Pie  XII, le 29 juin 1943, « sur le Corps mystique de Jésus-Christ » (AAS. XXXV, pp. 193 sqq.). Dans cette Lettre, en effet, le Souverain Pontife distingue clairement ceux qui sont actuellement incorporés à l’Église comme membres et ceux qui lui sont unis par le désir seulement.

Parlant des membres qui forment ici-bas le Corps mystique, le même auguste Pontife dit : « Seuls font partie des membres de l’Église ceux qui ont reçu le Baptême de régénération et professent la vraie foi, qui, d’autre part, ne se sont pas pour leur malheur séparés de l’ensemble du Corps ou n’en ont pas été retranchés pour des fautes très graves par l’autorité légitime » (Mystici Corporis).

Vers la fin de la même Encyclique, invitant à l’unité, avec la plus grande affection, ceux qui n’appartiennent pas au corps de l’Église catholique, il mentionne ceux qui « par un certain désir et souhait inconscient, se trouvent ordonnés au Corps mystique du Rédempteur » (Mystici Corporis). Il ne les exclut aucunement du salut éternel, mais il affirme par ailleurs qu’ils se trouvent dans un état « où nul ne peut être sûr de son salut éternel » (ibid.), et même qu’« ils sont privés de tant et de si grands secours et faveurs célestes, dont on ne peut jouir que dans l’Église catholique » (ibid.).

Par ces paroles, le Pape condamne aussi bien ceux qui excluent du salut éternel les hommes qui ne sont unis à l’Église que par le désir implicite, que ceux qui affirment erronément que tous les hommes peuvent se sauver à titre égal dans toutes les religions (Cf. Pie  IX, Singulari quadam, Denzinger 1642 sqq. ; Pie  IX, Quanto conficiamur mœrore, Denzinger 1677).

Cependant, il ne faudrait pas croire que n’importe quelle sorte de désir d’entrer dans l’Église suffise pour le salut. Le désir par lequel quelqu’un adhère à l’Église doit être animé de charité parfaite. Un désir implicite ne peut pas non plus produire son effet si l’on ne possède pas la foi surnaturelle « car celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’il existe et qu’il rémunère ceux qui le cherchent » (Heb. XI, 6). Le Concile de Trente déclare : « La foi est le principe du salut de l’homme, le fondement et la racine de toute justification. Sans elle, il est impossible de plaire à Dieu et de compter parmi ses enfants » (Session VI, c. 8 ; Denzinger 801).

Il est évident, d’après ce qui précède, que les idées proposées par le périodique From the Housetops (n. 3) comme l’enseignement authentique de l’Église catholique, sont loin de l’être et sont très dangereuses aussi bien pour ceux qui sont dans l’Église que pour ceux qui vivent en dehors d’elle.

De cet exposé doctrinal découlent certaines conclusions touchant à la discipline et à la conduite, que ne peuvent méconnaître ceux qui défendent avec vigueur la nécessité d’appartenir à la véritable Église et de se soumettre à l’autorité du Pontife romain et des évêques « que l’Esprit-Saint a désignés pour gouverner l’Église » (Act. XX, 28).

C’est pourquoi il est inexplicable que le St. Benedict Center puisse prétendre être un groupe catholique et désirer être considéré comme tel et qu’en même temps il ne se conforme pas aux prescriptions des canons 1381 et 1382 du Code de droit canonique, et continue d’être une cause de discorde et de révolte contre l’autorité ecclésiastique, et de trouble pour beaucoup de consciences.

En outre, il est difficile de comprendre qu’un membre d’un Institut religieux, le P. Feeney, se présente comme « défenseur de la foi » et qu’en même temps il n’hésite pas à attaquer l’enseignement donné par les autorités légitimes et ne craigne même pas d’encourir les graves sanctions dont le menacent les sacrés canons pour les violations graves de ses devoirs de religieux, de prêtre et de simple membre de l’Église.

Enfin, il n’est pas prudent de tolérer que certains catholiques revendiquent pour eux-mêmes le droit de publier un périodique, dans l’intention d’y exposer des doctrines théologiques, sans la permission de l’autorité ecclésiastique compétente, que l’on appelle imprimatur et qui est prescrite par les sacrés canons.

Ceux, donc, qui s’exposent au grave danger de s’opposer à l’Église, doivent méditer sérieusement qu’une fois que « Rome a parlé », ils ne peuvent passer outre même pour des raisons de bonne foi. Leur lien à l’Église et leur devoir d’obéissance sont certainement plus stricts que pour ceux qui adhèrent à elle « seulement par un désir inconscient ». Qu’ils comprennent qu’ils sont les enfants de l’Église, affectueusement soutenus par elle avec le lait de la doctrine et les sacrements, et que, après avoir entendu la voix de leur Mère, ils ne peuvent donc pas être excusés d’ignorance coupable. Qu’ils comprennent que le principe suivant s’applique à eux sans restriction : La soumission à l’Église catholique et au Souverain Pontife est nécessaire au salut.

Ce document fut rendu public le 4 septembre 1952. Le Père Feeney, au lieu de se soumettre, se révolta davantage et commença une campagne de violence contre l’autorité de l’Église. Le 25 octobre 1952, il fut mandé à Rome mais refusa de s’y rendre ; après un dernier avertissement, il fut excommunié.

Il continua à occuper le Centre Saint-Benoît et eut une centaine d’adeptes qui, au milieu de leurs prières, lançaient des invectives. Ils prirent le nom d’Esclaves du Cœur Immaculé de Marie. Le Père Feeney fut absous par Paul  VI en 1972, sans qu’aucune rétractation lui soit demandée ! Belle collusion…

Décret du Saint-Office

Comme le prêtre Léonard Feeney, résidant à Boston (Saint Benedict Center), lequel à cause du grave refus d’obéissance à l’Autorité ecclésiastique avait été déjà suspendu a divinis, nonobstant les avertissements réitérés et l’instante menace d’excommunication à encourir ipso facto, n’est pas venu à résipiscence, les Éminentissimes et Révérendissimes Pères préposés à excommunié avec la sauvegarde de la foi et des mœurs, dans la séance plénière du mercredi 4 février 1953, l’ont déclaré tous les effets de droit.

Et le jeudi 12 février 1953, Sa Sainteté Pie  XII, Pape par la Providence de Dieu, a approuvé, confirmé le décret des Éminentissimes Pères et ordonné qu’il fût rendu public [AAS XLV, 1953, p. 100].

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans de Ecclesia
commenter cet article
19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 17:35

 

La semaine dernière, je vous ai annoncé la parution prochaine du maître-ouvrage du Père Louis Lachance : L’humanisme politique de saint Thomas d’Aquin.

La réalisation de l’ouvrage est en bonne voie, et les délais seront tenus.

Pour vous donner une idée de la qualité de l’ouvrage, tant de sa rédaction que de son édition, j’en ai extrait la page 31 et la page 120  que vous pourrez voir en image et lire en format pdf.

 

En outre, j’ai reçu un commentaire auquel je veux ici répondre.

Ce commentaire, tout en se réjouissant de la réédition de l’ouvrage, déplore le terme d’humanisme employé par le Père Lachance, parce que ce mot a acquis une connotation sulfureuse.

Il est bien vrai que ceux qui, au XVIe siècle et par la suite, se sont attribué le nom d’humanistes l’ont fait pour se dresser (fort insidieusement) contre la foi catholique et pour décisivement contribuer à la destruction de la chrétienté.

 

Il faut cependant observer deux choses.

Tout d’abord, le nom de saint Thomas d’Aquin est une garantie suffisante d’orthodoxie, de sagesse, de climat de foi.

Ensuite, et surtout, le Père Lachance a voulu ainsi signifier que la doctrine politique de saint Thomas d’Aquin n’est pas une construction a priori, n’est pas une déduction métaphysique, n’est pas une théorie issue de son imagination.

Cette doctrine est fondée sur une profonde observation de la réalité, des composantes et des tendances de la nature humaine, des conditions concrètes dans lesquelles l’homme doit vivre et bien vivre, doit se perfectionner et doit atteindre sa fin dernière. Alors apparaît que la vie en société est une requête, non seulement matérielle mais plus encore morale et spirituelle, de ladite nature humaine en laquelle nous devons vivre, atteindre notre perfection et obtenir notre fin.

La sagesse métaphysique, la lumière de la Révélation chrétienne, la droiture de la volonté requise par la vertu de prudence viennent illuminer, purifier et orienter cette quête.

 

On a donc affaire au véritable humanisme, celui que le prince des théologiens met en œuvre pour exposer une doctrine solide et souple, qui sait s’effacer devant les mille contingences de la réalité des temps, des lieux, des coutumes, des passions (etc.) sans rien perdre de sa puissance directrice ni de sa plénitude de vérité.

Il aurait été dommage de se priver du terme d’humanisme, qui décrit si bien cela. Il est temps de le reconquérir pour lui redonner son vrai sens — celui d’une adaptation à la véritable nature humaine : créée par Dieu avec sa nécessité rationnelle, sociale et politique (et sa loi naturelle) ; gratuitement élevée à l’ordre surnaturel ; profondément désorganisée et blessée par le péché ; miséricordieusement enseignée et rachetée par Jésus-Christ ; vivant ici-bas dans l’attente de la révélation de la gloire des fils de Dieu.

 

 

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans Doctrine sociale de l'Église
commenter cet article
7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 21:26

Paraîtra très prochainement une réédition de  l’ouvrage
du Père Louis Lachance o.
 p.
 

L’humanisme politique de saint Thomas d’Aquin

Jaquette HP

 

Ce maître-livre expose la doctrine de saint Thomas sur les éléments essentiels de la science et de la vie politiques : nature et nécessité de la société, essence morale et primauté du bien commun, nature de l’autorité, permanence et exigence de la loi naturelle, ordination de la vie temporelle à la vie éternelle. 

Le Père Lachance ne livre pas au lecteur une sorte de prêt-à-penser illusoire et décevant, mais il l’introduit dans l’intelligence de la doctrine de saint Thomas d’Aquin et, à l’école de ce maître, dans la juste connaissance de la condition humaine réelle et de tous les éléments qui y concourent. 

Pour cette raison, la lecture de ce beau livre est une expérience plaisante et fructueuse : l’intelligence est dilatée par un exposé médité et graduel qui non seulement instruit, mais forme et structure l’esprit, et conduit à l’admiration de l’œuvre de Dieu. C’est une joie précieuse de saisir en profondeur la réalité des choses, en un domaine qui – à tort – passe pour opaque, fastidieux et facultatif. 

