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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 05:30

 

Éléments sur les états de vie

Les jeunes gens et les jeunes filles qui ont un peu de générosité au cœur se demandent comment ils doivent faire fructifier la vie que le Bon Dieu leur a donnée, la foi qu’il leur a infusée, le désir de servir qu’il leur inspire.

À cette question, il faut apporter une réponse humaine et catholique : une réponse de doctrine et une réponse de prudence. Voici quelques éléments – qu’ils ne trouveront guère ailleurs – qui peuvent nourrir leur réflexion et éclairer leur jugement.

Le choix d’un état de vie n’est d’ailleurs pas le seul choix qui demande une sérieuse réflexion imprégnée de prière et de claire vue de notre fin dernière. Si, par exemple, on reste dans le monde et qu’on y fonde une famille, le choix du conjoint est crucial pour la persévérance dans la foi et dans la loi de Jésus-Christ — et même pour le simple bien-être d’ici-bas.

On est aussi parfois (en fait, très souvent !) surpris de constater combien les jeunes gens ignorent totalement le bien commun – le bien commun de leurs frères dans la foi catholique et le bien commun de la Cité – quand il s’agit de s’orienter vers un métier ou de prendre une place dans la société.

Cela demanderait aussi à être analysé et développé, mais pour l’heure je m’en tiens à la considération des différents états de vie ad majorem Dei gloriam.

 

La fin commune

Le sacrement de Baptême nous a communiqué la grâce sanctifiante, effaçant ainsi le péché originel, infusant dans notre âme la vie surnaturelle, faisant de notre nature le temple de la très sainte Trinité ; en même temps et par le fait même, nous sommes devenus membres de Jésus-Christ et de son Corps mystique — ici-bas l’Église militante, la sainte Église catholique romaine.

Le Baptême est donc notre dignité fondamentale, notre grande règle de vie, la noblesse de notre âme, l’exigence de la perfection : le « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » du Sermon sur la Montagne [Matth. V, 48] s’adresse à tous les baptisés.

La fin commune de toute vie chrétienne est donc la perfection de la charité, de cette charité divine qui s’étend nécessairement jusqu’au prochain, charité qui inspire toutes les vertus et en impère les actes, charité dont la vocation est de croître sans cesse pour atteindre la mesure de gloire que la Sagesse divine a mystérieusement assignée à chacun, charité enfin qui requiert la contemplation  [1].

Quel que soit donc l’état de vie dans lequel nous sommes, quelle que soit notre vocation particulière, quelles que soient les circonstances en lesquelles nous nous trouvons, la fin de la vie sur terre et l’exigence de la charité demeurent identiques.

Si donc l’on se place du point de vue personnel, les divers états de vie possibles ne vont introduire qu’une différenciation dans les moyens de poursuivre et d’atteindre la perfection de la charité. Nous y reviendrons.

Mais, sous peine de sombrer dans l’« individualisme » (ou, si l’on veut, le « personnalisme ») qui émousse l’intelligence des choses divines, considérons en priorité un autre point de vue.

La vocation de l’Église

Antérieurement à la destinée de chacun, il y a la vocation de l’Église. Le dessein de Dieu est de constituer à son Fils unique une Église qui lui soit un « plérôme », une plénitude, un rayonnement de gloire, une société céleste qui sera pour lui Corps et Épouse. C’est dans cette élection de l’Église que la vocation de chacun d’entre nous prend sa source : Dieu nous destine à prendre telle place dans son Église : place quant au degré de charité et de gloire, place quant à un office particulier.

Toute vie chrétienne est donc comme « embarquée » dans l’union entre Jésus-Christ et son Église ; elle est participante de cette union mystique qui est la clef de l’histoire du monde.

Le mariage

Saint Paul exprime merveilleusement cette vérité à propos du mariage (Eph. V, 22-32).

« Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Église est soumise au Christ, de même aussi les femmes doivent être soumises à leurs maris en toutes choses. Vous, maris, aimez vos femmes, comme le Christ aussi a aimé l’Église, et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans le baptême d’eau par la parole de vie, pour se la présenter lui-même comme une Église glorieuse, n’ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et immaculée. De même les maris aussi doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime lui-même. Car jamais personne n’a haï sa propre chair ; mais il la nourrit et la soigne, comme le Christ le fait pour l’Église, parce que nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os. C’est pourquoi l’homme abandonnera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. Ce mystère est grand : je dis cela par rapport au Christ et à l’Église. »

Le saint Mariage est donc l’image de l’union entre Jésus-Christ et son Église, et c’est là sa grandeur, sa noblesse, sa première clarté aux yeux de Dieu.

Sacerdoce et virginité

Mais il y a plus grand, il y a plus effectif, plus réalisateur ; il y a dans la sainte Église deux institutions qui ne sont pas seulement l’image de l’union de Jésus-Christ et de son Église, mais qui en sont la réalisation, qui en sont l’instrument, qui en sont la réalité. Voici comment l’Abbé Victor-Alain Berto l’expose avec un bonheur incomparable :

« Il y a entre le Christ et l’Église unité de vie (ce qu’exprime l’idée de Corps Mystique) et réciprocité d’amour (ce qu’exprime l’idée des Épousailles Mystiques). Ces deux grandes réalités surnaturelles trouvent chacune leur expression dans les deux institutions les plus essentielles de l’Église : le sacerdoce et la virginité sacrée. Par le sacerdoce, en effet, c’est Notre-Seigneur qui incessamment vivifie son Église, entretient en elle, au moyen des sacrements, la vie de la grâce, et la gouverne. Par la virginité sacrée, c’est l’Église qui incessamment aussi se présente comme Épouse au Christ son Époux et lui redit sa fidélité et son amour  [2]. »

Et avant ce passage si vrai, si pieux et instructif, l’Abbé Berto avait développé et justifié :

« Le Christ communique à l’Église la vie surnaturelle et c’est pourquoi il est appelé Tête de l’Église ; l’Église reçoit de Lui cette vie, et c’est pourquoi elle est appelée Corps du Christ.

« Or, outre cette relation vitale entre le Christ et l’Église, il y en a une autre dans laquelle le Christ et l’Église sont considérés non comme un seul être composé d’une tête et d’un corps, mais comme deux personnes distinctes, unies par un amour réciproque qui a son siège dans la volonté de chacune d’elles. Il s’agit donc ici non plus de la nécessaire dépendance vitale, mais de la libre appartenance d’amour entre le Christ et l’Église. “Le Christ, dit saint Paul, a aimé l’Église et il s’est livré pour elle afin d’avoir en elle une Épouse sans tache et sans ride.”

« Dans cette union spirituelle entre le Christ et l’Église, le Christ tient la fonction de l’Époux : c’est lui qui conduit et dirige l’Église, qui la protège contre ses ennemis, qui veille sur son honneur et sur sa dignité, qui enfin lui donne une perpétuelle fécondité.

« L’Église, elle, a fonction d’Épouse : elle aime le Christ d’un amour perpétuel et exclusif, elle lui témoigne sans cesse respect et dévouement, elle cherche à lui plaire en toute manière ; elle supporte pour lui toutes les épreuves et toutes les persécutions ; elle refuse toute autre autorité que la sienne ; elle est attentive à exécuter ses intentions et ses désirs ; elle ne se laisse jamais séparer de lui ; elle élève pour lui ses enfants ; enfin, son occupation principale est de contenter par sa louange, par son dévouement, par son attachement, le Christ auquel elle est indissolublement unie.

« Pour bien comprendre ce que sont l’un par rapport à l’autre le Christ et l’Église, il faut donc retenir à la fois les deux idées du Corps Mystique et des Épousailles Mystiques : le Christ est à la fois pour l’Église tout ce qu’une tête est pour son corps et tout ce qu’un époux est pour son épouse ; et réciproquement, l’Église est à la fois pour le Christ tout ce qu’un corps est pour sa tête et tout ce qu’une épouse est pour son époux  [3]. »

Le sacerdoce et la virginité sacrée sont donc infiniment plus que des vocations individuelles : ils sont des fonctions mystiques d’Église. Par le sacerdoce, Jésus-Christ communique la vie à son Église ; il répand sa grâce en son sein, il la vivifie de son sacrifice, il l’illumine de sa vérité. Par la virginité sacrée, l’Église aime Jésus-Christ, elle s’immole à lui, elle lui offre un perpétuel hommage d’amour et de louange.

Retour sur terre

Quittons les hauteurs de ce point de vue, qui est le plus fondamental et qu’il ne faut jamais oublier, pour revenir à la considération de la vie de chacun.

Ne nous arrêtons pas ici à la considération de l’état de Mariage, dont nous avons d’une part évoqué la finalité qui est celle de la vie chrétienne elle-même (la perfection de la charité) et dont nous avons d’autre part rappelé la haute signification mystique (l’image de l’union entre Jésus-Christ et son Église). L’état de Mariage fait partie de la « voie commune » (ce qui n’a rien de péjoratif) et de ce fait ne comporte pas l’élection de moyens particuliers pour atteindre cette perfection de la charité. C’est l’observation des commandements de Dieu et de l’Église qui en est la grande obligation, c’est l’exercice persévérant des vertus chrétiennes qui en est la trame quotidienne.

Puisque nous parlons de voie commune – celle qui consiste à demeurer dans le monde pour y vivre de foi, d’espérance et de charité sous la forme générale de l’observation des préceptes divins – il faut dénoncer le lieu commun qui prétend que le célibat conservé au milieu du monde n’est pas un état normal : il faudrait ou se consacrer à Dieu, ou se marier. Mais pourquoi donc ne serait-ce pas un état normal ? Pourquoi ne pourrait-on pas y demeurer délibérément ? Une telle affirmation n’est fondée ni sur la sainte Écriture, ni sur l’enseignement du Magistère de l’Église ni sur sa tradition spirituelle ; et on pourrait énumérer de nombreux cas où cette situation est parfaitement justifiée.

Si l’on désire se donner à Dieu, on parlera de vocation. Là aussi, il importe de bien clarifier les choses, de bien distinguer d’une part entre vocation sacerdotale et vocation religieuse, d’autre part entre vie consacrée et vie religieuse.

Deux vocations

La vocation sacerdotale et la vocation religieuse, au rebours de ce qu’on imagine souvent, présentent plus de différences que de ressemblances.

À la vocation sacerdotale s’applique la parole de Notre-Seigneur : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis » (Jo. XV, 16). Cette vocation est donc un véritable appel, mais attention ! l’appel intérieur – le désir du sacerdoce, l’attrait vers lui – n’est que préparatoire au seul appel qui constitue la vocation sacerdotale : l’appel de l’Église par la voix de l’évêque légitime. C’est ce qu’enseigne très clairement le Catéchisme du Concile de Trente : « Vocari autem a Deo dicuntur qui a legitimis Ecclesiæ ministris vocantur – ceux-là sont dits être appelés par Dieu, qui sont appelés par les ministres légitimes de l’Église » (de Ordine§ 1). Bien sûr, l’évêque n’appelle que ceux qui se présentent librement, qui ont les qualités et la science requise, qui ont une intention droite ; mais la vocation proprement dite est donnée par l’Évêque, elle est l’appel qu’il donne au nom de l’Église  [4].

À la vocation religieuse s’applique cette autre parole de Notre-Seigneur : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; viens ensuite et suis-moi » (Matth. XIX, 21). Là, la vocation est dans la volonté de perfection. Cette volonté, comme toute volonté normale, doit procéder de la compréhension de l’intelligence : Qui potest capere capiat, dit Notre-Seigneur en parlant de la chasteté parfaite pour le Royaume de Dieu, « que celui qui peut comprendre comprenne » (Matth. XIX, 12). Il faut aussi que ceqe volonté soit raisonnable, stable et droite ; il n’en reste pas moins que la vocation religieuse consiste dans la volonté.