Nouvelle édition soigneusement revue, conforme à la seconde édition (1964), augmentée d’une préface et de plusieurs index. 

Un volume relié pleine toile de 550 pages — Parution le 30 juin 2014 

Prix à parution : 48 € — Prix de lancement : 40 €.

 

Bulletin-HP-1

Bulletin-HP-2

 

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans Doctrine sociale de l'Église
commenter cet article
4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:27

 

Dans cinq articles récents de son blog Kyrie eleison (http://www.dinoscopus.org/), mgr Richard Williamson a entrepris une tâche qui dépasse manifestement ses compétences théologiques et qui donne à penser sur son adhésion à la doctrine catholique ; en effet, il porte à leur paroxysme les faux principes professés et mis en œuvre dans la fraternité Saint-Pie-X.

Il a dessein de réfuter les sédévacantistes – ce qui est un droit que personne ne lui conteste – sans même sembler se rendre compte que l’origine séparatiste de son épiscopat est mille fois plus problématique, puisqu’une telle origine est explicitement condamnée par l’Église, et qu’elle constitue un « attentat contre l’unité de l’Église » dixit Pie XII. Quoi qu’il en soit et indépendamment de cela, la diatribe williamsonienne échoue totalement, pour la simple raison qu’elle revient à nier la doctrine catholique et à vider le sens des textes dogmatiques pour les rendre inopérants : elle ne peut être que fausse et néfaste.

*

On sait que je goûte peu ce mot de sédévacantisme, en ce qu’il donne à croire qu’il désigne un principe présentant quelques traits originaux, que ses partisans veulent promouvoir et voir durer. La réalité est au rebours de cela : l’affirmation que le Saint-Siège est vacant de toute autorité pontificale est une conclusion (conclusion qui demeure à l’intérieur de la lumière de la foi), que les sédévacantistes désirent voir finir au plus vite (par des moyens primordialement surnaturels, conformes à la constitution de l’Église) ; c’est une conclusion qui les attriste mais qu’ils croient indispensable de reconnaître pour professer la foi catholique dans son intégrité et pour ne pas gauchir la doctrine de l’Église.

Si mgr Williamson s’était avisé de cela, il se serait placé au point de vue de l’acte de foi et de la doctrine que l’Église professe sur elle-même, au lieu de se laisser aller à un naturalisme qui lui fait multiplier les sophismes (c’est-à-dire les raisonnements qui ont une apparence de sagesse, mais qui sont trompeurs et erronés). Je me contente d’en mentionner quelques-uns.

« La question [des papes conciliaires] n’est pas d’une importance primordiale. S’ils n’ont pas été Papes, de toute manière la foi catholique et la morale, au moyen desquelles je dois “faire mon salut avec crainte et tremblement” (Phil. II, 12) n’ont pas changé d’un iota. Et, s’ils ont été Papes, de toute façon je ne peux leur obéir dans la mesure où ils se sont éloignés de cette foi et de cette morale, car “nous devons obéir à Dieu avant que d’obéir aux hommes” (Act. V, 29). »

Voilà un paragraphe qui ne manque pas d’impressionner quiconque a le souci du salut de son âme… mais qui en réalité n’est qu’un grossier sophisme. Car voici la foi catholique : « En conséquence nous déclarons, disons et définissons qu’il est absolument nécessaire au salut, pour toute créature humaine, d’être soumise au pontife romain » (Boniface VIII, bulle Unam Sanctam, 18 novembre 1302). Dissocier le salut éternel d’avec la soumission au Souverain Pontife, c’est injurier Jésus-Christ qui a fondé l’Église sur saint Pierre et ses successeurs, et perdre les âmes.

Invoquer les Actes des Apôtres (« il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ») contre le Souverain Pontife ne manque pas d’impressionner tous ceux qui veulent obéir à Dieu par-dessus tout, mais c’est en réalité un grossier sophisme. Car voici la foi catholique : « Bien au contraire, le divin Rédempteur gouverne son Corps mystique visiblement et ordinairement par son vicaire sur la terre » Pie XII, Mystici Corporis, 29 juin 1943. Dissocier l’autorité du souverain Pontife d’avec l’autorité de Jésus-Christ, ou prétendre qu’obéir au Pape c’est simplement « obéir aux hommes », c’est injurier Jésus-Christ qui a communiqué sa propre autorité à saint Pierre et à ses successeurs, et perdre les âmes.

Et mgr Williamson d’appeler au passage saint Augustin à la rescousse, en lui attribuant le principe : in dubiis libertas. Non seulement l’attribution est fausse [1], mais plus encore saint Augustin tiendrait que le doute, en matière de doctrine et d’action, n’engendre pas la liberté mais la nécessité de chercher plus intensément la vérité. Le doute n’est pas un bien désirable (ce qui pourrait justifier la liberté qu’on lui attache) mais une carence de l’esprit, à laquelle on doit remédier — si ce peut être l’objet d’une quête vertueuse.

Fort de cela, mgr Williamson entreprend une démolition systématique du Magistère de l’Église : le Magistère ordinaire et universel n’existe plus, parce qu’il veut entendre ordinaire dans un sens trivial, et qu’il entend universel dans un sens explicitement écarté par le (premier) concile du Vatican et adopté par le magistère post-conciliaire [2]. Les jugements ex cathedra du souverain Pontife n’existent plus, puisqu’ils doivent se fonder (prétend-il) sur le magistère ordinaire et universel (qui n’existe plus) ; il soutient cette prétention en contradiction avec la définition du (premier) concile du Vatican qui précise que « ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église ».

Cette démolition continue par la confusion de l’ordre de la connaissance et l’ordre de l’être, par la confusion entre l’infaillibilité et l’inerrance [3] ; par la prétention de faire de la conformité à la Tradition une condition de l’infaillibilité du magistère, alors qu’elle en est la conséquence [4] etc.

Il n’y a plus de magistère, plus d’obéissance, plus d’unité de la hiérarchie… plus rien. Vider le dogme catholique par l’intérieur, en altérant les notions que Dieu et le Magistère de l’Église utilisent pour s’adresser à l’intelligence humaine, cela a un nom dans l’histoire des doctrines : cela s’appelle le modernisme. Modernisme au sens précis du terme, tel que le forge saint Pie X. Je n’utilise pas le terme au sens mondain ni au sens qu’on rencontre dans les polémiques menées par des ignorants : mais bien au sens de la destruction de l’intelligence de la foi.

Il n’y a plus d’Église catholique non plus. Car, comme bouquet final, pensant « regarder vers l’infinie hauteur et profondeur de Dieu Lui-même », voilà que mgr Williamson nous livre le fond de sa pensée : depuis sept siècles, l’Église catholique s’est placée à la remorque de l’humanité qui tourne le dos à Dieu ; l’Église est sur une mauvaise pente, et, pour compenser ou camoufler cela, elle renforce l’infaillibilité du Magistère. Que voilà une fine théologie, un profond amour de l’Église. Le chevalier Williamson se retrouve, à travers les siècles, seul à combattre de façon efficace et adéquate « l’hérésie universelle du libéralisme ». Mais à quel prix !

Nous en sommes rendus à un triste niveau. Kyrie eleison, c’est le cas de le dire et de le répéter sans cesse : Seigneur, ayez pitié de nous.

-------------------------------------------------

[1]  Souvent, on voit çà ou là attribuer à saint Augustin l’adage : « In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas », unité dans les choses nécessaires, liberté dans les choses douteuses, charité en toutes choses.

Or cette formule est introuvable dans saint Augustin. En fait, elle est due au protestant Peter Meiderlin (Rupertus Meldenius) (22 mars 1582 – 1 juin 1651) à propos des controverses entre protestants.

Référence : Joseph Leclerc s.j. dans Recherches de sciences religieuses, tome XLIX, décembre 1961, pp. 549-560. Note complémentaire dans le tome LII-3 page 432 (1964). Cf. Esprit et Vie (ex Ami-du-Clergé) du 20 mars 1973, page 98 (couverture).

Hypothèse : c’est le titre de l’œuvre [Paraenesis votiva pro pace ecclesiæ ad theologos augustanæ confessionis] d’où est tirée cette phrase qui l’aurait fait attribuer à saint Augustin — mais par grossière confusion, car « Augustanæ Confessionis » ne désigne pas les « Confessions de saint Augustin » mais la « Confession d’Augsbourg », manifeste doctrinal du protestantisme luthérien.

Il est d’ailleurs difficile d’attribuer ce texte à saint Augustin, pour peu qu’on y réfléchisse un peu.

Il n’aurait bien sûr fait aucune difficulté pour « in omnibus caritas », bien au contraire.

Mais la distinction entre « dubiis » et « necessariis » relève du grand écart : non seulement ce sont deux notions qui ne sont pas du même genre (l’une ressortit à la connaissance, l’autre à l’être) mais aussi entre les deux, il y a tout le probable, et le certain contingent. Et puis il y a des choses douteuses qu’on peut (ou même qu’on doit) laisser en l’état, tandis qu’il y a des doutes qu’on a le devoir de lever : quand il y va de l’honneur de Dieu, de la validité des sacrements, de la conduite à suivre en justice, de ce qui est nécessaire à la compréhension de la foi et de la parole du Magistère.

En fait, cette distinction n’a de sens que dans l’optique du libre examen protestant : là où la Bible ne souffre aucune divergence d’interprétation, nécessité et unité. Le reste est rejeté dans le domaine du douteux et du libre, chacun étant juge de ce qui est nécessaire et ce qui est douteux.

[2]  Concile du Vatican, Dei Filius, Denzinger 1792 : « On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par tradition, et que l’Église, soit dans un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel propose à croire comme vérité révélée. » Le sens de l’expression Magistère ordinaire et universel est précisé dans les interventions et rapports officiels de la Députation de la foi, chargée d’expliquer aux Pères avant le scrutin le sens exact de ce qu’ils allaient définir. La Députation renvoie à la Lettre apostolique de Pie  IX Tuas libenter du 21 décembre 1863 : « Quand il ne s’agirait que de la soumission qui doit se manifester par l’acte de foi divine, on ne pourrait pas la restreindre aux seuls points définis par les décrets des Conciles œcuméniques ou des Pontifes romains et de ce Siège apostolique ; il faudrait encore l’étendre à tout ce qui transmis, comme divinement révélé, par le corps enseignant ordinaire de toute l’Église dispersée dans l’univers » Denzinger 1683. Universel indique dans cette expression l’universalité de l’Église enseignante le Pape et les évêques subordonnés. Le Magistère universel est donc le pouvoir d’enseignement de l’Église exercé par le Pape et l’ensemble des évêques actuellement vivants. Il est ordinaire parce qu’il a lieu par mode d’exposé, et non par mode de jugement solennel.