On voit donc ainsi la différence fondamentale entre la vocation sacerdotale où l’Église appelle elle-même au nom de Jésus-Christ, et la vocation religieuse, où Dieu donne la volonté de se consacrer à lui et où l’Église ne fait qu’organiser (en approuvant et en surveillant les ordres religieux) la vie de ceux qui répondent à l’appel général fait par Notre-Seigneur.

Vie consacrée et vie religieuse

Il importe de bien distinguer aussi la vie consacrée et la vie religieuse ; il vaudrait d’ailleurs mieux parler, pour que la distinction soit adéquate, de vie simplement consacrée d’une part, et de vie religieuse d’autre part.

Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas d’assigner à la vie humaine une autre fin que celle de la vie chrétienne issue du Baptême : c’est toujours la perfection de la charité qu’on veut comme fin, qu’on poursuit par l’observation des préceptes divins, qu’on espère de la miséricorde de Dieu. La vie consacrée à Dieu s’engage à des abstentions et à des moyens qui, en s’opposant aux sollicitudes du monde et aux concupiscences, sont aptes à libérer la charité des pesanteurs de la nature et de la dissipation du cœur ; ils lui permettent ainsi de s’exercer plus directement et plus intensément. Et comme cela est consacré par vœu, ces abstentions et ces moyens deviennent en outre des actes de la vertu de religion qui, par eux-mêmes et spécialement, concourent à la charité.

Vie de pur amour

La vie consacrée est constituée par le vœu de virginité ou le vœu de chasteté parfaite : on donne tout son amour à Jésus-Christ, on lui consacre son corps et toutes les affections de son cœur. C’est cette vie simplement consacrée qu’ont menée les vierges de l’Église primitive, armée d’âmes pures et aimantes : sainte Luce, sainte Agnès, sainte Cécile, sainte Martine et bien d’autres. Bien qu’elles ne fussent pas religieuses et qu’elles vécussent dans la maison familiale, elles avaient donné tout leur amour à Notre-Seigneur pour vaquer généreusement à son service. Tout au long de l’histoire de l’Église, aujourd’hui encore, fleurissent ainsi les épouses secrètes de Jésus-Christ, les âmes consacrées à lui comme l’était la sainte Vierge Marie, toutes de prières, toutes de dévouement, toutes d’humilité.

On a souvent perdu de vue combien cette vie consacrée fait partie de la tradition spirituelle et de l’honneur de l’Église, et combien elle est un état fécond en sainteté, en contemplation, en œuvres de miséricorde. Il n’y a guère de doute que Jésus-Christ désire de nombreuses âmes généreuses et virginales qui réjouissent ainsi son cœur et travaillent à son règne  [5].

Vie d’obéissance

La vie religieuse est une vie consacrée avec toutes ses exigences et son « office mystique » ; ce qui la différencie, c’est qu’elle est constituée par le vœu d’obéissance. La vie religieuse est distinctement une vie d’obéissance. Je n’oublie pas le vœu de pauvreté ; c’est un vœu très saint, très crucifiant, très salutaire lui aussi ; mais il est en dépendance du vœu d’obéissance.

En effet, la pauvreté religieuse consiste en l’usage dépendant : on renonce à toute propriété personnelle, on s’engage à n’user des biens matériels que dans la dépendance de la volonté d’un supérieur. On ne peut donc pratiquer la pauvreté sans supérieur, sans que la volonté soit soumise par l’obéissance ; inversement d’ailleurs l’obéissance suppose la pauvreté car si chacun conserve la propriété de ses biens et en use à son gré, l’obéissance n’est plus qu’un vain mot.

L’obéissance religieuse est très spécifique et se différencie de l’obéissance commune ; elle s’apparente à l’obéissance des enfants. Tous les hommes étant tenus à l’obéissance, il n’y aurait pas matière à vœu si l’obéissance religieuse n’était pas d’un type particulier, meilleur que l’obéissance commune.

Il faut ici rappeler, pour comprendre l’obéissance religieuse, que le pouvoir d’une personne investie d’autorité peut être de type « juridictionnel » ou de type « dominatif ».

Toute autorité s’exerce en vue du bien commun de la société dont elle a la charge, que ce soit l’Église, l’État, la famille, l’entreprise ou le club de pétanque du coin. Celui qui est investi de l’autorité a le droit et le devoir de commander aux inférieurs tout ce qui est nécessaire ou utile au bien commun, et ceux-ci rendent obéissance en raison du bien commun auquel les ordonne l’autorité. C’est le pouvoir « juridictionnel ».

Dans certaines sociétés, le bien propre des membres fait partie du bien commun parce qu’il est constitutivementet directement inclus dans leur finalité. Le pouvoir de l’autorité est alors dit « dominatif » en ce qu’il s’exerce sur le bien propre des membres. Il en est ainsi dans une société naturelle (la famille) et dans une société « artificielle » (la communauté religieuse). Cela se rencontre aussi dans les sociétés finalisées par la formation de leurs membres (école, séminaire etc.), mais de façon partielle : de façon proportionnée au bien commun de ladite société.

Les enfants ne sont capables ni de connaître ni de procurer leur bien propre ; c’est aux parents qu’incombe, de droit divin, selon la nature des choses, cette charge et cette responsabilité. Le bien commun de la famille exige d’ailleurs que les parents remettent peu à peu à l’enfant la charge de son bien propre.

Par le vœu d’obéissance, selon les modalités d’une règle, les religieux remettent à leur supérieur leur bien propre en vue de leur perfection spirituelle ; ils en deviennent comme les enfants, et par là ils accomplissent le renoncement le plus intime et le plus total : le renoncement à la libre disposition de leur volonté.

Ce renoncement si grand et si méritoire, n’est cependant possible – vertueusement possible – que si l’on est assuré que l’autorité à laquelle on se remet totalement recherchera la gloire de Dieu, la fidélité à la vérité, le vrai bien. En un mot, ce renoncement n’est possible qu’au sein de l’Église catholique, et de l’Église hiérarchisée dans laquelle tout supérieur a lui-même un supérieur, et qu’en définitive tout se résout dans l’autorité du Pape assisté par le Saint-Esprit.

C’est là que gît la grande difficulté des temps actuels : cette Autorité divinement assistée au sommet manque, non pas d’une brève éclipse, mais selon un état mystérieux qui dure et disperse les brebis du Seigneur, leurs esprits comme leurs cœurs.

Il faudrait alors au supérieur une prudence et une sagesse bien rares ; il lui faudrait une juste vue de la vérité de la foi, de la liberté des âmes et des limites de son jugement, qui relève du miracle. Et même cette délicatesse supposée extrême ne remplacera jamais la hiérarchie institutionnelle à l’intérieur de laquelle doit s’inscrire l’obéissance. Cela est d’autant plus vrai qu’on ne voue pas l’obéissance à tel supérieur, mais aux supérieurs présent et futurs : ce qui rend nécessaire l’investiture de l’Église, qui assure la catholicité et la stabilité de l’institution.

Vouer – en tout cas vouer définitivement – l’obéissance religieuse présente donc d’inextricables difficultés. Ainsi, par exemple, tout conflit (il en est de légitimes) devient insoluble et met à mal la notion même d’obéissance religieuse, ainsi que la paix des cœurs et des communautés, et la vertu de tous.

Un texte de Pie XII

Les considérations développées ci-dessus exposent le problème de la vie religieuse (problème dû à la provisoire et longue situation actuelle) sous l’aspect de la prudence surnaturelle, prudence d’autant plus nécessaire que c’est toute la vie qui est engagée, et que les biens les plus précieux sont en cause. Cette prudence est elle-même fondée sur une vérité doctrinale : le pouvoir « dominatif » (pouvoir des supérieurs religieux sur ceux qui leur ont voué l’obéissance) dérive de l’autorité du Pape. En effet, Pie XII déclare qu’en vertu des dispositions du droit canonique, qui établissent et régissent ce pouvoir « dominatif », il associe lui-même tous les supérieurs religieux à une partie de sa propre charge.

Cet enseignement se trouve dans l’Exhortation aux supérieurs généraux établis à Rome du 11 février 1958 :

« Nous vous avons associés, très chers fils, à cette partie de Notre charge, soit directement, vous déléguant par le Code de droit canon une part de Notre suprême juridiction, soit en établissant, dans vos règles et constitutions par Nous approuvées, les bases de votre pouvoir “dominatif”. Aussi Nous importe-t-il souverainement que vous exerciez l’autorité qui vous appartient selon Nos intentions et celles de l’Église. »

Cette doctrine de Pie XII avait été déjà mise en œuvre dans une réponse de la Commission d’Interprétation du Code droit canonique (26 mars 1952) qui assimilait, pour certaines choses seulement, le pouvoir « dominatif » du supérieur religieux au pouvoir de juridiction (pouvoir de gouvernement de l’Église).

Cette vérité est hélas bien méconnue. Nous sommes entourés par toute une nébuleuse de « fondations religieuses », fondations établies au nom de « suppléances » sorties d’un chapeau de magicien (sans qu’on puisse leur assigner un fondement réel ni une consistance quelconque), ou bien fondations s’édifiant sur un hypothétique « droit à la vie religieuse » (qu’on aurait peine à établir…). Ces communautés sont nanties de supérieurs autoproclamés (même s’ils sont élus par la base suivant les « constitutions »), on y prononce des « vœux de religions » en oubliant que le pouvoir « dominatif » d’un supérieur (et donc la réalité du vœu d’obéissance religieuse) ressortit à l’ordre public de l’Église, et qu’il nécessite une relation vivante de subordination à l’autorité pontificale sans laquelle il ne saurait exister.

Certes il est loisible à chacun de se placer sous l’autorité d’une autre personne dans le dessein de renoncer à la maîtrise de sa volonté pour tendre à la perfection. Mais il faut encore que cette décision soit un acte vertueux (et donc préalablement prudent) — ce qu’elle peut être tant qu’on ne prétend pas la sceller d’un vœu, qui en l’état présent ne sera pas un véritable vœu de religion, et qui risque fort d’en placer le sujet dans une situation inextricable.

C’est pourquoi il était bon de rappeler ci-dessus la sainteté de la vie simplement consacrée : elle peut constituer, pour une âme généreuse qui désire appartenir à Jésus-Christ et qui cherche la perfection évangélique, un choix d’une grande sagesse ; elle s’inscrit en tout cas dans la grande tradition mystique des âmes consacrées qui glorifient le Bon Dieu, non seulement par leurs actions, mais par leur vie même.

Ce fut l’état de vie, par exemple, d’une Catherine Lassagne, la directrice de la Providence d’Ars, âme d’une sainteté exquise formée par saint Jean-Marie Vianney à la pratique héroïque de toutes les vertus.

Conclusion

La seule chose qui importe, c’est la volonté du Bon Dieu. Si nous voulons connaître cette volonté, nous devons instruire notre intelligence et nous référer à la doctrine catholique (ce que nous venons d’essayer de faire) ; nous devons purifier notre cœur pour ne pas résister à la grâce ni nous laisser aveugler par les passions ; nous devons nous offrir de grand cœur, avec magnanimité, à cette volonté de notre Père — volonté qui n’est autre que l’amour qu’il nous porte, que notre véritable bien et que la douceur de notre vie. Nous devons surtout prier et beaucoup prier.

Enfin, nous devons rester l’esprit en paix : Dieu ne joue pas à cache-cache (encore que parfois… pour nous détacher et nous purifier), mais il nous manifestera sa volonté par mille moyens secrets ou visibles qui ne nous laisseront pas dans l’incertitude.

*

*     *

Très douce Vierge Marie, qui fûtes vierge et mère, qui fûtes consacrée à Dieu et vivant dans le monde, qui vous mîtes sous l’autorité de saint Joseph, qui êtes la mère du sacerdoce et la reine des cœurs, donnez-nous de chercher, de trouver et de suivre la sainte volonté de Dieu, afin que nous imitions Jésus-Christ en toutes choses et que nous vivions de sa charité.

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[1]  « C’est le propre de l’amitié de converser avec son ami. Or la conversation de l’homme avec Dieu se fait par la contemplation — Hoc videtur amicitiæ proprium simul conversari ad amicum. Conversatio autem hominis ad Deum est per contemplationem » saint Thomas d’Aquin, Contra Gentes, IV, 22.

[2]  Abbé V.-A. Berto, Pour la sainte Église Romaine, p. 166. Cet extrait est tiré du texte d’un cours donné aux enfants de Notre-Dame de Joie, qui est une pure merveille.

[3]  Abbé V.-A. Berto, Pour la sainte Église Romaine, pp. 165-166. Cet ouvrage contient plusieurs études sur la virginité sacrée, qui sont autant de leçons de profonde théologie et de grand amour de l’Église et des âmes.

[4]  Il va sans dire qu’un évêque, pour appeler au nom de l’Église, doit être lui-même légitimement appelé par le Souverain Pontife. Nemo dat quod non habet. Cela va encore mieux en le disant.

[5]  La sainteté de cette vocation ne dispense en rien des règles de la vertu de prudence — bien au contraire ! Pour demeurer fidèle, pour éviter de fléchir comme de s’aigrir, il ne faut pas se lancer sans direction, ni soutien doctrinal, ni l’entraide d’amis animés du même désir de se consumer au service de Jésus-Christ par amour pour lui.

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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 19:12

Avenir des enfants — salut des parents

 

Vous trouverez la vidéo d'une conférence que j'ai donnée le mardi 4 juin 2013 sous ce lien.

 

Elle est accompagnée d'un texte écrit qui m'a servi de guide. Vous le trouverez sous cet autre lien.

 

Ce n'est pas un ensemble de recettes (toujours plus ou moins ridicules et inadaptées), c'est une méditation sur l'urgence et la gravité du sujet, dont il faut que les parents prennent la mesure pour accomplir ce qui est de leur responsabilité.

 

Que la sainte Vierge Marie bénisse votre audition.

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 21:56

 

La chronique du mois de novembre, consacrée au droit du mariage et aux interférences qu’il subit (ou ne subit pas) avec la situation de l’Église, a soulevé quelques interrogations – dont je remercie les auteurs – qu’il est opportun d’examiner. J’en retiens les deux principales, car elles sont l’occasion de rappeler quelques principes du droit et de mettre en lumière les ténèbres de la destruction du mariage qui a accompagné Vatican II.

*

La première de ces interrogations peut ainsi se résumer : puisque la fraternité Saint-Pie-X fait des mariages, n’est-il pas logique qu’elle puisse assurer une sorte de « service après-vente » et, pour cette raison, porter des sentences en la matière ?

À cela, il faut répondre deux choses.

La première est qu’il n’y a aucun lien de nature ni de nécessité entre la capacité de « faire des mariages » et celle d’en juger après coup. Un curé de paroisse, en raison de son office, est de plein droit le témoin qualifié de l’Église pour recevoir les consentements des époux ; il a le devoir grave de juger de la validité du mariage avant d’accomplir son office. Mais une fois le mariage célébré, il n’a plus aucun pouvoir pour déclarer le mariage invalide ou autre.

L’évêque diocésain, sur le territoire que le Pape lui a confié, jouit de la pleine juridiction : épiscopale et ordinaire. Eh bien ! même lui n’a qu’un « demi-pouvoir » judiciaire pour prononcer la nullité d’un mariage : il doit faire confirmer la sentence de son officialité (qui juge en son nom) par une seconde instance d’une autre juridiction.

Pas plus que le statut de notaire ne donne un pouvoir judiciaire, la capacité de conclure les mariages n’implique celui d’en juger. Mais, d’ailleurs, la fraternité Saint-Pie-X conclut-elle les mariages ? C’est la seconde chose à examiner.

Quand deux jeunes gens se présentent devant un prêtre de la Fraternité pour que celui-ci les marie, ce prêtre n’agit pas comme témoin qualifié de l’Église, parce que personne (ni Pape ni évêque diocésain) ne lui en a donné la faculté, que ce soit en lui confiant office ou en lui donnant une délégation.

Ces deux jeunes gens se marient validement (si rien ne s’y oppose par ailleurs) en vertu du canon 1098 qui établit une forme canonique extraordinaire en cas de nécessité [1] :

« S’il n’est pas possible d’avoir ou d’aller trouver sans grave inconvénient le curé, ou l’Ordinaire, ou le prêtre délégué, qui assisteraient au mariage selon la norme des Canon 1095-1096 :

« 1°/  En cas de péril de mort, le mariage contracté devant les seuls témoins est valide et licite ; et même en dehors de ce cas, pourvu qu’en toute prudence, il faille prévoir que cette situation durera un mois. »

La situation présente, avec une religion hétérodoxe omniprésente dans les structures de la sainte Église catholique, fait que, sans aucun doute, on se trouve généralement sinon universellement dans ce cas.

Puis le canon continue :

« 2°/  Dans les deux cas, si un autre prêtre pouvait être présent, il devrait être appelé et assisterait, avec les témoins, au mariage, le mariage étant toutefois valide devant les seuls témoins. »

Cette prescription du n. 2 est d’une immense sagesse, car non seulement la grâce des bénédictions qui accompagnent le mariage est très précieuse, mais aussi parce qu’ainsi est manifesté et garanti aux yeux de tous le caractère public et sacré du mariage.

Mais ce prêtre qui est appelé n’en reçoit aucune juridiction pour autant : il n’est pas le témoin qualifié de l’Église, et il accomplit plutôt un office personnel qui ressortit à l’ordre de la charité.

On ne peut donc en rien dire que la Fraternité fait des mariages (sans compter, évidemment, que les ministres du sacrement sont les époux eux-mêmes, et non pas le témoin de l’Église).

En conclusion, c’est doublement qu’il faut affirmer que le fait que des mariages soient célébrés par des prêtres de la fraternité Saint-Pie-X ne leur confère aucune capacité à porter des sentences ; et s’ils prétendent en porter tout de même, lesdites sentences sont nulles et scandaleuses.

*

La seconde interrogation, plus fondée, m’a été ainsi présentée :

« Concernant la dernière livraison de votre bulletin, tout ce que vous écrivez est bien triste, et l’usurpation “fraternitaire” n’est que trop avérée. Toutefois, je ne suis pas certain de vous suivre en tout et pour tout concernant les officialités “conciliaires”. Les sentences de nullités pour cause d’“immaturité” sont en effet aberrantes. Mais ne doit-on pas admettre par ailleurs (et pour le reste) que ces tribunaux “bénéficient” de l’erreur commune ? Du moins c’est l’objection qui me vient immédiatement à l’esprit (peut-être mal tourné). »

La mention de l’erreur commune fait référence au canon 209 qui stipule ceci : « En cas d’erreur commune ou de doute positif et probable, sur un point de droit ou de fait, l’Église supplée la juridiction pour le for tant externe qu’interne [2]. »

Ce canon est destiné à pourvoir au bien commun des fidèles et à éviter qu’un grand nombre d’entre eux ne soit trompé : si une communauté (paroisse, diocèse, couvent…) croit (à tort) qu’un prêtre a reçu de l’autorité légitime la juridiction nécessaire pour entendre les confessions ou pour assister à un mariage (ou pour tout autre acte nécessitant la juridiction), l’Église supplée : elle accorde la juridiction, non pas de façon permanente, mais comme au goutte à goutte pour chaque acte qui la nécessite.

L’Église entend assez largement cette suppléance. Je n’ai pas l’intention (et probablement pas la compétence) d’en faire l’étude canonique ; je renvoie ceux qui s’y intéressent à l’article de Bride dans la Revue de Droit canonique (septembre 1953 pp. 278-296 et mars 1954 pp. 3-49) : ils y trouveront un large panorama et une interpré­tation tout aussi large de l’objet de ce canon.

Je me contente de deux remarques.

Cette suppléance de la juridiction manquante ne s’applique que lorsqu’il y a illusion communément partagée sur l’existence d’une juridiction reçue de l’autorité légitime : elle ne peut en rien légitimer une autorité, ni fabriquer de toutes pièces une pseudo-autorité. S’il en était autrement, tout prêtre pourrait (par exemple) fonder une secte, persuader ses adeptes qu’il a juridiction en vertu du canon 2415 (qui n’existe pas) et ainsi accomplir des actes valides en vertu de l’erreur commune. Pour prendre une image dans l’ébénisterie, la suppléance de juridiction est comme de la colle qu’on utilise là où les vis manquent : la colle permet de joindre des pièces qui devraient être vissées l’une avec l’autre, mais elle est inapte à remplacer une pièce manquante.

Ensuite, comme le fait remarquer Bride dans l’article précité, « la suppléance ne peut jouer que pour combler des lacunes ou déficiences qui n’intéressent que le droit ecclésiastique » [p. 36].

Les tribunaux conciliaires pourraient juridiquement entrer dans le cas d’une suppléance ; des juges légitimement nommés ont continué à siéger longtemps après Vatican II… oui, cela peut être vrai, cela n’est pas impossible. Mais entretemps, c’est la doctrine qui a changé, c’est le droit naturel qui a été abandonné, ce qui va bien au-delà du droit ecclésiastique.

En voici une illustration des plus éclairantes. Je la tire de l’In memoriam de l’abbé Jean Bernhard (1914-2006) paru dans la Revue de Droit canonique 55-2, pp. 225-234.

Ce prêtre, docteur en théologie, fut le fondateur de la Revue de Droit canonique en 1951 ; il fut longtemps professeur de Droit canonique à la Faculté de théologie catholique et à l’Institut de Droit canonique de Strasbourg, il exerça les fonctions de vice-official (en 1952) puis d’official (en 1956) pour le diocèse de Strasbourg jusqu’en 1987. Il fut directeur de l’Institut de Droit canonique de 1970 à 1982. J’énumère cela pour montrer qu’on ne peut douter de sa compétence en matière canonique, et qu’on ne peut lui dénier d’avoir été nommé official (juge diocésain) par l’autorité légitime.

Son évolution est effrayante et, qui plus est, typique en raison de l’immense influence que cet Abbé Bernhard avait en France (et même ailleurs, car il fut, à la suite de Vatican II, consulteur de la Commission de révision du Code de Droit Canonique). Voici comment Jean Werckmeister, dans l’In memoriam, décrit cette évolution :« Jean Bernhard fut vice-official puis official de Strasbourg pendant trente-cinq ans, de 1952 à 1987. Mais ces trente-cinq années ne furent pas linéaires.

« Frais émoulu du Studium de la Rote romaine, il commença sa carrière judiciaire de façon classique, soucieux, comme il était de mise, de “défendre” le mariage en appliquant strictement la règle de la faveur du droit. Les déclarations de nullité étaient rares dans l’Église de l’époque et les personnes divorcées remariées traitées sans miséricorde, puisqu’on leur refusait même les funérailles chrétiennes.

« De son propre aveu, son attitude se modifia au cours des années 1960, sous l’influence du concile, mais surtout de ses contacts avec les intéressés. Plutôt que de “défendre” l’institution, il chercha à comprendre les personnes.