Voici que mgr Williamson veut entendre ordinaire au sens où on l’emploie dans l’expression triviale : Ça, c’est pas ordinaire ! et qu’il se rallie au sens post-conciliaire du mot universel, à savoir l’universalité dans le temps et non simplement dans l’espace — diachronique et non simplement synchronique (Note doctrinale de la Congrégation pour la doctrine de la foi jointe à la lettre apostolique Ad tuendam fidem de Jean-Paul II, 18 mai 1998).

[3]  Cette confusion lui avait déjà été signalée en 1979 par le R. P. Guérard des Lauriers (Cahiers de Cassiciacum, n°2, novembre 1979, pp. 88-91) et je lui en avais moi-même montré qu’elle rend vaine l’infaillibilité du Magistère de l’Église, tant celle du Pape que celle de l’Église enseignante dans toute son extension : c’était au cours d’une retraite, au moment de prendre congé, le 20 (ou 21 ?) novembre 1979 à Écône.

[4]  Cette prétention, non seulement détruit l’infaillibilité du Magistère, mais rend impossible la foi catholique elle-même. Voyez http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/18/98/43/La-foi-est-infrangible/A-5-Ruine-de-la-foi.pdfet aussi http://www.quicumque.com/article-la-sainte-eucharistie-et-le-nouveau-jansenisme-75355722.html.

[5]  Tout au long de ces cinq articles, on assiste à une invocation répétée, incantatoire, de la lutte contre le libéralisme. Au mépris de la doctrine, au mépris du Magistère, au mépris de l’être historique de l’Église. Tout cela ne laisse pas d’être inquiétant.

On connaissait un « antilibéralisme » qui permet de juger et de dénigrer son prochain. On connaissait un « antilibéralisme » qui permet de s’immiscer dans toutes les affaires du prochain. On connaissait un « antilibéralisme » qui permet d’occulter des situations matrimoniales irrégulières, d’effacer de graves déviations morales ou de faire comme si de lourdes censures avaient été absoutes (« l’aumône antilibéralisme couvre une multitude de péchés »). On a maintenant un « antilibéralisme » qui se nourrit de modernisme… Le caractère commun de ces « antilibéralismes », c’est qu’ils ne définissent jamais ce qu’est le libéralisme. C’est pourtant par là qu’il faut commencer si l’on veut se garder de lui et le combattre vraiment.

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans de Ecclesia
commenter cet article
27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 12:20

Lorsque quelqu’un veut publiquement agir pour soutenir une cause juste, pour combattre un mal collectif, pour bâtir quelque projet qui contribue au bien commun – temporel ou surnaturel – il est facilement suspecté d’activisme par ceux qui estiment que son activité est trop prenante ou trop voyante.

Cette appréciation, même si elle est parfois entachée d’ignorance, est l’occasion providentielle pour s’interroger, pour examiner la rectitude de sa propre démarche : cette action entreprise ou à entreprendre est-elle de l’activisme ? — de ce déplorable activisme qui produit un vide intérieur et une inefficacité extérieure (ou pis : une efficacité inverse).

Voici l’énumération de trois formes d’activisme (se recoupant çà ou là) qui guide vers la réponse. Si l’on ne se situe dans aucune des catégories, il faut ne pas hésiter à agir ; car il existe pis que l’activisme : l’immobilisme.

Cet immobilisme est parfois justifié comme étant une forme de sagesse, voire de contemplation. C’est oublier que la contemplation est une activité ; elle est même, de soi, la plus haute activité humaine. La sagesse commande et gouverne la prudence, qui est une vertu éminemment active puisqu’elle s’achève dans l’imperium, dans la mise en œuvre effective de ce qui a été jugé opportun ou nécessaire dans les circonstances concrètes dans lesquelles on se trouve.

Il est vrai que plus une action est immanente, plus elle est perfectionnante (toutes choses égales d’ailleurs). C’est cela qui fonde cette vérité qui a fait  et qui fait la civilisation : la primauté de la contemplation. Mais il ne faut pas oublier que c’est le propre de la charité (selon l’ordre surnaturel) et du bien commun (selon l’ordre naturel) de rendre les actions supra-immanentes puisqu’elles insèrent l’agent dans un ordre qui le dépasse et qui l’achève (au sens de pourvoir à la fin dernière et non au sens de donner la mort ).

Revenons à nos trois formes, dont le discernement permet de connaître la nature de l’activisme, et des points à surveiller si l’on veut n’y point tomber.

1.  Il est un activisme qui consiste à agir pour agir, sans connaître le but à atteindre ni étudier la doctrine qui le désigne et le définit. C’est un activisme d’ignorance, de paresse d’esprit, de cécité. Plus l’action est vigoureuse et prenante, plus il faut avoir une vue dominante de l’action, dans ses principes et dans ses buts. Plus donc il faut la fonder en doctrine, en étude et en réflexion.

2.  Il est un activisme qui consiste en l’emploi de moyens mauvais : soit de moyens mauvais en eux-mêmes – et c’est le pire des activismes – soit de moyens mauvais eu égard au but et aux circonstances. On ne combat pas pour la vérité en usant de mensonges ; on ne combat pas pour le bien commun par le recours au terrorisme (menace ou assassinat d’innocents) ; on ne combat pas pour un but surnaturel en donnant la primauté aux moyens naturels, ou en se contentant de ceux-ci ; on ne combat pas le péché en s’établissant dans l’occasion qui y conduit. Il y a une logique des moyens qui est beaucoup plus puissante que les bonnes intentions qu’on a pu apporter au départ, et qui dévoie l’action.

3.  Il est enfin un activisme de désordre ou de disproportion. En règle générale, il est imprudent que l’action dont il est question soit accomplie au détriment du devoir d’état spirituel, familial ou professionnel. Il peut y avoir des cas d’urgence ou de nécessité commune, certes, mais l’observation de la manière dont ces devoirs d’état sont préservés et soutenus est un nécessaire critère de discernement pour savoir si l’on est tombé dans l’activisme.

La perfection de l’homme est morale ; elle consiste dans son activité : mais ce doit être une activité vraie, bonne, ordonnée et proportionnée ; autrement dit, une activité vertueuse. Alors le danger d’être un activiste est écarté.

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans Doctrine sociale de l'Église
commenter cet article
30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 21:25

Non, ce n’est pas du tyrannicide en lui-même que je m’inquiète : il n’est pas un problème moral d’usage quotidien. C’est la désinvolture à l’égard de la doctrine catholique qui est vraiment alarmante. Je m’explique.

Parcourant le catalogue de La librairie française, je remarque un ouvrage au titre prometteur : Jean Bastien-Thiry, De Gaulle et le tyrannicide — Aspect moral d’un acte politique (éditions des Cimes, Paris 2013), par l’Abbé Olivier Rioult, que je ne connais pas plus que cela. Je commande donc ce livre, espérant y trouver une étude morale sur le tyrannicide à partir d’un cas concret.

Autant le dire tout de suite, ma déception fut grande. La première raison en est que l’aspect moral mentionné dans le titre est à peine évoqué : deux pages générales (8 & 9) en annonçant qu’on va se référer à saint Thomas d’Aquin, deux pages (10 & 11) pour répondre à la question Qu’est-ce qu’un tyran ? en citant saint Thomas d’Aquin ; deux pages (16-18) pour étudier la question de La légitimité du tyrannicide, en citant aussi saint Thomas d’Aquin. Le reste de l’ouvrage consiste principalement en un double procès : procès en canonisation pour le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, procès en damnation pour le général De Gaulle. Ce n’était pas cela que je recherchais (Dieu les a jugés en souveraine Équité), et ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.

La partie évoquant l’aspect moral ne constitue que 10% d’un opuscule qui compte soixante pages. C’est bien peu pour régler une question aussi grave. D’autant plus que saint Thomas d’Aquin n’est là que pour faire de la figuration, et non pas comme maître de réflexion. Car le second motif de déception est que cette étude morale est bâclée, traitée avec une légèreté pitoyable puisqu’au bout du compte l’auteur, par dilutions successives, prend le contre-pied de l’enseignement de l’Aquinate.

Saint Thomas refuse toute légitimité morale au tyrannicide : « Si l’excès de la tyrannie devenait intolérable, quelques-uns ont cru qu’il reviendrait au courage des hommes qui s’en sentent la force de tuer le tyran et de s’exposer à des périls mortels pour la libération du peuple. […] Mais cela n’est pas conforme à la doctrine des Apôtres (I Pet. II, 18). […] Ce serait en effet dangereux pour le peuple et ses chefs si des hommes, par leur action privée (privata præsumptione) entreprenaient de tuer les gouvernants, fussent-ils des tyrans. […] Si chacun pouvait, à son gré, attenter à la vie d’un roi, il y aurait plus de danger à sacrifier un roi qu’il n’y aurait d’avantage dans la mort d’un tyran. On voit donc mieux que contre la malfaisance des tyrans, ce n’est pas par les entreprises de quelques particuliers qu’il faut procéder, mais par l’autorité publique » (De Regimine principum I, 6).

Car saint Thomas distingue soigneusement le tyrannicide de l’insurrection légitime. Le premier n’est jamais permis parce qu’il demeure un acte d’ordre privé (même s’il est le fait de plusieurs et dans l’intention du bien public) ; la seconde peut être permise à des conditions très strictes.

Parmi ces conditions, les auteurs mentionnent le fait que la tyrannie doit être manifeste aux yeux de la pars sanior (les gens sages et honnêtes) de la société et qu’il y ait des chances raisonnables de succès (par exemple Castelein, Institutiones philosophiæ moralis et socialis, 1899). C’est que l’insurrection légitime ne peut en aucun cas être un acte d’ordre privé ; il faut qu’il soit assurément un acte de la société, dont l’autorité est, de ce point de vue, une fonction. C’est la société elle-même qui peut rejeter le tyran. Une personne ou un groupe particuliers ne peuvent le faire en leur nom propre (mais ils peuvent en avoir l’initiative).