« Cette évolution n’avait sans doute rien d’original la plupart des officialités firent de même, à des degrés divers. La Rote romaine elle-même, bien avant le nouveau Code, fit évoluer profondément sa jurisprudence, et l’amitié qui le liait à plusieurs de ses doyens (Mgr Jullien, Mgr [Charles] Lefebvre) ne fut pas étrangère sa nouvelle perception.

« Ce qui fit l’originalité de J. Bernhard est qu’il s’efforça de tirer jusqu’au bout les conséquences pratiques et théoriques de cette nouvelle conception, dite “personnaliste”. Il avait définitivement admis l’idée que le mariage n’est pas un contrat, mais une alliance. Dès lors, il ne s’agissait plus d’étudier sa validité ou sa nullité, mais sa réussite ou son échec. Le mariage, disait-il, est comme une courbe qui connaît des hauts et des bas. L’essentiel est que la tendance générale soit vers le haut. Un mariage qui, dès le départ, descend inéluctablement, qui s’effondre, n’est pas sacramentel.

« En pratique, il se représentait l’officialité comme un service d’Église dédié à résoudre les problèmes matrimoniaux des fidèles. Plutôt que de “tribunal”, il parlait de commission. À “sentence de nullité”, il préférait les expressions “décret de liberté” ou “constat d’état libre”, le but étant de permettre un remariage dans l’Église, lorsque cela était possible. Pour cela, il fallait faire mieux connaître l’officialité. Il organisa de grandes tournées dans tous les doyennés du diocèse, allant expliquer aux curés dans quelles conditions ils pouvaient lui adresser les personnes concernées.

« Il fit ainsi de Strasbourg l’une des plus importantes officialités de France. Bien que n’étant pas interdiocésaine, l’officialité de Strasbourg eut à connaître, dans les années 1970 et 1980, près d’une centaine de causes par an en première instance, soit un tiers ou un quart de toutes les causes traitées en France. En outre, elle faisait – elle fait toujours – office de seconde instance pour les causes de Metz.

« Au cours des dix dernières années d’activité de J. Bernhard en tant qu’official, de 1977 à 1986, on ne relève que trois décisions négatives (non constare) contre 851 positives (déclarations de nullité). Cette proportion s’explique d’abord par le tri préalable opéré par les curés. Mais aussi par l’attitude pastorale de l’official : à quoi servirait, demandait-il, de “coincer” canoniquement les gens dans un mariage qui n’existe plus et qui n’a plus aucune chance de se reconstituer ? S’il existe une possibilité canonique de résoudre leur problème, pourquoi ne pas l’utiliser ?

« Avec toute l’équipe de l’officialité de Strasbourg et celle de Metz, instance d’appel, acquises à ses conceptions, l’activité pratique de J. Bernhard fut donc débordante.

« Il développa en même temps des théories nouvelles sur le droit matrimonial. La plus connue de ces théories est celle de la “consommation existentielle et dans la foi”. Ce n’est pas le lieu de l’exposer ici, ni les débats – et oppositions – qu’elle suscita. Rappelons simplement qu’elle consiste à considérer le mariage dans son évolution : le mariage, selon J. Bernhard, n’est pas consommé dès la nuit de noces, il n’est pas rendu “parfait” par un simple [acte corporel]. Il se perfectionne peu à peu, à mesure que s’établit la “profonde communauté de vie et d’amour” dont parle la constitution conciliaire Gaudium et Spes. Et pour les époux chrétiens, cette consommation ne doit pas se faire seulement dans l’existence quotidienne, mais aussi dans la foi partagée.

« Or, le droit de l’Église affirme depuis longtemps que l’indissolubilité n’est pas liée à l’échange des consentements, mais à la consommation ou à la “perfection” du mariage [3]. Si l’on admet qu’il faut du temps pour parfaire son mariage, on doit considérer que l’indissolubilité n’advient que progressivement, et qu’elle ne devient canoniquement “absolue” que lorsque l’union est consommée “existentiellement” et “dans la foi” ; alors, en effet, les deux personnes formant le couple n’imaginent même plus pouvoir vivre séparées.

« Autrement dit, Jean Bernhard prenait en compte deux dimensions souvent oubliées : le temps (le mariage n’est pas instantané mais inchoatif) et la réalité (l’union vécue concrètement est plus importante que le lien juridique abstrait). » [Fin de citation]

Voilà comment, avec la « bonne intention » d’aider les personnes qui se mettent dans des situations d’où on ne peut sortir que par la conversion et, s’il le faut, l’héroïsme (la grâce spécifique du Mariage est faite pour cela), on renverse le sacrement de Mariage ; et d’ailleurs on n’aide personne parce que le plus grand malheur est le péché, parce que le plus grand mal social est la destruction du mariage, de son unité, de son indissolubilité et de sa fécondité.

La conclusion qu’on en peut tirer est que par les reconnaissances de nullité des tribunaux conciliaires, il est impossible d’obtenir la certitude de nullité que le canon 1069 exige pour qu’on puisse se [re]marier. Quoi qu’il en soit de la légitimité juridique (pleine ou suppléée) de la sentence, celle-ci est fondée sur d’autres principes que les principes catholiques (et même simplement naturels), elle est sous-tendue par une autre religion que la religion de Jésus-Christ. Il est impossible de la prendre en compte.

 

 

Notes

[1]   Si haberi vel adiri nequeat sine gravi incommodo parochus vel Ordinarius vel sacerdos delegatus qui matrimonio assistant ad normam canonum 1095, 1096 :

1°/  In mortis periculo validum et licitum est matrimonium contractum coram solis testibus ; et etiam extra mortis periculum, dummodo prudenter prævideatur eam rerum conditionem esse per mensem duraturam ;

2°/  In utroque casu, si præsto sit alius sacerdos qui adesse possit, vocari et, una cum testibus, matrimonio assistere debet, salva coniugii validitate coram solis testibus.

 

[2]   In errore communi aut in dubio positivo et probabili sive iuris sive facti, iurisdictionem supplet Ecclesia pro foro tum externo tum interno.

 

[3]   La réalité est un peu différente. Le Mariage est par institution divine indissoluble, il l’est dès l’échange mutuel des consentements selon la forme publique prescrite. Le Mariage entre deux baptisés est un sacrement pleinement soumis à la juridiction de l’Église catholique. Ce Mariage, tant qu’il n’est pas consommé, bien qu’en soi indissoluble, peut être dissous par un acte spécial du souverain Pontife, ou par la profession religieuse solennelle de l’un des deux époux. Une fois qu’il est consommé, aucune autorité, même pontificale, ne le peut dissoudre.

Ces malins de conciliaires, en changeant arbitrairement et fallacieusement la définition de la consommation du Mariage, s’imaginent qu’ainsi ils pourront obtenir du pape un acte de dissolution d’un Mariage qui, par sa consommation réelle, est placé en dehors du pouvoir pontifical. Voilà l’adultère béni par le clergé conciliaire. Ce n’est qu’un camouflage diabolique du « mariage à l’essai ».

Canon 1015 : § 1.  Le mariage valide des baptisés est appelé ratum (ratifié), s’il n’a pas été complété par la consommation ; ratum et consummatum, si l’acte conjugal, auquel le contrat matrimonial est ordonné de sa nature et par lequel les conjoints font une seule chair, a eu lieu entre ceux-ci. — Matrimonium baptizatorum validum dicitur ratum, si nondum consummatione completum est ; ratum et consummatum, si inter coniuges locum habuerit coniugalis actus, ad quem natura sua ordinatur contractus matrimonialis et quo coniuges fiunt una caro.

Canon 1110 : D’un mariage valide naît ente les conjoints un lien de par sa nature perpétuel et exclusif ; en outre, le mariage chrétien confère la grâce aux époux qui n’y mettent pas obstacle. — Ex valido matrimonio enascitur inter coniuges vinculum natura sua perpetuum et exclusivum ; matrimonium præterea christianum coniugibus non ponentibus obicem gratiam confert.

Canon 1118 : Le mariage valide ratum et consummatum ne peut être dissous par aucune puissance humaine ni par aucune cause, sauf la mort. – Matrimonium validum ratum et consummatum nulla humana potestate nullaque causa, præterquam morte, dissolvi potest.

Canon 1119 : Le mariage non consommé entre des baptisés ou entre une partie baptisée et une partie non baptisée est dissous, soit de plein droit par la profession religieuse solennelle, soit par une dispense concédée par le Siège apostolique pour une juste cause, à la demande des deux parties ou de l’une d’elles, même contre le gré de l’autre. – Matrimonium non consummatum inter baptizatos vel inter partem baptizatam et partem non baptizatam, dissolvitur tum ipso iure per sollemnem professionem religiosam, tum per dispensationem a Sede Apostolica ex iusta causa concessam, utraque parte rogante vel alterutra, etsi altera sit invita.

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Mariage - éducation
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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 18:06

 

Voici le texte d’une lettre envoyée à un ami très cher, contenant des choses bien graves. Je précise que cette lettre n’est pas une fiction commode pour exposer un problème réel, c’est une lettre réelle dont seuls quelques éléments accidentels ont été modifiés pour brouiller les pistes.

Cher Pierre-Alain,

j’ai la très mauvaise habitude de ne pas répondre aux faire-part de naissance ou de mariage, me contentant de célébrer une sainte Messe par mois aux intentions qui m’ont été ainsi confiées : objectivement, c’est bien mieux, mais subjectivement ce n’est que paresse camouflée derrière le prétexte du manque de temps.

Mais je ne peux laisser sans réponse le faire-part du mariage de Virginie, que vous m’avez fait l’amitié de m’adresser : l’affaire est trop grave.

En effet, Monsieur Claude Z., que Virginie projette d’épouser, est déjà marié.

Je sais que la « commission canonique » de la fraternité Saint-Pie  X prétend avoir reconnu l’invalidité de son mariage, mais c’est là prétention insupportable. L’existence de cette commission sans aucune autorité, sans aucun fondement, sans nulle compétence, qui prétend relever des vœux et reconnaître la nullité des mariages est une des usurpations les plus odieuses de la Fraternité, sinon la plus odieuse.

D’une part, elle n’a jamais reçu la moindre concession de l’Église catholique, du Corps mystique de Jésus-Christ, qui lui permette de telles actions. Or seule l’autorité de Jésus-Christ peut intervenir dans un domaine strictement réservé à Dieu, dans lequel on ne peut rien connaître de manière qualifiée, ni rien faire sans cette surnaturelle délégation.

D’autre part, on se trouve dans un domaine dans lequel aucune suppléance n’est possible par carence totale de fondement réel (à la différence du sacrement de pénitence où une suppléance peut se fonder sur le caractère sacramentel du sacerdoce) et auquel l’Église n’a jamais étendu le bénéfice de l’erreur commune.

La commission canonique de la Fraternité n’a donc aucun titre, ni réel, ni coloré, pour prononcer des sentences qui relèvent exclu­sivement du pouvoir de l’Église, concrètement du pouvoir pontifical et de ses instruments.

Par ailleurs, en supposant (supposition absurde) que la Fraternité ait une existence canonique et qu’en son sein existe une commission jouissant d’un grand pouvoir par concession légitime, ladite commis­sion serait pourtant incompétente, et cela à un triple titre :

–  les laïcs ne sont pas membres de la Fraternité, et n’en sont donc pas les sujets : une sentence ne saurait les atteindre ;

–  un tribunal d’Église, dans les affaires matrimoniales, entend trois parties : les deux époux séparément et le défenseur du lien – ce que la Fraternité ne peut pas matériellement accomplir (sans compter l’extrême faiblesse de la formation juridique de ses membres) ;

–  une première reconnaissance de la nullité entraîne un appel automatique pour que l’affaire soit réexaminée devant une autre juridiction : deux sentences judiciaires concordantes permettent seules de considérer la nullité comme légitimement reconnue.