Bastien-Thiry semble confondre les deux choses en légitimant le tyrannicide par la conjecture que la réussite sera le point de départ d’une réaction vitale de la société. C’est avouer qu’il ne s’agit pour l’heure que d’un homicide qui ne s’élève pas au-dessus d’une action de « justice » privée. Mais cela n’empêche pas notre moraliste d’occasion d’acquiescer, en affirmant que « le colonel Bastien-Thiry et son équipe n’agissaient pas en leur nom propre mais au nom d’une élite nationale… ». Non seulement ce n’est qu’une supposition, mais c’est confondre la nature d’un acte et le résultat qu’on en escompte, c’est montrer qu’on a du mal à concevoir ce qu’est la société.

Cela laisse pantois. Autant légitimer le larcin chaque fois qu’on peut s’entretenir dans l’imagination que le volé renoncera à son droit de propriété.

On assiste, au cours des pages du livre qui traitent de la légitimité du tyrannicide (16-18), à une dilution progressive de l’enseignement de saint Thomas d’Aquin : son non catégorique est peu à peu travesti en oui par immersion dans les considérations de l’auteur mêlées à celle du colonel Bastien-Thiry — ce qui produit une sorte de fondu-enchaîné entre le tyrannicide et l’insurrection ; entre l’interdit, le dangereux et le permis ; dans le bain de l’équivoque entre tuer le tyran, le destituer, se soustraire à son autorité. À la page 18 le tour est joué, et l’on n’y reviendra plus. Habile ? peut-être ; vrai ? certainement pas.

*

Mais ce n’est pas le vice principal de l’opuscule en cause. Ce qui frappe davantage encore, c’est l’absence de toute référence et même de toute allusion au Magistère de l’Église.

Or l’Église catholique a parlé. Elle a condamné les théories justifiant le tyrannicide avec une très grande vigueur. Le doute n’est pas permis. La désinvolture doctrinale devient odieuse.

On lit, dans les actes du Concile de Constance, la condamnation suivante :

« La proposition “Tout tyran peut et doit licitement et méritoirement être tué par n’importe lequel de ses vassaux ou sujets, même en recourant à des pièges, à la flagornerie ou à la flatterie, nonobstant tout serment ou alliance contractée avec lui, et sans attendre la sentence ou l’ordre de quelque juge que ce soit…” est erronée en matière de foi et de mœurs, et le concile la réprouve comme hérétique, scandaleuse, séditieuse et prêtant aux fraudes, aux tromperies, aux mensonges, aux trahisons et aux parjures. De plus il déclare, décide et définit que ceux qui soutiennent avec entêtement cette doctrine très pernicieuse sont hérétiques » (quinzième session, 6 juillet 1415, Denzinger 690).

On peut difficilement être plus net. Et la clause finale aurait dû inviter à quelque prudence : la doctrine est très pernicieuse, les tenants opiniâtres sont hérétiques.

— Objection.  Cette condamnation est certes très sévère, mais elle ne fait pas partie des actes de Constance approuvés par le pape Martin V (qui a même éludé la question à la quarante-cinquième et dernière session, 22 avril 1418). La condamnation n’est donc pas un acte du Magistère suprême de l’Église, ni pontifical ni universel.

— Réponse.  Cela est parfaitement exact. Mais cette condamnation a été promulguée plus tard, beaucoup plus tard, par le Pape Paul V, dans la bulle Cura Dominici Gregis du 24 janvier 1615, et dans des termes très solennels et formels : « Concilii Constantiensis declarationem, decretum ac definitionem circa doctrinam de nece tyranni editam tenoris huiusmodi : [ici, le texte de la condamnation portée à Constance]. Nos, matura deliberatione præhabita, hac nostra perpetua constitutione, apostolica auctoritate innovamus, et, quatenus opus sit, approbamus et confirmamus. Si quis autem diabolico ausu contrarium attentari præsumpserit, eo ipso anathemate innodatus existat. »

— Instance.  Soit… il est impossible de nier que la condamnation de Constance ait pleine autorité dans la sainte Église catholique. Mais ladite condamnation contient plusieurs propositions qui sont liées par la conjonction « et » ou bien juxtaposées. Il suffit donc de ne pas professer l’une des propositions pour éviter de tomber sous la condamnation. On peut donc admettre le tyrannicide, à la condition de ne pas employer des moyens déloyaux.

— Réponse.  Et pourquoi ne pas dire aussi qu’il est permis d’employer des moyens déloyaux à la condition que cela n’aille pas jusqu’à la mort ?

Le sens obvie du texte est de condamner toutes et chacune des propositions énumérées. D’ailleurs, le Pape Paul V, avant de procéder à la promulgation de ladite condamnation, précise soigneusement le sens en lequel il l’entend. Pour ce faire, il relie les divers aspects de la conduite condamnée par la conjonction « aut » (« ou ») montrant bien que ce sont d’une part le tyrannicide lui-même et d’autre part chacun (quomodolibet) des procédés annexes inventoriés qui sont condamnés. « Itaque, ut eorum nefarium et execrandum scelus, qui impias manus principum personis admovere, aut contra eorum salutem quomodolibet attentare diabolica præsumptione non verentur… » D’ailleurs, la condamnation ayant comme objet principal le tyrannicide, il aurait été invraisemblable que le tyrannicide simpliciter puisse échapper à la condamnation.

— Nouvelle instance (timide).  Oui, la clause finale (doctrine pernicieuse, personnes hérétiques) aurait dû inviter à quelque prudence : mais il n’est pas facile de se procurer le texte de cette bulle…

— Nouvelle réponse.  Pour traiter d’un problème si grave, il faut se donner un peu de peine. Sinon, il vaut mieux se taire. Je vous place en annexe, infra, le texte de la bulle ; il est inclus dans le grand bullaire édité à Turin sous Pie IX, lequel est disponible sur le site archive.org accessible ubique terrarum. Il vous restera la peine de la lire et, si vous ne la comprenez pas en lecture directe, de la traduire ou de vous la faire traduire.

*

Voilà qui termine la question morale. Voilà en quoi l’ouvrage qui a été l’occasion de cette brève mise au point est irrecevable. Définitivement.

Et, encore une fois, au-delà des personnes en cause, au-delà même du point de doctrine mis à mal, la désinvolture manifestée à l’égard de la doctrine catholique, du Magistère de l’Église et de saint Thomas d’Aquin lui-même, a quelque chose de vraiment sinistre.

*

Pour finir, j’évoque deux points annexes, qui pourraient, au point de vue historique, modifier la manière d’envisager l’affaire dans son ensemble.

1. Quoi qu’il en soit du jugement moral, quoi qu’il en soit des intentions réelles de Jean Bastien-Thiry, il était trop tard : le 22 août 1962 (date de l’attentat du Petit-Clamart), après les accords d’Évian donc (mars 1962) l’abandon de l’Algérie aux révolutionnaires du FLN était irréversible, tout comme la complicité du peuple de France (91% de oui de la part des français métropolitains au référendum du 8 avril 1962). L’élimination physique du général De Gaulle n’y pouvait plus rien changer. C’est en tout cas l’analyse nettement exprimée par le colonel Chateau-Jobert (1912-2005) au cours d’un dîner aussi instructif que sympathique (en avril 1973 à Lausanne : l’Abbé Jean-Michel Faure et l’Abbé Jacques Seuillot me peuvent servir de témoins, puisque nous étions quatre).

2. Jean Bastien-Thiry voulut-il vraiment occire De Gaulle ? Je n’ai pas de lumière particulière sur la question. Voici ce que je relève dans Itinéraires (n. 72 p. 107, avril 1963) sous la plume de Jean Madiran :

« Cette Déclaration du colonel Bastien-Thiry [du 2 février 1963] reproduit le texte qu’il a lu à l’audience de la Cour militaire de justice. Elle est très différente de ce que nous en avions connu par la rumeur des radios, des articles, des commentaires, des communiqués. À aucun moment elle n’invoque cette théorie du “tyrannicide” dont on a tant parlé. Journalistes et docteurs catholiques, n’écoutant que leur bon cœur, ont été fort nombreux à attester solennellement dans leurs publications que l’inculpé Bastien-Thiry avait tort. Il est exact que la tradition et la doctrine catholiques, si elles admettent dans certains cas la résistance active à l’oppression, et l’insurrection, n’admettent point le “tyrannicide”. Mais Bastien-Thiry n’a allégué aucune forme ni aucune espèce de tyrannicide. Il a invoqué saint Thomas d’Aquin au sujet de la définition du tyran et nullement au sujet de l’assassinat du tyran. Lui-même n’a ni tué ni voulu tuer. Il n’a versé le sang de personne, encore qu’il en ait assumé le risque. Sa tentative, qui a échoué, était d’un enlèvement à main armée du chef actuel de l’État. »


Paulus Papa V, ad perpetuam rei memoriam.

Cura dominici gregis, per abundantiam divinæ gratiæ humilitati nostræ commissa, impigre nos semper, et his præcipue calamitosis temporibus, invigilare cogit, ut pastorali sollicitudine diabolicæ versutiæ conatus destruantur, et ii maximo, quibus, sub ipso boni seu liciti operis titulo, incautos fallit, vel eos, qui sunt intrinsecus lupi rapaces, ovium vestimentis prætexit, salutemque principum, unde publica tranquillitas pendet, in discrimen vocare molitur. Adversus quam rerum perniciem, etsi ecclesiasticis decretis satis provisum est, tamen quoniam temporum conditio et rei gravitas postulant, nostraque in catholicos principes paterna charitas requirit, ut quorum salutem sinceris desideramus affectibus, et a Domino incessanter exposcimus eorum securitati, quantum in Domino possumus, consulamus, amplius providendum duximus.

Itaque, ut eorum nefarium et execrandum scelus, qui impias manus principum personis admovere, aut contra eorum salutem quomodolibet attentare diabolica præsumptione non verentur, ab Ecclesia catholica, quantum ex alto conceditur, ablegetur, et omnis aditus fraudibus et vesanis erroribus præcludatur ; concilii Constantiensis declarationem, decretum ac definitionem circa doctrinam de nece tyranni editam tenoris huiusmodi : « Præcipua sollicitudine volens hæc sacrosancta synodus ad extirpationem errorum et hæresum in diversis mundi partibus invalescentium providere, sicut tenetur et ad hoc collecta est, nuper accepit, quod nonnullæ assertiones erroneæ in fide et bonis moribus, ac multipliciter scandalosæ, totiusque reipublicæ statum et ordinem subvertere molientes, dogmatizatæ sunt, inter quas hæc assertio delata est : Quilibet tyrannus potest et debet licite et meritorie occidi per quemcumque vassallum suum vel subditum, etiam per clanculares insidias et subtiles blanditias, vel adulationes, non obstante quocumque præstito iuramento seu confœderatione factis cum eo, non expectata sententia vel mandato iudicis cuiuscumque. Adversus hunc errorem satagens hæc sancta synodus insurgere, et ipsum funditus tollere, præhabita deliberatione matura, declarat, decernit et definit, huiusmodi doctrinam erroneam esse in fide et in moribus, ipsamque tamquam hæreticam, scandalosam, et ad fraudes, deceptiones, mendacia, proditiones, periuria vias dantem, reprobat et condemnat. Declarat insuper, decernit et definit, quod pertinaciter doctrinam hanc perniciosissimam asserentes, sunt hæretici, et tamquam tales iuxta canonicas sanctiones puniendi ».

Nos, matura deliberatione præhabita, hac nostra perpetua constitutione, apostolica auctoritate innovamus, et, quatenus opus sit, approbamus et confirmamus. Si quis autem diabolico ausu contrarium attentare præsumpserit, eo ipso anathemate innodatus existat.

Volumus autem, ut hæc nostra constitutio ad valvas basilicæ Principis Apostolorum, et in acie campi Floræ Urbis affixa, ita omnes afficiat, ac si unicuique personaliter intimata fuisset.

Datum Romæ, apud Sanctam Mariam Maiorem, sub annulo Piscatoris, die xxiv ianuarii mdcxv, pontificatus nostri anno x.

 

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans Doctrine sociale de l'Église
commenter cet article
26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 12:03

Dans notre monde pris de folie et de rage autodestructrice, les pays les uns après les autres votent des lois autorisant, promouvant et bientôt rendant obligatoire l’euthanasie. C’est ainsi qu’en Belgique, l’euthanasie des enfants est en passe d’être acceptée par un gouvernement en folie.

Ce qui est étonnant, c’est que souvent les opposants à ces lois homicides ne savent comment argumenter pour faire barrage à ce courant proprement diabolique, ou s’en tiennent au registre sentimental ou subjectif. Il faut leur montrer que la propagande pour l’euthanasie n’est qu’un enchaînement de mensonges, et les en convaincre par des raisons vraies et permanentes.

1.  Mensonge sur le nom et la chose. Euthanasie signifie, selon son étymologie, bonne mort. En langage chrétien, la bonne mort, c’est la coïncidence entre l’état de grâce et la séparation de l’âme et du corps. Car de cette coïncidence dépendent l’éternité tout entière et donc la « réussite » de la vie terrestre. La loi du salut éternel est la même pour tous, depuis Abel jusqu’au dernier homme qui mourra dans la conflagration finale du monde : pour aller au Ciel, il faut mourir en possédant la vertu surnaturelle de charité (et donc nécessairement la foi théologale qui fait appartenir à l’Église catholique, et l’espérance qui en est la première œuvre).

L’euthanasie qu’on nous propose consiste à mourir par suicide (moyen le plus sûr pour aller en enfer, puisqu’il est non seulement un grave péché mais aussi la privation de la possibilité de faire un acte de contrition) ou par assassinat si l’on n’est pas consentant. Ce n’est même pas un assassinat en haine de la foi catholique (qui pourrait constituer un glorieux et salutaire martyre), ce n’est qu’un acte crapuleux perpétré pour des motifs de fausse compassion ou d’intérêts inavouables.

Pis encore, l’euthanasie est le vol de la mort, de cet instant précieux qui est le point d’orgue de la vie, son accomplissement. Soit qu’on vous tue sans votre consentement, soit qu’on vous persuade de vous laisser tuer, soit qu’on vous fasse sombrer dans une inconscience… inconsciente, c’est toujours la dépossession de la mort qu’on induit… elle est pourtant l’événement le plus certain et le plus décisif de la vie, celui par lequel elle prend son sens plénier.

L’honnête homme, celui qui, bien que privé de la lumière de la Révélation divine, veut vivre et mourir selon la droiture naturelle (le peut-on sans la grâce de Dieu ?), l’honnête homme sait que par la seule lumière de la raison il ignore beaucoup de choses de la mort. Mais il sait avec certitude que la mort n’est pas une fin, puisque son âme est spirituelle ; il sait qu’elle est l’accomplissement de la justice puisque sur cette terre la justice des hommes est infirme et partielle, voire partiale. Tout en lui refuse cet homicide programmé qu’on lui vante sous le nom d’euthanasie : il ne peut voir dans les médecins qui la pratiquent que de tueurs à gage, puisque ce sont des gens payés pour assassiner des innocents (et en cela l’euthanasie est comparable à l’avortement).

2.  Mensonge par confusion volontaire. Les partisans de l’euthanasie confondent (font semblant de confondre) laisser mourir selon la nature et provoquer la mort.

Pour conserver la santé et la vie, la (divine) loi naturelle nous oblige à employer les moyens ordinaires. Il y a dans cette notion de moyens ordinaires des éléments qui varient avec les époques et avec les pays ; elle comporte aussi une nécessaire proportion avec les résultats escomptés. C’est un jugement qui relève de la vertu de prudence, et qui requiert donc à son origine une ferme intention droite. Il peut y avoir dans cette notion de moyens ordinaires une zone de flou devant laquelle on reste indécis.

Il ne faut pas non plus négliger le fait que la vie humaine n’est pas un bien absolu : elle est ordonnée à la gloire de Dieu et au bien commun de la société : elle peut être consacrée, elle peut être sacrifiée, elle peut être « réquisitionnée ».

Mais le principe n’en demeure pas moins clair. Qui n’emploie pas les moyens ordinaires pour maintenir sa vie et sa santé se suicide ; qui prive autrui des moyens ordinaires de rester en vie n’est rien d’autre qu’un meurtrier.

Au contraire, personne n’est tenu, ni pour lui-même ni pour son prochain, d’utiliser des moyens extraordinaires : ceux qui sont trop coûteux, trop éloignés, dangereux, laissant des séquelles graves. Là aussi, il faut modifier le jugement selon les époques, les pays, les possibilités. C’est encore la vertu de prudence (et donc l’intention droite qu’elle requiert) qui en décidera.

Quand les moyens médicaux employés pour maintenir quelqu’un en vie deviennent très lourds ; qu’ils empêchent d’autres personnes de bénéficier des soins qu’ils monopolisent ; qu’ils sont une charge excessive et paralysante pour une famille ; qu’ils comportent des risques graves : il n’y a plus d’obligation de persévérer. On peut décider de « laisser faire la nature » sans la moindre faute morale. Et si la poursuite de la maintenance en vie devient vraiment déraisonnable, il peut y avoir nécessité morale de cesser.

La charité chrétienne réclame cependant qu’on laisse au mourant l’occasion de recevoir les derniers sacrements avant de laisser la nature faire son œuvre : c’est une réquisition de l’ordre divin des plus impérieuses.

Mais provoquer directement la mort, soit par un moyen « positif » comme une injection létale, soit par la cessation des moyens ordinaires de maintenir en vie, est un homicide volontaire, un crime qui crie vengeance devant Dieu. Et c’est ce crime que les « euthanasiens » camouflent derrière le refus de l’acharnement thérapeutique : ils le font en semant la confusion, en profitant de quelques cas limites qui se peuvent présenter et dans lesquels il est permis d’hésiter.

C’est une forme de mensonge particulièrement exécrable parce qu’elle séduit les ignorants, trouble les esprits faibles et même les autres (c’est le propre du sophisme), et annihile les clairs principes de la morale naturelle.

3.  Mensonge par insinuation calomnieuse. L’euthanasie est réclamée comme le moyen nécessaire d’exercer le « droit à mourir dans la dignité ». Mourir par suicide, mourir assassiné, mourir contre la loi de Dieu, contre la tendance la plus foncière de la nature humaine, mourir en méprisant le Jugement de Dieu… il y a une infamie de prétendre que c’est « mourir dans la dignité ». L’euthanasie est une mort indigne, criminelle, abjecte.

Cette réclamation est en outre l’insinuation que tous ceux qui se consacrent au soin et au soulagement des malades sans s’arroger le droit de vie et de mort sur eux, n’ont pas le souci de la dignité de ceux dont ils ont la charge ou n’y pourvoient pas. C’est renvoyer dans le néant le courage des malades, le dévouement du personnel médical, la sollicitude des familles. Il y a ainsi quelque chose de particulièrement répugnant dans la réclamation de légaliser l’eutha­nasie, une ingratitude fondamentale, le piétinement de toute vertu.

Une accusation contre la sainte Église catholique est souvent en filigrane dans les revendications du « droit à l’euthanasie ». Aurait-on oublié que l’Église a inventé les hôpitaux ; que l’Église a fourni des millions d’âmes consacrées qui se sont dévouées aux malades, aux mourants, aux infirmes, à tous les cas tragiques de la misère humaine (qui par ailleurs sont le fruit des péchés que l’Église est seule à combattre et à absoudre) ; aurait-on oublié que l’Église, en rappelant et en urgeant la loi divine qui interdit de tuer, a été le plus puissant stimulant aux progrès de la médecine. C’est un oubli volontaire, et la raison est que l’Église est la gardienne du droit naturel et le ministre de la charité divine, qui deux réalités que le monde a en horreur.

Pour connaître l’enseignement et la charité de l’Église – aussi incessante qu’ordonnée et délicate – il suffit de lire le discours de Pie XII qui va suivre. Mais en attendant il faut conclure.

*

Le mensonge et l’homicide sont la marque distincte du diable : « Vous avez le diable pour père, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été homicide dès le commencement, et il n’est pas demeuré dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fonds, car il est menteur, et père du mensonge » (Jo. VIII, 44).

L’industrie de la perte des âmes est l’œuvre propre du diable, dans sa haine de Dieu et des hommes.

La réduction en esclavage est la marque propre du démon et de ses œuvres. Or, chaque fois que les hommes usurpent un domaine qui n’appartient qu’à Dieu, c’est un esclavage plus sournois et plus fatal qu’ils nous préparent.