Le mariage de Claude n’a donc pas été légitimement reconnu inexistant par l’Église catholique, et aucun jugement privé – quand bien même serait-il de saint Thomas d’Aquin en personne – ne peut pallier cela.

La première conséquence est que tout mariage lui est interdit, et qu’il est interdit à toute personne de se marier avec lui. C’est le canon 1069 § 2 :

« Quoique le mariage soit invalide ou dissous pour n’importe quelle cause, il n’est pas permis d’en contracter un autre avant que la nullité ou la dissolution du premier mariage ne soit établie légitimement et avec certitude. »

La seconde conséquence est que, le mariage jouissant de la faveur du droit (canon 1014), le premier mariage de Claude doit être considéré comme valide. Une seconde union doit donc être considérée comme adultère.

Canon 1014 : « Le mariage jouit de la faveur du droit ; c’est pourquoi en cas de doute il faut tenir pour la validité du mariage jusqu’à ce que le contraire soit prouvé, la prescription du Canon 1127 demeurant sauve. » (Le canon 1127 concerne le cas du privilège de la foi, dans lequel la faveur du droit est inversée.)

Nous en sommes là, cher Pierre-Alain. Si Virginie ne renonce pas à cette union, l’Église oblige à la considérer comme adultère. Ce n’est pas une question d’opinion personnelle, c’est le droit de l’Église avec toutes les graves obligations morales qui en découlent.

Veuillez remarquer qu’il ne s’agit pas ici du fond de l’affaire : peut-être le premier mariage de Claude est-il invalide. Nul ne peut le dire d’une certitude qualifiée, et de toutes les manières chacun n’a pas à juger des matières dans lesquelles il est incompétent.

Il s’agit du droit public de l’Église, que le Bon Dieu prend à son compte, auquel il donne consistance divine et obligation : « Tout ce que tu auras lié sur la terre… »

Le fait que personne (hormis le pouvoir légitime de l’Église) ne peut connaître le fond de l’affaire, le fait aussi que le canon 1069 déclare simplement interdit et non pas invalide un nouveau mariage, a encore une conséquence.

Si (par malheur) Virginie s’unit à Claude, ce mariage devra être tenu pour invalide et adultère ; mais personne ne pourra dire ce qu’il est en réalité. Si donc, dans l’avenir, Virginie se sépare de Claude, il lui sera interdit de contracter un « nouveau » mariage, parce qu’on ne saura pas si elle est mariée ou non.

Ce projet, outre les conséquences publiques et morales qu’il porte avec lui, revient donc à se mettre dans une situation inextricable.

Je ne sais pas, cher Pierre-Alain, quelle est votre part de consen­tement et de contentement dans ce projet. Mais votre devoir est de tout faire pour l’empêcher, et, s’il devait malgré tout aboutir, de n’y point paraître.

Le saint Curé d’Ars dit, avec beaucoup de gravité, que pour beaucoup de gens demeurant dans le monde, l’éternité se décide le jour du mariage. Je crains que pour Virginie cela ne se vérifie dans un sens tragique, et je vous écris parce que je ne voudrais ni qu’elle se perdît ni qu’elle vous entraînât dans sa perte.

Je vous dis cela, cher Pierre-Alain, in caritate non ficta, et je vous prie de le recevoir comme tel, comme gage d’amitié vraie pour votre épouse et pour vous. Que le Bon Dieu vous bénisse tous deux en vous éclairant et en vous fortifiant.

Per Virginem Matrem concedat nobis Dominus salutem et pacem.


La fréquentation de la fraternité Saint-Pie-X (ou de ses satellites) place le chrétien dans l’occasion de grands maux : fausses doctrines sur l’Église catholique, son autorité et son pouvoir de magistère ; participation à la sainte Messe incluant une allégeance à une fausse autorité et fausse règle de la foi ; acceptation in actibus sacramen­talibus d’une pseudo-hiérarchie épiscopale ; brouillard occultant l’état réel des lois de l’Église ; ministère de prêtres ordonnés selon le nouveau rite (et donc, au grand maximum, douteusement) ; présence d’une « commission canonique » [1] exécrable.

Il ne faut pas se leurrer : ces affaires sont très graves ; il est même à craindre que les cas analogues ne se multiplient, au grand dam de la sainteté et de la certitude des mariages, avec des conséquences effrayantes pour la société chrétienne et pour le salut éternel des âmes entraînées dans une spirale quasi irréversible (sauf sainteté et héroïsme qui demeureront rares).

En comparaison avec tout cela qui corrode profondément le sens de l’Église et la vie chrétienne, les tensions et dissensions internes de la Fraternité, les exclusions, les avancées ou reculades des négociations avec « Rome » ne sont que des amuse-galerie.

Pour compléter la lettre transcrite ci-dessus, et pour répondre à d’éventuelles objections, voici quelques précisions.

—  Diriez-vous la même chose si le mariage de Claude avait été déclaré nul par un tribunal conciliaire ?

Oui, je tirerais exactement la même conclusion. En effet, un tribunal conciliaire est lui aussi dénué de l’autorité nécessaire pour prononcer un jugement certain et authentique statuant de la réalité d’un mariage.

Il y a cependant deux points à noter.

Le premier est qu’un tribunal conciliaire est dépourvu de la juridiction par extinction de celle-ci : au fur et à mesure que les officiers ayant reçu juridiction régulière ont été remplacés, ou ont perdu la délégation d’un évêque ayant juridiction, les tribunaux sont devenus vains. Cette absence n’est pas le fruit d’une usurpation, et n’en présente donc pas le caractère odieux.

Le second est que les tribunaux ecclésiastiques postérieurs à Vatican  II sont inéluctablement placés sous la dépendance de la rupture révolutionnaire du Concile, qui a profondément ravagé la doctrine du sacrement de mariage ; elle y a introduit un changement de définition [2], la confusion des deux fins, et un chef de nullité inouï, polymorphe et extensible à volonté : l’immaturité. Tout cela leur rend impossible un juste discernement : leurs sentences manquent donc et de légitimité et de certitude — tout comme celles de la fraternité Saint-Pie-X.

—  Après tout, cela ne vous regarde pas : il s’agit de la vie privée des gens !

Il y a une confusion à éviter. L’intimité du mariage concerne la vie privée des gens (sous le regard du Bon Dieu), c’est bien vrai. Et pourtant nombreux sont les sans-gêne qui s’occupent des affaires d’autrui avec une indiscrétion et une impudeur révoltantes…

Mais l’institution même du mariage, le droit du mariage, la validité des mariages, la prohibition de ce qui détruit la sainteté du mariage et sa fécondité, tout cela relève du droit public : ils sont le fondement de la société ; ils sont pour une grande part la garantie de sa paix et de sa pérennité ; ils sont le terrain vital de la Royauté de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la Cité.

C’est le monde moderne apostat (et ayant, par le fait même, abandonné toute dignité naturelle) – où pullulent les faux ménages, les adultères, les divorces (et pis encore) – qui prétend que tout cela relève de la vie privée, et donc que personne n’a à juger, ni à reprendre ni à s’opposer. Mais les perversions de l’institution matrimoniale, plus que les blasphèmes encore, attirent la malédiction de Dieu non seulement sur ceux qui s’y adonnent, mais sur la société tout entière.

Le bien commun de la société, de la Cité, est primordialement le bien commun des familles – puisque la Cité n’est pas [directement] une société de personnes, mais une société de sociétés : en commençant par la société la plus naturelle, et la seule qui soit sanctionnée par un sacrement. Le premier élément de ce bien commun est qu’il y ait des vraies familles. La sainteté du mariage est, conjointement avec l’obéissance à l’autorité paternelle, l’élément fondamental de la doctrine sociale de l’Église : c’est par là que les Apôtres ont commencé leur prédication « sociale ».

Objection non retenue, donc, et qui manifeste – en raison de la contamination de la dissociété dans laquelle nous vivons – une erreur très préjudiciable tant au mariage qu’à la société elle-même.

—  Mais cette commission canonique à laquelle vous vous en prenez avec violence a été instituée par Mgr Lefebvre !

Je le sais, je ne le sais que trop. Par une lettre du 15 janvier 1991 adressée à l’Abbé Franz Schmidberger – alors supérieur général de la Fraternité – Mgr Lefebvre a préformé ce qui allait devenir la « Commission canonique Saint-Charles-Borromée » (pauvre saint Charles, si jaloux de la sainteté de l’Église, si zélé pour la mise en œuvre du concile de Trente !). Cette institution avait été préparée plus de dix ans auparavant (1er mai 1980), par la prétendue concession que Mgr Lefebvre faisait aux prêtres de la Fraternité de pouvoir dispenser d’empêchements de mariages et de pouvoir confirmer [3].

Mais concéder ces facultés ne peut strictement relever que du pouvoir pontifical, que Mgr  Lefebvre ne possédait pas et que ses successeurs à la tête de la Fraternité ne possèdent pas davantage [4]. Tout cela est donc nul, sans aucune valeur juridique, sans aucune portée réelle — si ce n’est de tromper les fidèles, et de les tromper en ce qui concerne la vie sacramentelle et matrimoniale. Il est difficile de faire plus grave.

La leçon que j’en tire, c’est qu’une fois qu’on a accepté de porter atteinte à la Constitution de la sainte Église catholique (par des sacres épiscopaux sans mandat apostolique, par exemple), on n’est plus arrêté par rien (ni par le droit, ni par la théologie), et que cela engendre un aveuglement terriblement périlleux.

Autre leçon. Le mérite de Mgr Lefebvre est immense, son courage impressionnant, son action bénéfique, et la reconnaissance des catholiques doit être bien grande à son égard. Mais ceux qui en font une apologie inconditionnelle, ceux qui serinent qu’il faut tout référer à lui, ceux qui s’en vont répétant qu’il faut sans cesse revenir au « vrai Mgr Lefebvre » débarrassé de la gangue dont ses disciples l’occultent, ceux-là dogmatisent aussi la part d’ombre que son action comporte (inévitablement) et font du mauvais travail. C’est l’Église, la sainte Église catholique romaine, qui seule doit être notre référence constante, non uniquement de façon documentaire, mais aussi dans son esprit, sa sainteté, sa miséricorde.

—  Mais qui êtes-vous pour juger ainsi de toutes choses ?

Personne, rien. Un médiocre étudiant prolongé en théologie. Un néant, mais un néant adossé à toute la tradition catholique, à tout l’enseignement du magistère, et qui en cela reçoit la grâce (par les temps qui courent, c’en est une) de ne pas prendre les vessies pour des lanternes. Un zéro qui a le soin de se placer à la suite d’un « 1 » (le « 1 » de l’unité de l’Église), à qui ce soin donne l’ambition de faire connaître et d’appliquer la sainte doctrine, celle de l’Église catholique : pas celle de l’ignorance ni de la commodité.

La connaissance (sérieuse) du catéchisme donne la compétence pour reconnaître l’erreur et le sacrement de Confirmation reçu d’un évêque de la hiérarchie de l’Église catholique [5] donne la mission de témoigner de Jésus-Christ plein de grâce et de vérité.

Même à « …moi, chétif, qui ne suis pour rien dans l’affaire mais qui refuse la fausse monnaie. » [Ceci est une citation, bien sûr, mais je laisse votre sagacité en retrouver l’auteur et le lieu (ou je laisse votre curiosité languir).]

Si l’on peut me reprocher quelque chose en la matière (et on le peut certainement), c’est d’avoir manqué de vigueur contre les déviations recensées ci-dessus, c’est d’avoir eu trop de complaisance pour ceux qui s’y laissent entraîner, c’est d’avoir été çà et là un chien muet.

Ce qui explique que ma voix est maintenant un peu rauque.