La propagande pour l’euthanasie trouve sa source dans des puissances qui ne sont pas de ce monde. Le combat à mener contre elle est, et doit être, un combat essentiellement surnaturel : prière, pénitence, confiance en Dieu, témoignage de la foi catholique. Sans déserter les moyens naturels légitimes, sans mépriser les arguments de raison, sans chasser Dieu de l’ordre naturel (c’est la terrible tentation de nombreux opposants : si on y cède, c’est un anéantissement des fondements de ladite loi et un blasphème), recourons à l’intercession de la sainte Vierge Marie, « forte comme une armée rangée en ordre de bataille ». C’est elle qui vaincra, tant pour la splendeur de l’Église catholique que pour la régénération de la chrétienté.


Pie XII

Problèmes religieux et moraux de l’analgésie

En 1956, des anesthésistes avaient posé au Pape trois questions sur le bien-fondé de l’analgésie, l’atténuation ou la suppression de la conscience lors d’anesthésies générales ou du fait de l’emploi d’analgésiques centraux, et le traitement de la douleur chez les mourants, fût-ce aux dépens de la lucidité du patient et de la durée de sa vie. Le 24 février 1957, devant une assemblée internationale de 500 médecins et chirurgiens réunis à Rome par le professeur Gedda, président de l’Institut G. Mendel, Pie XII rappelait les techniques et pratiques utilisées de son temps, puis menait, à la lumière de la Révélation chrétienne, une réflexion morale approfondie sur les attitudes que l’homme est appelé à avoir, selon les circonstances, face à la douleur et aux moyens de l’atténuer. Il analysait quand l’homme est tenu de rester vigilant et quand il peut accepter de perdre la conscience et la maîtrise de lui-même.

Voici la transcription de la réponse que le Pape donnait à la troisième question, relative à l’analgésie chez les grands malades et les mourants. Très précise, mais complexe, la fin de ce discours mérite d’être lue avec beaucoup de soin. Depuis 1957, les techniques médicales ont évolué, mais les principes directeurs énoncés par Pie XII demeurent l’enseignement intangible du magistère de l’Église catholique.

[Troisième question : L’emploi des narcotiques est-il licite pour des mourants ou des malades en péril de mort, à supposer qu’il existe pour cela une indication clinique ? Peut-on les utiliser même si l’atténuation de la douleur s’accompagne probablement d’un abrégement de la vie ?]

L’emploi d’analgésiques chez les mourants…

Pour juger de cette licéité, il faut aussi se demander si la narcose sera relativement brève (pour la nuit ou pour quelques heures) ou prolongée (avec ou sans interruption) et considérer si l’usage des facultés supérieures reviendra à certains moments, pour quelques minutes au moins ou pour quelques heures, et rendra au mourant la possibilité de faire ce que son devoir lui impose (par exemple de se réconcilier avec Dieu). Par ailleurs, un médecin consciencieux, même s’il n’est pas chrétien, ne cédera jamais aux pressions de qui voudrait, contre le gré du mourant, lui faire perdre sa lucidité afin de l’empêcher de prendre certaines décisions.

Lorsque, en dépit des obligations qui lui incombent, le mourant demande la narcose pour laquelle il existe des motifs sérieux, un médecin consciencieux ne s’y prêtera pas, surtout s’il est chrétien, sans l’avoir invité par lui-même ou mieux encore par l’intermédiaire d’autrui, à remplir auparavant ses devoirs. Si le malade s’y refuse obstinément et persiste à demander la narcose, le médecin peut y consentir sans se rendre coupable de collaboration formelle à la faute commise. Celle-ci, en effet, ne dépend pas de la narcose, mais de la volonté immorale du patient ; qu’on lui procure ou non l’analgésie, son comportement sera identique : il n’accomplira pas son devoir. Si la possibilité d’un repentir n’est pas exclue, on n’en possède toutefois aucune probabilité sérieuse ; et même qui sait s’il ne s’endurcira pas dans le mal ?

Mais si le mourant a rempli tous ses devoirs et reçu les derniers sacrements, si des indications médicales nettes suggèrent l’anesthésie, si l’on ne dépasse pas dans la fixation des doses la quantité permise, si l’on a mesuré soigneusement l’intensité et la durée de celle-ci et que le patient y consente, rien alors ne s’y oppose : l’anesthésie est moralement permise.

… et chez les malades inopérables ou inguérissables

Faudrait-il y renoncer, si l’action même du narcotique abrégeait la durée de la vie ? D’abord, toute forme d’euthanasie directe, c’est-à-dire l’administration de narcotique afin de provoquer ou de hâter la mort, est illicite, parce qu’on prétend alors disposer directement de la vie. C’est un des principes fondamentaux de la morale naturelle et chrétienne que l’homme n’est pas maître et possesseur, mais seulement usufruitier de son corps et de son existence. On prétend à un droit de disposition directe, toutes les fois que l’on veut l’abrégement de la vie comme fin ou comme moyen.

Dans l’hypothèse que vous envisagez, il s’agit uniquement d’éviter au patient des douleurs insupportables, par exemple, en cas de cancers inopérables ou de maladies inguérissables. Si entre la narcose et l’abrégement de la vie n’existe aucun lien causal direct posé par la volonté des intéressés ou par la nature des choses (ce qui serait le cas si la suppression de la douleur ne pouvait être obtenue que par l’abrégement de la vie), et si, au contraire, l’administration de narcotiques entraîne par elle-même deux effets distincts, d’une part le soulagement des douleurs, et d’autre part l’abrégement de la vie, elle est licite ; encore faut-il voir s’il y a entre ces deux effets une proportion raisonnable, et si les avantages de l’un compensent les inconvénients de l’autre. Il importe aussi d’abord de se demander si l’état actuel de la science ne permet pas d’obtenir le même résultat en employant d’autres moyens, puis de ne pas dépasser, dans l’utilisation du narcotique, les limites de ce qui est pratiquement nécessaire.

Conclusion et réponse à la troisième question

En résumé, vous Nous demandez : « La suppression de la douleur et de la conscience par le moyen des narcotiques (lorsqu’elle est réclamée par une indication médicale) est-elle permise par la religion et la morale au médecin et au patient (même à l’approche de la mort et si l’on prévoit que l’emploi des narcotiques abrégera la vie) ? » Il faudra répondre : « S’il n’existe pas d’autres moyens et si, dans les circonstances données, cela n’empêche pas l’accomplissement d’autres devoirs religieux et moraux : oui. »

Comme Nous l’avons déjà expliqué, l’idéal de l’héroïsme chrétien n’impose pas, au moins d’une manière générale, le refus d’une narcose justifiée par ailleurs, pas même à l’approche de la mort ; tout dépend des circonstances concrètes. La résolution plus parfaite et plus héroïque peut se trouver aussi bien dans l’acceptation que dans le refus.


L’enseignement de Pie XII est tout entier sous-tendu par trois vérités indubitables :

–  la vraie vie n’est pas celle que nous connaissons ici-bas ; la vie véritable est la vie du Ciel, la vie de béatitude dans la gloire de Dieu, vie commencée ici-bas dans la grâce sanctifiante. Et donc la première chose dont on se doit préoccuper, c’est l’âme du malade du défunt qui doit se préparer au jugement de Dieu, en rentrant en grâce si cela est nécessaire, en se purifiant et en grandissant dans la charité ;

–  ni la souffrance ni la mort ne sont le mal absolu ; le mal absolu, celui qu’il faut fuir sans condition, c’est le péché. La souffrance et la mort peuvent (et doivent) être l’occasion d’un grand amour de Dieu, d’une efficace expiation des péchés, d’un total abandon à la sainte volonté de Dieu, et d’une particulière union à Jésus-Christ souffrant et mourant ;

–  La loi naturelle est une loi divine directrice et intangible, qui laisse une place notable à la compassion, à la prudence, à la conviction que tout le monde n’est pas capable d’héroïsme, ou que celui-ci prendra çà ou là des formes différentes.

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont - dans Morale
commenter cet article
22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 05:58

En 1953, pour commémorer le troisième centenaire de leur fondation, les Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, de Paris, ont édité un recueil d’études, d’histoire et de témoignages sous le titre « Priez sans cesse ». Voici la contribution qu’y a apportée Dom Jean de Monléon, dans des pages d’une belle venue qui replacent tout l’ordre de la Création dans la perspective de sa foncière raison d’être.

Le Concile du Vatican, dans la Constitution Dei Filius a défini comme une vérité de foi catholique que le monde a été créé à la gloire de Dieu ; ce qui veut dire que l’existence du monde n’a d’autre but que de manifester les splendeurs inouïes renfermées dans les trésors des perfections divines. Toutes les créatures que contient l’univers, depuis le plus obscur des minéraux jusqu’au plus élevé des Séraphins, ont pour raison suprême et pour fin dernière de leur existence, la glorification de Dieu. C’est ce qu’enseignait déjà l’auteur sacré, quand il disait : Universa propter semetipsum operatus est Deus, Dieu a créé toutes choses pour Lui-même (Proverbes, XVI, 4).

Le monde dans son ensemble, par la beauté dont il est revêtu, par l’harmonieuse variété des êtres qui le composent, par l’ordre qui préside à tous les mouvements dont il est animé, chante un perpétuel concert de louanges à Celui qui l’a fait sortir du néant. Cœli enarrant gloriam Dei (Psaume XVIII, 2), dit le Psalmiste, les cieux chantent la gloire de Dieu. Qui donc est assez sourd ou assez aveugle pour ne pas entendre ce chant, quand il regarde le ciel au cours d’une nuit sereine ? quand il considère et le nombre infini des étoiles, et la variété de leurs constellations, et l’harmonie qui règle le rythme de leurs parcours respectifs ? Lancées dans les espaces infinis à des vitesses qui confondent l’imagination, elles suivent, avec une fidélité que rien ne peut ébranler, la route exacte qui a été tracée à chacune d’elles, sans que jamais un heurt, une hésitation, une défaillance, le moindre écart ou le moindre ralentissement ne viennent altérer la marche parfaite du mécanisme cosmique. Cependant, malgré les vitesses vertigineuses qui les emportent, elles donnent une impression de calme, de douceur sereine, qui est comme un reflet de la paix de l’éternité, un rayonnement de l’Être même de Dieu ; de cet Être toujours stable dans son Aséité, toujours immuable dans la possession tranquille de ses perfections. Et pourtant son activité est telle que les philosophes l’ont appelé l’Acte pur, parce qu’il déborde, il ruisselle de vie ; d’une vie qui aspire à répandre sans cesse autour d’elle la sève d’une jeunesse que rien ne peut flétrir.

Il en va de même de tous les autres êtres qu’il nous est donné de contempler : la neige immaculée dans sa blancheur, l’eau qui court dans la vallée, la fleur qui s’ouvre au printemps, l’herbe qui sort de terre, le blé qui lève, l’arbre qui se couvre de ramure, le bœuf qui peine sous le joug, l’oiseau qui vole, la cigale qui module son cri strident sous le soleil de feu, le rossignol qui égrène ses trilles, chacun à sa façon, chante la gloire de Dieu. Chacun porte la marque de la Puissance qui l’a créé, de la Sagesse qui lui a donné son nombre, son poids et sa mesure (Sagesse, XI, 21), de la Bonté qui l’a ordonné à une fin bonne. Chacun s’insère avec ses propriétés particulières dans l’orgue immense de la création, pour faire entendre la note qu’il doit donner, – que seul il peut donner, – dans le concert universel qui célèbre la magnificence du Créateur. C’est pourquoi, à son ami Sophar, qui lui objectait que Dieu était plus haut que le ciel, plus profond que l’enfer, et par conséquent, impossible à connaître, Job répondait : Interroge les animaux, et ils t’enseigneront ; les oiseaux du ciel, et ils t’instruiront. Parle à la terre et elle te répondra, et les poissons de la mer te le raconteront. Qui ignore que c’est la main de Dieu qui a fait toutes ces choses ? (Job, XII, 7-9)

L’homme interroge les créatures, quand il les considère avec attention ; et celles-ci lui répondent, quand elles lui font comprendre que l’ordre qui préside à leur destinée, les propriétés multiples dont elles sont pourvues, sont un témoignage de la puissance, de la sagesse, de la bonté de leur Créateur.

Saint Augustin savait les interroger ainsi, et il entendait leurs réponses : « J’ai demandé à la terre si elle était mon Dieu, elle m’a répondu que non ; j’ai posé la même question à tout ce qui est sur la terre : tout ce qui est sur la terre m’a fait la même réponse. J’ai demandé la même chose à la mer, aux abîmes, à tout ce qu’ils renferment de vivant ; ils m’ont répondu tous d’une seule voix : Ce n’est point nous qui nous sommes faits, cherchez-le au-dessus de nous. Je l’ai demandé à l’air, à tout ce qu’il y a d’oiseaux qui le peuplent, ils m’ont tous répondu : Anaximène [1] se trompe, nous ne sommes point votre Dieu… Je l’ai demandé au ciel, au soleil, à la lune, aux étoiles, ils m’ont tous répondu de même. Je me suis adressé à toutes les choses qui environnent mes sens ; je leur ai dit : Vous m’assurez que vous n’êtes point mon Dieu : mais au moins, apprenez-m’en quelque chose ! Alors ils se sont écriés tous ensemble : C’est lui qui nous a faits » (Soliloques, c. 31).

Et cependant, toute cette beauté répandue sur l’univers, toute cette harmonie merveilleuse qui préside à sa marche et à ses mouvements, tout cela réduit à lui-même, n’apporterait à Dieu aucun supplément de gloire, aucune joie véritable. Pour qu’il y ait véritablement « louange », c’est-à-dire affirmation, proclamation, accroissement de gloire, il faut une intelligence capable de comprendre, un cœur capable d’aimer ; il faut une créature douée de raison.

Au ciel, les Anges et les Bienheureux voient Dieu tel qu’il est : et la contemplation de cette Beauté qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer les plonge dans une telle joie, fait vibrer leurs cœurs avec une telle intensité, une telle suavité, qu’ils ne peuvent se taire. Il faut qu’ils chantent, il faut qu’ils exultent, il faut qu’ils redisent inlassablement des cantiques semblables à celui qu’Isaïe entendit sortir de la bouche des Séraphins : Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth. La louange chez eux ne connaît pas de repos ; elle ne demande aucun effort, aucune réflexion, aucune préparation : elle s’impose, elle jaillit irrésistiblement en actes perpétuellement renouvelés, d’amour, d’actions de grâces et d’adoration. Le Psalmiste, auquel Dieu avait fait sentir quelque chose de cet état, se sert, pour en montrer le caractère spontané et libérateur à la fois, d’une image qui nous étonne par son audace : Mon cœur a éructé, dit-il, la parole bonneEructavit cor meum verbum bonum (Psaume XLIV, 2).

Ici-bas, il n’en va pas de même. Ici-bas, nous ne voyons pas Dieu, ou du moins nous ne le voyons pas directement et face à face. Nous pouvons seulement deviner quelque chose de Lui, en examinant avec attention les créatures sous lesquelles Il se cache : c’est ce que l’Apôtre appelle Le voir en énigme et dans un miroir (I Cor. XIII, 12).

Et c’est là justement la fonction par excellence à laquelle doit s’employer notre intelligence. Le travail de cette faculté consiste, comme son nom l’indique à lire sous, intus-legere ; c’est-à-dire, à discerner, présent sous les apparences instables et grossières du monde, l’Être immuable et éternel. Ce n’est donc point par elles-mêmes que les créatures louent Dieu : elles fournissent seulement à l’intelligence de l’homme les éléments dont celui-ci a besoin pour découvrir les perfections du Créateur, et les glorifier, les magnifier par ses chants. Lors donc que le Psalmiste s’écrie : Confiteantur tibi, Domine, omnia opera tuaQue toutes vos œuvres confessent votre gloire, Seigneur (Psaume CXLIV, 10), il ne prétend pas inviter, au pied de la lettre, les créatures irraisonnables : les étoiles, les montagnes, les arbres, les plantes, les oiseaux, les poissons, les bêtes à deux ou à quatre pattes, à louer Dieu, car elles ne peuvent faire davantage que ce qu’elles font. Mais son appel s’adresse à l’homme. Il voudrait que celui-ci, examinant leur structure, leur harmonie, les merveilles de puissance et d’ingéniosité qu’elles recèlent, trouve en chacune d’elles matière à Le louer davantage. « Parce que, dit saint Augustin, quand tu considères une créature et que tu vois qu’elle est belle, c’est toi qui loues le Seigneur en elle » (Enarratio in Ps. CXLIV, 10).

L’homme se trouve ainsi être comme le cœur de la création. Le cœur en effet n’est dans notre corps qu’un petit organe, et cependant il le vivifie tout entier. De même l’homme, malgré le peu de place qu’il occupe sur la terre, anime celle-ci dans sa totalité. Quand le cœur aime, c’est tout l’homme qui aime. Et de même quand l’homme adore son Dieu, c’est tout l’univers qui, en lui, adore et glorifie son Créateur.

L’homme est en outre le roi du monde visible. Placé hiérarchiquement au sommet de l’échelle des créatures corporelles, il peut disposer librement pour ses besoins, pour sa commodité et même pour son plaisir, de toutes celles qui sont au-dessous de lui, à condition cependant de les diriger (regere), – c’est là proprement l’office du « roi » – vers leur fin commune, qui est de louer Dieu.

Le livre de la Sagesse nous laisse entendre qu’au dernier jour, les éléments se retourneront furieusement contre l’homme, pour avoir abusé si souvent du pouvoir qui lui avait été donné sur eux ; pour les avoir détournés tyranniquement de leur voie, et les avoir contraints à devenir des instruments de péché, eux qui de tout leur être, n’aspiraient qu’à servir et à louer leur Créateur (Sagesse, V, 21 et la suite).

Enfin, l’homme est le prêtre de l’univers : par sa nature à la fois corporelle et spirituelle, il est l’intermédiaire-né entre le monde visible et le monde invisible, entre la matière pesante et le Dieu qui est Esprit. Seul, il est capable d’offrir ce culte d’adoration en esprit et en vérité, que cherche le Père, et que le Christ demandait à la Samaritaine pour étancher la soif de son Cœur (Jo. IV, 7 & 23).

Il n’y a donc pas d’occupation, où l’homme soit plus pleinement dans son rôle, où il agisse davantage en homme, que, lorsque, au lever du jour chantant le Cantique des trois Hébreux dans la fournaise : Benedicite omnia opera Domini Domino, il invite successivement les cieux, le soleil, la lune, les étoiles, les pluies, les vents, le feu, la rosée, le froid, la chaleur, la glace et la neige, la lumière et les ténèbres, enfin toutes les créatures, à s’unir aux concerts des Anges et à louer leur Créateur.

Déjà ce rôle sacerdotal de l’homme au milieu de l’univers avait été pressenti par les plus profonds des philosophes païens, comme on peut le voir dans ce sublime entretien qu’Épictète a écrit sous le titre d’Hymne à Dieu.

« Si nous avions le sens droit, quelle autre chose devrions-nous faire, tous en commun et chacun en particulier, que de célébrer Dieu, de chanter ses louanges et de lui adresser des actions de grâces ? Ne devrions-nous pas, en fendant la terre, en labourant, en prenant nos repas, chanter l’hymne à Dieu ? Mais ce pourquoi nous devrions chanter l’hymne le plus grand, le plus à la gloire de Dieu, c’est la faculté qu’Il nous a accordée de nous rendre compte de ses dons, et d’en faire un emploi méthodique. Eh bien ! puisque vous êtes aveugles, vous, le grand nombre, ne fallait-il pas qu’il y eût quelqu’un qui remplît ce rôle et qui chantât pour tous l’hymne à la divinité ? Que puis-je faire moi, vieux et boiteux, si ce n’est de chanter Dieu ? Si j’étais rossignol, je ferais le métier d’un rossignol ; si j’étais cygne, celui d’un cygne. Je suis un être raisonnable, il me faut chanter Dieu. Voilà mon métier et je le fais. C’est un rôle auquel je ne faillirai pas, autant qu’il sera en moi, et je vous engage tous à chanter avec moi » (Entretiens, XV).