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     [1]  Cette commission n’est pas, comme ce serait bon et légitime, la réunion de quelques membres de la Fraternité, plus qualifiés en droit canon, chargés d’éclairer leurs confrères ou les fidèles sur la loi de l’Église catholique.

Non, cette commission prétend être un véritable tribunal, ayant autorité (en matière de vœux, de censures et de mariage) et prenant la place du Tribunal pontifical de la Rote ; elle s’arroge ainsi le pouvoir de dispenser des empêchements de mariage, de déclarer canoniquement la nullité des mariages, de relever des vœux et des censures. Rien – ni nécessité ni crise de l’Église – ne peut justifier une telle institution, car un tel tribunal ne peut être qu’une émanation et un instrument du pouvoir souverain du Pape.

Les conséquences sont simples et tragiques à énumérer : les actes de cette commission, privée de toute existence légitime, ne peuvent en aucun cas et à aucun titre être valides ; ils n’ont aucune portée, aucune réalité aux yeux du Bon Dieu. En conséquence, les mariages qui auraient nécessité une dispense pour leur validité ne seront pas valides (c’est-à-dire qu’ils seront inexistants aux yeux de Dieu et de son Église), et c’est ainsi qu’on devra aussi considérer les mariages contractés après la pseudo-annulation d’un mariage précédent. Malgré les pseudo-dispenses, les vœux de chasteté perpétuelle seront toujours réels aux yeux de Dieu et de l’Église. Ce sont donc et ce seront des dizaines voire des centaines de gens jetés ou confortés dans la fornication, dans l’adultère ou dans le sacrilège ; leur éventuelle bonne foi n’empêche pas l’extrême gravité de leur état, ni la responsabilité des clercs qui les ont bénis et auxquels ils ont fait confiance. C’est une abomination effrayante ; aussi c’est un devoir de dénoncer cet abus dramatique, quelles qu’en soient les conséquences.

Quant au principe, il est plus tragique encore ; il ne s’agit ni plus ni moins qu’une violation du droit divin de l’Église, une usurpation du pouvoir suprême du souverain Pontife.


     [2]  Petit fait qui remonte à un quart de siècle. Alors que j’attendais chez un imprimeur, une pile de papiers sortis des rotatives a attiré mon attention. C’était une lettre-type émanant de l’officialité du diocèse, destinée à ceux qui s’adressaient à elle pour l’examen de leur situation matrimoniale. En voici le passage topique : « Le concile Vatican  II a défini le mariage : une communauté de vie et d’amour. Cette définition a valeur juridique. Chaque fois donc qu’elle n’est pas réalisée, on est fondé à demander l’examen de la validité du mariage… » Avec de tels principes, nombre de vrais mariages eux-mêmes peuvent être déclarés nuls !


    [3]   Cette concession a été analysée sans concession par votre serviteur dans le numéro 6 des Cahiers de Cassiciacum, aux pages 1-11. Ce cahier est toujours disponible (comme tous les autres, d’ailleurs).


     [4]  Pour garder la tête sous le sable, on a jugé plus simple de falsifier la réédition du Catéchisme de la doctrine chrétienne (de saint Pie  X ) en ôtant la précision que pour pouvoir confirmer, un simple prêtre doit en avoir reçu la faculté du Pape [cf. l’édition du Courrier de Rome (2010) par les soins de prêtres de la Fraternité, q. 307 p. 104] alors que l’original italien (1912) en porte la mention explicite.


     [5]  J’ajoute la mention « de la hiérarchie de l’Église catholique » pour m’exprimer de façon volontairement restreinte : je ne veux affirmer que ce dont je suis certain. Cette mention n’est pas restrictive, elle ne nie rien au-delà (mais n’affirme rien non plus). C’est que je n’arrive pas à avoir une idée précise – ajustée et étayée – du rapport entre la réception de la Confirmation par un évêque ne faisant pas partie de la hiérarchie catholique (hiérarchie dans laquelle on est introduit par le mandat apostolique) et la mission de témoigner de la foi catholique. Je ne veux pas dire par là que le caractère sacramentel pourrait être divisé (ce serait absurde) mais je m’interroge sur la présence ou sur la nature d’un obex qui empêcherait l’effet ecclésial du sacrement. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas l’objet principal de ce texte : ni de la lettre qui l’occasionne, ni du commentaire qui l’accompagne.

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 21:35

 

 

Un livre de guerre qui met l’âme en joie profonde



Couverture Quenette

 

Les éditions Dominique Martin Morin ont réédité le livre de Mademoiselle Luce Quenette L’éducation de la pureté. Il était épuisé depuis fort longtemps, et aucun ouvrage n’avait pu combler le vide ainsi laissé.

Sous une couverture qui n’est pas de mon goût (mais tout le monde se moque bien de mon goût !) et que l’image ci-dessus obscurcit encore, c’est un beau volume de 270 pages, à la typographie serrée mais aux proportions agréables. Le format est 150 x 225 mm, et le texte est imprimé sur un papier de belle venue. L’éditeur a ajouté quelques notes doctrinales ou documentaires bien identifiées, qui sont utiles au lecteur exigeant. Le prix public est de 22 €.

Luce Quenette

Je ne peux mieux faire que de recopier ici le principal de la préface de cette nouvelle édition.

« La réédition de ce livre est une bénédiction. Depuis que le maître-ouvrage de Mademoiselle Luce Quenette (1904-1977) n’était plus disponible en librairie, rien ne l’avait remplacé, aucun écrit n’avait traité de L’éducation de la pureté avec autant de sûreté, d’élévation et d’expérience : avec autant d’autorité.

« La rédaction des pages qu’on va lire – rédaction soufferte avec un souffle ténu de vie, arrachée feuille à feuille à un labeur quotidien écrasant – remonte à quarante ans (1971-1974), et pourtant il ne fait aucun doute qu’elles sont écrites pour aujourd’hui. Et pour demain. Le Bon Dieu ne change pas, le mal n’a pas reflué, l’épreuve de la foi et des familles perdure : demain davantage qu’hier ces pages laissent dans l’esprit une trace profonde tout à la fois rafraîchissante et brûlante – ce qui est un alliage rare, on en conviendra.

« L’âme du lecteur est rafraîchie et dilatée parce qu’elle est introduite dans un monde de grâce, de pureté et de sainteté qu’on n’imagine plus exister.

« Son cœur est brûlé, parce qu’il entre en commerce intime avec l’âme de feu d’un chef de guerre, au verbe affilé et enthousiasmant.

« Les illusions et les lâchetés que la fausse sagesse du monde instille sans cesse sont réduites en cendres, et il ne reste que la belle voie du feu sacré à laquelle l’auteur appelle les âmes magnanimes.

« “Nous formons des vainqueurs, non des immunisés” (chapitre 14) : voilà le programme qui donne à l’ouvrage son ordre et son essor.

« Cette victoire n’est pas l’effet des reculades qui flattent la chair, mais le fruit savoureux de la Croix de Jésus-Christ quand elle règne en souveraine sur les intelligences et les cœurs : In hoc signo vinces !

« “C’est un temps extrême. S’en tirer par l’arrangement, le médiocre et le tiède, c’est se perdre” (chapitre 7), nous avertit Luce Quenette, qui bâtit patiemment sa démonstration.

« De l’humble école de la Comtesse de Ségur où l’on apprend les vertus quotidiennes qu’il serait mortel de négliger, on est conduit à la sainteté des enfants en passant par la lumière des âmes d’élite… et puis vous suivrez vous-même cette éblouissante montée, éprouvant un dégoût croissant pour l’arrangement, le médiocre et le tiède, aspirant au royaume de clarté où règnent la sainteté de la Messe et la gloire de la virginité.

« Il faut ensuite redescendre « sur le terrain » où la droite doctrine illumine, convertit et affermit ; où l’autorité tient une place fondamentale, tant par la force qu’elle exerce que par la confiance qu’elle mérite.

« L’ardeur de la foi, l’étendue de l’expérience, la fermeté de la pensée, la méditation de la doctrine catholique et la délicatesse du cœur font que la lecture de ce livre est une véritable retraite spirituelle pour tous, spécialement pour les familles afin qu’elles demeurent un sanctuaire et forment de vrais chrétiens.

« Le Royaume des Cieux appartient à ceux qui combattent et qui persévèrent. On ne sauvera pas les âmes, on ne refera pas une chrétienté avec des semi-mondains, ni avec des mollassons, ni avec des caméléons. Il faut des chevaliers, des vierges et des martyrs. Et des saintes familles. Et l’intégrité de la foi. Et la pureté de la sainte Messe. Et la plénitude de la grâce. Et un amour filial pour la sainte Vierge Marie.

« Luce Quenette excelle à réunir tout cela en un bouquet resplendissant qui réconforte, qui aiguillonne l’âme puis l’élance vers la gloire réservée à ceux qui ressemblent aux petits enfants. »

Peut-être préférerez-vous la quatrième de couverture.

« La vie chrétienne consiste à connaître Dieu qui se révèle à nous, à ordonner toute notre activité vers cette fin surnaturelle, à aimer Dieu par-dessus tout. Elle réside donc principalement dans les vertus de foi, d’espérance et de charité.

« Mais ces vertus théologales ne peuvent pas s’enraciner dans l’âme ni même y demeurer si celle-ci ne fait pas régner la raison, ne domine pas la sensibilité et ne soumet pas la chair à l’esprit.

« C’est dire l’importance concrète de la vertu de pureté, qui se trouve ainsi être le terrain de toutes les autres vertus.

« En raison d’une profonde blessure qui est une séquelle du péché originel, cette pureté a besoin d’être éduquée, fortifiée, protégée : c’est de cet aspect crucial de l’éducation chrétienne que nous entretient Luce Quenette avec une fermeté et une délicatesse qui sont le fruit de sa méditation des grandes vérités de foi catholique et de son expérience. »

Vous connaissez maintenant l’intérêt et l’urgence de ce livre, qui doit trouver sa place dans votre bibliothèque, dans celle de votre belle-sœur et dans celle de vos grands enfants. Vous ne saviez qu’offrir à Noël… vous voilà déchargé d’un souci !

 

 

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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 12:29
Le dix-neuvième siècle, en triste héritier de la Révolution, a vu se répandre une vaste entreprise de démolition du saint Mariage. Les perversions que nous voyons maintenant tenir le haut du pavé et triompher n'en sont que les ultimes conséquences : « Ôtez le surnaturel, disait Chesterton, il reste tout ce qui n'est pas naturel. »

Le Pape Léon XIII, à la suite de Pie IX, s'est élevé avec force contre la profanation du sacrement et le renversement de l'ordre naturel : il le fait dans son encyclique Arcanum divinæ Sapientiæ du 10 février 1880, où la doctrine catholique est abondamment justifiée et lumineusement exposée.

C'est une lecture des plus salutaire et instructive.

Je saisis l'occasion de cette publication pour présenter mes meilleurs vœux aux lecteurs réguliers ou occasionnels de Quicumque : je souhaite pour nous tous que l'année nouvelle soit toute illuminée de la grâce de Noël et remplie de la douce paix que Notre-Seigneur est venue répandre dans nos âmes, afin de faire de nous des combattants : cela semble contradictoire, et c'est pourtant la gageure quotidienne de toute vie vraiment chrétienne. La foi méditée et active, le zèle pour la sainte Église catholique et l'amour de la sainte Vierge Marie nous la feront réaliser.

Arcanum divinæ Sapientiæ
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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 17:03
Les encycliques pontificales, comme nombre de documents importants, sont souvent victimes de leur notoriété : on a entendu parler du thèmes qu'elles traitent, on en connaît deux ou trois idées maîtresses, et on néglige de les lire, de les étudier, d'en tirer profit.