Mais nul peut-être n’a mieux compris cela et n’a su le réaliser plus pleinement, que saint François d’Assise, dans son célèbre cantique au soleil :

« Très Haut, tout Puissant et bon Seigneur, c’est vous qu’il faut louer ; c’est à vous seul qu’il faut rapporter la gloire, l’honneur, et toute bénédiction, et nul homme n’est digne de prononcer votre nom. Soyez loué, Seigneur mon Dieu, pour toutes vos créatures, et spécialement pour notre glorieux frère le soleil, qui fait briller le jour et nous éclaire de sa lumière ; il est beau, il est radieux, il est d’une splendeur magnifique, et il est le plus éloquent symbole, Seigneur, de votre Majesté. Loué soit mon Seigneur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles qu’Il a créées, lumineuses et belles. Loué soit mon Seigneur, pour notre frère le vent, pour l’air, pour les nuages, pour le beau temps, et pour toutes les saisons par lesquelles Il procure à toutes les créatures ce dont elles ont besoin ! Loué soit mon Seigneur pour notre sœur l’eau, qui est grandement utile, humble, précieuse et chaste. Loué soit mon Seigneur, pour notre frère le feu, par lequel Il éclaire la nuit : il est rouge, il est rutilant, invincible et mordant. Loué soit mon Seigneur pour notre mère la terre, qui nous porte et nous nourrit, et qui produit les fruits de toute espèce, les fleurs aux multiples couleurs, et les herbes. »

Telle était donc la mission confiée à l’homme, lorsque Dieu le créa pour couronner l’œuvre des six jours. Mais à cette mission, dès le principe, l’homme fut infidèle. Dans les chapitres qui ouvrent le livre de la Genèse, c’est bien en vain que nous chercherions la trace d’un hommage rendu par Adam à son Créateur, d’un acte quelconque de culte accompli par notre premier père. Plus tard l’Écriture montrera les Patriarches élevant des autels, offrant des sacrifices, composant des Cantiques, se prosternant contre terre et adorant Dieu : pour Adam, il n’est jamais question de rien. Ne croyons pas que cette lacune soit le fait d’une omission de l’auteur sacré : la Bible nous instruit par ce qu’elle ne dit pas, autant que par ce qu’elle dit. Ce silence a été interprété par les Docteurs de l’Église comme l’aveu de la négligence que mirent Adam et Ève à s’acquitter de leur devoir essentiel de louange. Et ce fut la cause première de leur chute, avec toute la cascade de souffrances et de maux que celle-ci entraîna pour l’humanité.

Lorsque Notre-Seigneur eut réparé ce désordre et remis l’homme en mesure de gagner le ciel, l’Église, à laquelle Il avait confié la charge des âmes, n’eut garde de s’exposer à voir se reproduire une défaillance semblable. Sachant que la plupart des hommes, en raison de leur travail quotidien, ne pourraient acquitter convenablement cette fonction de louange qui est cependant le premier de leurs devoirs, elle a mandaté un certain nombre de ses fils et de ses filles pour l’assurer au nom de tous les autres. C’est là la raison des privilèges qu’elle concède aux moines et aux moniales, et de la sollicitude dont elle les entoure. Elle leur accorde une hiérarchie à part, elle les exempte de devoirs d’apostolat qu’elle impose aux clercs et aux religieux des autres Ordres, mais c’est afin qu’ils puissent accomplir en toute liberté et avec la dignité convenable la mission sacrée de louer Dieu, l’Opus Dei.

De même que Dieu, sous l’Ancien Testament, en retirant du milieu des nations le peuple Juif pour son service particulier, lui avait donné en Moïse, un chef et un législateur ; de même, Il a, sous le Nouveau, en séparant les moines du reste de la communauté chrétienne, choisi saint Benoît pour leur servir de Père et leur donner des lois. Le patriarche a donc réglé minutieusement le mode de cette louange : il en a déterminé les phases, il en a précisé les formules et les éléments constitutifs. Il a fait d’elle le centre de la vie monastique et il a prescrit d’en assurer l’exécution avant toute autre chose : Operi Dei nihil prœponatur. Par là il donnait à entendre que les monastères n’étaient pas des « maisons de retraite », comme nous pourrions les concevoir aujourd’hui, où les âmes lasses du monde viendraient se réfugier, afin de s’adonner sans soucis aux dévotions de leur choix. Ce sont bien plutôt ces camps où l’on chante (choros castrorum) dont parle le Cantique des Cantiques, qui sont à la fois la parure et l’armure de l’Épouse. Il y règne en effet une sévère discipline, le travail et la prière se partageant les heures de la journée. Jadis Rome maintenait son autorité sur ses lointaines provinces par la présence de camps fortifiés – castra. Là vivaient des légionnaires qui défendaient l’empire et sa civilisation contre les Barbares, ense et aratro, par l’épée et par la charrue. Aujourd’hui, la puissance temporelle de Rome a fait place à une puissance spirituelle, qui s’étend elle aussi sur tout l’univers. L’Église, comme la Rome des Césars, a ses garnisons, ses camps retranchés, épars sur son territoire, qui la protègent contre les puissances mauvaises : ce sont les monastères. Les hommes et les femmes qui les occupent y vivent tous une discipline plus stricte encore que celle des soldats romains, mais ils ne combattent plus par le glaive et la charrue. S’ils ont gardé le travail, et parfois la charrue, ils ont remplacé le glaive par des armes spirituelles ; par ces armes que saint Paul appelle magnifiquement les armes de la lumière. Ils prient et ils chantent. Ils disent et redisent sans cesse les Psaumes de David, les cantiques des Prophètes, les hymnes de l’Église. Ils rendent à Dieu ce culte d’adoration qui lui est dû, et Dieu en retour les garde, les couvre de son ombre, comme Il protégeait jadis les Hébreux dans le désert. Aucune arme n’est plus redoutée du démon que cette prière solennelle : les paroles dictées par le Saint-Esprit sont remplies d’allusions, insaisissables pour nous, mais qui blessent aux points les plus sensibles de son orgueil, le prince des ténèbres. Elles l’obligent à lâcher prise, à se terrer à distance, comme les grêles de traits que les archers d’autrefois lançaient sur les assaillants du haut des remparts, comme les rafales de mitrailleuses de nos armées modernes. L’Église nous montre elle-même le rôle de protection ainsi dévolu aux monastères, quand elle reprend à son compte ces paroles du Prophète Isaïe : Sur tes murs, Jérusalem, j’ai établi des gardiens… Et que font-ils ces gardiens ? Comment protègent-ils la cité des âmes ?… Le jour et la nuit ils ne cessent de chanter le nom du Seigneur

Enfin, non seulement les monastères assurent au nom de l’humanité tout entière, l’adoration due à Dieu, et maintiennent autour de l’Église, un rempart efficace contre les incursions du démon ; mais en outre, ils exercent, par la célébration solennelle de l’Office, une action puissante sur le cœur même des incroyants. La liturgie est une prédication éloquente et continue. Saint Augustin a rapporté l’émotion dont il se sentait envahi, avant sa conversion, lorsqu’il entendait les chants des assemblées chrétiennes. « Combien j’ai pleuré, dit-il dans ses Confessions (IX, 6), combien profondément j’étais ému quand j’entendais vos hymnes, vos cantiques, et les voix suaves de votre Église Les paroles s’insinuaient dans mes oreilles, la vérité pénétrait doucement dans mon cœur, le sentiment de la piété s’enflammait en moi, mes larmes coulaient et je trouvais le bonheur dans mes larmes. Je compris alors la grande utilité de cette institution. »

Un jour, en 1933, un écrivain non croyant, entré par curiosité dans notre petite église de la rue de la Source, résumait ainsi ses impressions dans un journal du soir :

« Il y a dans mon quartier un monastère de Bénédictins. Je suis entré dans la chapelle au milieu des Vêpres, et je n’eus pas besoin d’y être depuis longtemps, pour m’assurer que l’Office qu’on y célébrait était sans doute ce qu’il y avait de plus noble à Paris dans ce moment-là. La pompe et la gravité magnifiques du culte comblaient la petite église, effaçaient ce qu’elle avait de trop neuf ; j’écoutais ce plain-chant d’une flexibilité suave, d’une douceur impersonnelle, qui est la plus haute façon que l’âme humaine ait trouvée de parler à Dieu, au-dessus de l’égoïsme où elle lui demande encore quelque chose… Les robes blanches évoluaient, entourées d’une enveloppe d’immobiles robes noires. Devant ces gestes dont chacun était chargé de sens, et dont aucun n’était dû à une improvisation personnelle, on se sentait aussi loin des misères du moment que des pauvretés de l’individu. Je contemplais le culte sans âge…

« Un pareil office est ineffable pour les croyants ; mais il est auguste pour tout homme attaché à ce qui fait la noblesse humaine. Il suffit, pour comprendre ce qu’il vaut, de se figurer tout ce qu’une ville énorme représente de passions hideuses, de lourde médiocrité. Alors on se rend compte qu’il faut que tout cela soit racheté, ne fût-ce qu’en un point, par quelques hommes voués au sublime ; on comprend que le pauvre ostensoir qui brille en ce moment aux mains de l’officiant, est un vrai soleil, et que s’il s’éteignait, Paris serait noir. Un gouvernement n’aurait pas besoin d’être dévot, il lui suffirait d’être éclairé, pour protéger les grands ordres religieux là où ils sont encore, et pour remettre les chartreux dans leurs chartreuses. »

Souvenons-nous de ces paroles. Si d’aventure nous passons rue Tournefort, le long du vieux monastère dont l’enceinte grise se dresse sur la colline Sainte-Geneviève, tout près du quartier des Écoles, tout près du cerveau de Paris ; ou si, à Bayeux, à Craon, ou dans quelqu’autre ville de province, il nous arrive d’entendre les Bénédictines du Saint-Sacrement psalmodier leur Office au fond d’une église solitaire, n’allons pas croire que nous côtoyons là quelque institution fossilisée conservée par des mains pieuses, comme les monuments historiques, à titre de souvenir du passé.

Sachons que ces faibles voix de femmes restent, au xxe siècle comme au temps des Pères du désert, la plus puissante défense de l’Église contre le prince des ténèbres, contre les entreprises et les attaques de ses suppôts.

Tant que le réseau qu’elles forment avec leurs sœurs cloîtrées, – les Carmélites, les Clarisses, les Trappistines, les Visitandines, les autres Bénédictines, etc. – étendra sur notre terre d’Occident ses mailles serrées, la chrétienté n’a rien à craindre, les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle.

Mais le jour, où sous la poussée d’un activisme aveugle, elles viendraient àdisparaître, le jour où les camps qui chantent cesseraient de faire entendre leurs voix, alors il se produirait quelque chose comme quand une digue se rompt ; alors il n’y aurait plus rien pour protéger, contre les grandes eaux de la colère divine, un monde qui a trop oublié que le premier devoir de l’homme est de chanter son Dieu.

---------------------------------

 

[1]  Philosophe grec qui faisait de l’air le principe de toutes choses.

Repost 0
Published by Abbé Hervé Belmont
commenter cet article