L'encyclique de Pie XI Casti Connubii fait partie de ces victimes : on sait qu'elle traite du mariage chrétien et puis... plus rien.

Et c'est grand dommage, car le Pape a écrit là un admirable texte qui est une synthèse et une mise en lumière de l'institution fondamentale de l'ordre social : le mariage, et la famille qui en découle. Il en étudie, à la lumière de la Révélation divine et de la droite raison, la nature, les propriétés et les obligations. Puis il montre combien la société moderne et la mentalité contemporaine sont une immense conspiration contre la sainteté du mariage : les conséquences en sont gravissimes tant pour le salut éternel des âmes que pour la santé et la stabilité de la société.

C'est donc à une [re]-lecture que je vous invite : si vous êtes engagé dans l'état de mariage, il est de votre devoir d'en connaître  la doctrine et ses applications ; si vous vous y destinez, alors cette lecture sera une préparation salutaire, le prélude d'une vie heureuse, et un avertissement contre la dénaturation du mariage par laquelle il est si facile d'être impressionné tant elle est omniprésente.

Lisez la plume à la main et la prière au cœur ces paroles pontificales qui expriment avec tant de précision et d'autorité souveraine la doctrine de l'Église, reçue de Dieu pour sa gloire et notre salut.

Casti Connubii 
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15 mars 2006 3 15 /03 /mars /2006 11:58
C'est le titre d'un livre de Claudio Risé (chez Rémi Perrin, 2005, 125 pages, 12,5 euros) dont l'intérêt est très grand. L'auteur est professeur de sciences politiques et de sociologie, et psychanalyste junghien… : on pourrrait donc se méfier, mais ce serait à tort en l'occurrence.

L'auteur traite son sujet à la lumière de la foi catholique et apporte nombre de statistiques fort révélatrices.

Il met le doigt sur l'un des plus grands fléaux de notre société : l'
absence du père. Les raisons peuvent en être diverses :
 – soit absence totale (divorce, union libre,... …) ;
– soit absence
de facto (les « affaires », l'ordinateur et internet son complice, le cocon de l'égoïsme, ...…).
Mais, quelle que soit la cause, les effets sont analogues.

85% des jeunes gens incarcérés ont grandi sans leur père, 75% des suicidés sont nés « sans père ». Et toutes les statistiques montrent que la grande majorité des hommes homomachins a manqué de père, qu'il en est de même pour les femmes anorexiques, etc.

Quand les hommes cessent d'être virils (et on devient viril à l'école de son père), ils deviennent « machos »
et lavettes.

Un des plus grands crimes que puisse commettre une mère à l'égard de ses enfants, c'est de les priver de leur père – par séparation, supplantation ou mépris (forcément contagieux). Imaginer qu'elles pourront compenser est une illusion catastrophique.

Les statistiques montrent aussi l'immense influence de la pratique religieuse du père sur la persévérance des enfants : « Dans le cas où le père n'est pas pratiquant, seul un enfant sur cinquante se rendra à l'église à l'âge adulte, indépendamment du comportement de la mère. Si le père fréquente régulièrement l'église, entre les 2/3 et les 3/4 des enfants feront de même, indépendamment de ce que fait la mère » (p. 28).

D'après ce que j'ai pu observer pendant plusieurs décennies où je me suis occupé de garçons, il n'y a que dans le cas de veuvage que les effets de l'absence du père sont atténués ou nuls. Dans tous les autres cas d'absence du père, c'est la catastrophe et le premier effet patent de l'absence du père est la mollesse, une incroyable mollesse.

J'exclue le cas d'un père servant au loin, car je n'ai jamais pu l'observer. Et si l'on croit l'Abbé Berto qui fut ainsi éduqué, il n'y a aucun effet délétère. Voici ce qu'il écrivait à un colonel alors en prison (fut une époque où c'était très honorable) :
« Mais les vôtres [vos enfants], mon Colonel, ne sont pas vraiment privés de leur père. L'absence corporelle du Père, je l'ai vécue avant eux. Pendant la première grande guerre, de ma quinzième à ma dix-neuvième année, je n'ai pas vu une seule fois mon père, qui commandait le cercle de Na-Cham. Il nous gouvernait des confins chinois, par de longues lettres qu'il écrivait à notre mère, et ces lettres, qui mettaient six ou sept semaines à nous arriver, étaient pour nous la loi et les prophètes. Tout était traité, ce que ses enfants devaient aimer, ce qu'ils devaient détester ; ce qu'ils devaient estimer, ce qu'ils devaient mépriser, les études, les relations, la conduite quotidienne et les grandes orientations de la vie. Tout était écouté, admis, exécuté, je ne dirai pas sans une désobéissance, mais sans même l'idée d'une désobéissance, et d'autant moins que nous n'aurions pu désobéir à notre père sans meurtrir notre mère, chose à laquelle nous aurions certainement préféré la mort. Cette présence paternelle dans l'absence, vos enfants la vivront comme je l'ai vécue, non seulement sans détriment, mais avec plus de gravité et d'austérité, ce qui, pour les chrétiens, est un bienfait, comme tout ce qui enracine dans notre vie la Croix très sainte de Notre-Seigneur. » (Notre-Dame de Joie, pp. 252-253)

Pères, où êtes-vous ? Tous les enfants ont besoin d'un père à craindre (mais oui !), à admirer (mais oui !) et à aimer (évidemment).

« Je cherche un homme » disait Diogène.
Mais si vous cherchez un livre, celui-là (même s'il est loin d'être parfait !) vous instruira, et vous réveillera ou vous confortera.
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24 février 2006 5 24 /02 /février /2006 11:03

La vie sur la terre est un combat, dit le saint homme Job (VII, 1). De ce combat l'éternité est l'enjeu. Mener ce combat n'est rien d'autre qu'exercer la vertu théologale de la charité (ou prendre le chemin de la recouvrer) puisque l'amour de Dieu, s'il est un repos bienheureux dans le Ciel, est ici-bas une lutte permanente pour accomplir la sainte volonté de Dieu, pour se renoncer, pour repousser les assauts de l'égoïsme et de l'amour-propre, les attaques de la concupiscence et l'appétit des biens terrestres. Pour vaincre ces dangers omniprésents, pour lutter sans relâche, il faut une arme permanente : « Il faut toujours prier et ne jamais se lasser » [Luc. XVIII, 1].

Chaque époque, chaque milieu, chaque caractère apporte aux
grands classiques du combat de la vie chrétienne des accents particuliers. Les grandes luttes contre l'erreur, contre les trois concupiscences, contre l'esprit de révolte vont prendre une coloration spéciale, une intensité particulière, une inflexion spécifique : cela est nécessaire pour vaincre les défauts environnants, pour s'opposer à des tentations de circonstances, pour échapper aux vices les plus répandus à l'époque de notre vie.

Appliquons cela en observant les inclinations ambiantes, les vices supplémentaires contre lesquels les jeunes gens catholiques doivent se défendre dans les circonstances présentes. Quels sont les dangers auxquels ils ne prennent pas garde, quels sont les défauts qui vont exercer une tyrannie qui passe plus ou moins inaperçue ? Où le respect humain fait-il mouche ? Quelles sont les contagions du monde qui les affaiblissent, vers quels maux les porte le laisser-aller ?

En voici trois, véritables dictatures dès que les jeunes gens se retrouvent entre eux : la vulgarité, la scurrilité, le règne de l'image et de l'imagination.

On est péniblement impressionné de constater combien souvent les jeunes gens ayant reçu une éducation catholique dans de bonnes familles, et une instruction catholique à l'école, se retrouvent désarmés, vulnérables, peu conscient de la nécessité de ne pas se conformer à ce monde qui passe et qui est ennemi de Jésus-Christ.

Ceux qui sont tout de même décidés à vivre catholiques imaginent, plus ou moins, qu'il suffit pour cela d'exclure le péché mortel : si l'on y veille, on peut en toute sécurité adopter les manières du monde ! Ils imaginent encore qu'on peut suivre la mode – les multiples modes intellectuelles, vestimentaires ou autres, qui laminent les âmes – à condition de le faire avec dix ans ou trente ans de retard. Quel Évangile au rabais !

Je reproduis ci-dessous deux brefs articles : le premier qui traite de la scurrilité, le second de l'indiscipline de l'imagination.

Reste la vulgarité. Il faut l'entendre ici dans un sens large. Il s'agit non seulement de la vulgarité de l'allure, du langage et du vêtement de ceux qui se moulent dans le prêt-à-porter intellectuel ou dans l'uniforme du laisser-aller : il s'agit davantage encore de la vulgarité d'âme.

Que de catholiques ont un grand désir de se fondre dans la masse. Leur emblème est le caméléon. Leur idéal est d'être en résonance avec le monde.

Pour cette raison ou sous d'autres prétextes, ils se refusent à la magnanimité et à la grandeur, ils n'ont aucun souci de tenue, et ne se préparent pas au sacrifice. Il leur répugne d'appartenir à une élite (à moins qu'on puisse y atteindre sans effort, sans vertus, sans persévérance – et encore !). Ils fuient ce qui demande retranchement du monde, renoncement, sérieuse étude. Ils n'accordent pas aux choses graves la gravité qu'elles méritent, ni aux choses saintes la sainteté qu'elles réclament. Ils préfèrent tout traiter avec légèreté, plaisanter de tout, « faire la fête », « se faire plaisir », glisser sur ce qui pourrait être exigeant, tout amoindrir au niveau de leur médiocrité.

Il y a une parabole de l'Évangile pour ceux-là : celle des invités déclinant l'invitation au festin, qui pour aller voir une maison de campagne récemment achetée, qui pour essayer une paire de bœufs, qui parce qu'il vient de se marier (Luc. XIV, 16,-24).

Un jour d'humeur plaisante au milieu d'une grande détresse, le recteur de l'Institut-Saint-Pie X ne dit-il pas que les écoles traditionnelles produisent de nombreux enfants dont l’'déal se résume en trois mots :
le fric – la frime – les fringues.

Il y a autre chose à faire.


La bêtise contagieuse

Dans l'éducation de leurs enfants, un des premiers devoirs des parents est de leur inculquer profondément le commandement du
nolite conformari donné par les Apôtres sous l'inspiration du Saint-Esprit :
« Conservez-vous purs du siècle présent, mais réformez-vous par le renouvellement de votre esprit, pour discerner la volonté de Dieu, qui consiste en ce qui est bon, et agréable à ses yeux, et parfait. » [Rom. XII, 2]
« Je vous écris, jeunes gens, parce que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le mauvais. N'aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie – ce qui ne vient pas du Père, mais du monde. Or le monde passe, et sa concupiscence ; mais qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.» [I Jo. II, 14-17]

L'accomplissement
efficace (efficace parce que vertueux) de ce devoir est impossible aux parents si eux-mêmes ne sont pas profondément convaincus de cette nécessité, s'ils n'en donnent pas l'exemple quotidien, s'ils se laissent entraîner par le laisser-aller ambiant dans le langage, dans l'immodestie ou le débraillé du vêtement, dans la stupide fascination pour le monde, ce monde qui veut asservir les âmes par sa pseudo-science (qui n'est autre qu'un panthéisme matérialiste) et ses techniques omniprésentes.
Et dans la scurrilité.

La scurrilité est l'habitude de dire des bêtises et des bouffonneries, de rire de tout et de rien, de laisser l'excitation s'emparer de son esprit, de ses paroles ou de ses gestes. Elle est un vice, qu'il ne faut toutefois pas confondre avec l'eutrapélie, vertu auxiliaire de la charité qui incline à « arrondir les angles », à savoir opportunément dire le bon mot qui détend, la plaisanterie qui « exorcise » une tension qui monte, la gentille et peu fréquente taquinerie qui est preuve d'affection et d'intérêt.

La scurrilité est un vice, enseigne saint Thomas d'Aquin [IIa IIæ, q. 148 a. 6]. Ce vice est une conséquence de la sensualité – gourmandise ou désir impur – qui provoque l'hébétude de l'esprit. Comme notre pauvre monde se laisse tout entier aller à cette scurrilité [1], sa présence peut également être l'effet de la contagion – contagion fort aggravée par la mentalité rousseauiste, partout diffuse, qui dissuade de réprimer la « spontanéité » des enfants, et particulièrement celle des adolescents, immergés dans « l'âge bête » parce qu'il n'est personne les en guérir. Aussi, cette scurrilité se développe tranquillement et passe souvent inaperçue jusqu'au moment où elle devient insupportable : mais c'est alors bien tard…

C'est ainsi que beaucoup de familles, même parmi les meilleures, subissent la tyrannie permanente des propos ineptes des enfants et des jeunes gens, propos qui empêchent les conversations graves, les causeries instructives, les entretiens édifiants. Au lieu d'une douce familiarité issue de la fermeté aimée et aimante des parents, s'établit un climat peu sain dans lequel on n'apprend rien, on ne transmet rien, on oublie la présence de Dieu et le respect de ceux qui le représentent.

Il y a là un vrai danger auquel on prend peu garde parce que dans ces bonnes familles la scurrilité se tient à l'intérieur des limites d'une certaine honnêteté. Mais la vie morale et l'éducation ne se réduisent pas à éviter la « franche immoralité » ; elles consistent aussi à développer l'intelligence, à dilater le cœur, à fortifier le caractère, à nourrir l'esprit pour le service de Dieu et de son Église, pour diriger les âmes dans la vérité et vers l'éternité bienheureuse.

[1] Il suffit d'ouvrir une bande dessinée ou d'écouter les
médias pour s'en convaincre : le seul humour qu'on y rencontre est celui de la bêtise, bien souvent impure ou blasphématoire d'ailleurs.


Regard chrétien sur l'imagination

Nous sommes en février 1972. Un jeune homme en quête de sa vocation, un gamin encore, un peu dégingandé, se rend au séminaire d'Écône pour y passer quelques jours : Mgr Marcel Lefebvre le lui a conseillé lors d'un entretien l'été précédent.

Ce premier contact avec le séminaire aurait facilement pu être le dernier. En effet, une des premières conversations auxquelles assiste ledit jeune homme porte sur le numéro 160 de la revue
Itinéraires, qui vient de paraître. Dans cette livraison est en bonne place un article de Mademoiselle Luce Quenette intitulé Balayez Astérix. Au cours de la conversation, cet écrit est l'objet de moqueries et de quolibets ; la pieuse et fine éducatrice est méprisée par quelques séminaristes iconoclastes, particulièrement par l'un d'entre eux qui persifle ce qu'il semble incapable de comprendre – non pas de comprendre avec l'intelligence dont il ne manque pas, mais de comprendre avec l'âme. Alors, aveugle, il ridiculise l'expression d'une angoisse dont il ne discerne pas la clairvoyance.

Malgré cette première impression déplorable, notre jeune homme intégrera le séminaire au mois d'octobre suivant.
Plus de trente-quatre ans après, il ne le regrette toujours pas et il se propose de mettre de larges extraits de cet article sous vos yeux, afin d'en tirer quelque leçon.
Balayez Astérix
et faites attention aux images
par
Luce Quenette

Le danger majeur de la Télévision n'est pas l'immoralité des images, comme on me le fait dire quelquefois, en m'opposant des émissions si belles, si instructives ! Je ne doute pas de leur existence, c'est même l'appât majeur de cet empoisonnement, pour les honnêtes parents. Ils ont résolu de trier, de couper, d'arrêter, d'interdire, d'envoyer coucher. Le règlement tient, mollit, s'atténue, élastique, extensible, anéanti… et puis, machine arrière, mais voici «
le film bien ! sauf… », donc la concession pour Lucienne 15 ans, ce qui met hors de lui son frère 13 ans ; les petits, tous au lit : « On entendait les parents rire, et à moitié les paroles, on était furieux ».

Horrible auxiliaire de la démission d'autorité, la Télévision est meurtrière pour une autre raison. [...…]

Le danger principal, inévitable de la Télé, c'est
de mettre dans la tête des enfants des images et non des idées, c'est d'arrêter, par la puissance trompeuse de l'imagination, le travail naturel de l'intelligence : l'abstraction.

Les « illustrés » exécutent la même démolition. […...]

Ce danger de perversion de l'esprit et de l'imagination est bien plus profond et bien plus difficile à comprendre pour les parents qu'une spectaculaire corruption du sens moral, qui d'ailleurs accompagnera tôt ou tard l'abus des images […...]

L'indigestion d'images à elle seule endort l'attention, amollit la volonté, anémie la mémoire boursouflée de représentations, inapte à retenir les articulations des plus simples raisonnements.

***

Ces deux frères, très bien doués, rentrent de vacances énervés, nonchalants et excités à la fois. Encouragements, punitions. Pas de remise en route. Tout le travail est inférieur à celui de l'an dernier. Irritabilité, chamailleries, leçons mal assimilées, devoirs bâclés. Et pourtant, regrets, repentirs apparemment sincères, rien de grave que cette médiocrité continue. Qu'avez-vous fait en vacances ? Excellents parents qui ne quittent pas leurs enfants. Les deux frères me semblent chercher loyalement pourquoi ils sont devenus si bêtes.

Enfin, un dimanche, après la messe, l'aîné, douze ans, confie à son professeur :  — J'ai trouvé : ce sont les journaux illustrés qu'une camarade de mon grand frère (16 ans) nous a fait passer. Elle en apportait des paquets, on se sauvait dans notre chambre pour les lire, surtout pour les regarder (l'expression se fait vaguement bête et rieuse),
oh ce n'était pas impur, mais des vilains dessins qui me reviennent tout le temps. Papa nous défendait, mais on s'arrangeait pour les regarder quand même, et maintenant, en classe, partout, je revois les images, mon frère aussi (les yeux se font inquiets, las), on ne peut pas s'en débarrasser et je ne faisais pas attention que c'est ça qui m'empêche de travailler. »

La volonté de
trouver la cause de la bêtise, donc la volonté de voir clair, de mettre l'intelligence à même de juger les brumes de l'imagination, la prière pour y parvenir, acte éminemment intellectuel ; la Grâce de Dieu, la résolution et l'expression de l'aveu, tous actes, naturels et surnaturels à la fois, opposés à l'abrutissement par les illustrés, ont porté remède à la langueur de l'âme qui s'est relevée et remise courageusement à l'étude. Et aussi la résolution de Papa de brûler tous les imbéciles illustrés, de resserrer la surveillance, de rappeler le péril.

***

Mais il s'agit d'enfants énergiques, déjà formés, sincèrement confus de leur état, assez droits pour être contents de trouver leur mal et de le guérir.

Combien d'autres, sous les yeux de parents insouciants, vont et viennent, en vacances, des images de la Télé aux caricatures inhumaines de Okapi et consorts, aux blagues et aux ironies d'Astérix qui donnent en pâture au rire bête l'autorité, l'histoire, l'armée, flétrissent enthousiasmes et admirations à coup de laideurs, de déformations ignobles, tout être humain étant grimace pour ricanement automatique.

J'entends développer un peu cette nuisance spéciale d'Astérix. Elle vient
des grandes personnes. C'est, soi-disant, une histoire pour enfants, qui fait rire tout le monde. Une invasion du burlesque, du grotesque, dans les domaines qu'on ne veut plus tabous : armée, discipline, ancêtres, romanité, commentarii de bello gallico, c'est l'x de Vercingétorix prostitué en Obélix et jusqu'en Assurancetourix, ventru, poilu, cornu, ridiculu. Que ça amuse l'adulte lui confère d'ignobles lettres de noblesse.

Comparaison éclairante : quand Papa fait attention à mes soldats, à mes arrangements de bataille, mon cœur de gosse tressaille de fierté. Une estime, un jugement de valeur auréole mon jeu. De même, quand Papa daigne discuter mon circuit de locomotive miniature, critiquer mes aiguillages, interrompre sa lecture pour modifier l'orientation de mon tunnel, il y a promotion d'une joie supérieure.

Alors, comprenez, quand Papa trouve « tordant » la
sinistre parodie de tout ce que son éducation classique avait épargné : armée romaine, gloire militaire, civilisation (sans compter l'anecdote équivoque qui truffe le tout), quel vent de scepticisme transporte d'abord, puis trouble le naturel enthousiasme du gamin !

Un papa très spirituel et excellent dessinateur me montrait un jour un album de dessins de sa main pour ses jeunes enfants. L'ironie, la plaisanterie dominaient sous l'allégorie des animaux, admirablement saisis dans une scène où chacun représentait un défaut humain. C'était drôle, assez fabuliste et au demeurant moralisant.

— «
Comment vos enfants, lui dis-je, apprécient-ils cette piquante galerie ?
Il soupira :
— «
Oh, tout cela les amuse bien, mais, quand je leur ai demandé le dessin qu'ils préfèrent, voici celui qu'ils ont désigné immédiatement et avec enthousiasme. J'ai été bien étonné. » Et il me montra une grande scène de Noël : la crèche, la Sainte Vierge, saint Joseph, l'âne, le bœuf, et, venant en cortège, des petits garçons et des petites filles de notre temps qui apportaient sagement, chacun un jouet, un gâteau, un petit minet, un agneau, un oiseau pour l'Enfant Jésus.

Pas une ironie, paix, douceur, grâce, naïveté. L'esprit de Noël et point d'« esprit ». «
J'ai tiré la leçon, dit ce père intelligent : l'enfant est sérieux, religieux, mystique… »

Hélas, c'était avant le temps d'Astérix !

***

Tel garçon de douze ans, familialement porté au goût de l'histoire, à l'admiration du héros militaire, à l'étude de l'armée, se plaît à collectionner des modèles de décorations, à interroger son père sur ses ancêtres, tous soldats, il y acquiert de petites connaissances qui affinent et enchantent son esprit. Une indication précieuse pour l'avenir.

Puis, peu à peu, c'est la désaffection, léger cynisme, moquerie, dégoût, abandon. Il
lit Astérix, rigole avec Papa de tout ce qui était rêve, admiration, peut-être vocation, – devenu caricature. Je ne peux même nommer devant lui son illustré favori sans qu'il réprime un petit rire bête. Joyeusement, le scepticisme a fait son entrée dans son cœur : la grandeur a perdu son pouvoir.

***

Vous constaterez que je ne mets pas l'accent d'abord sur la pornographie latente ou apparente des périodiques pour jeunes, je pense bien que vos enfants n'y touchent pas.

Je parle des moins mauvais, qui sont tous mauvais, pour la raison profonde que j'ai dite.

Encore une expérience :

Nous avons adopté une petite mission de la brousse au Sénégal. On envoie vêtements, remèdes, jouets. L'empressement est grand en cette classe de 7e. On conçoit que les petits noirs seraient contents de recevoir des illustrés français. Quelques écoliers, hélas, en apportent plus qu'il n'en faut. Du bête, pas du sale, ou plutôt du sale par le bête ! La maîtresse les parcourt avec eux. Elle dit : «
Voyons ce qui montrera aux petits Sénégalais que vous les aimez, que les enfants blancs sont pieux, gais, actifs, sympathiques, de bon exemple, jugez vous-mêmes. » Sur cet avertissement, après examen, toute la classe décréta, d'elle-même, qu'on ne peut envoyer aux nègres une seule de ces feuilles où grouillent des blancs hideux, rigolards, bêtes, grimaçants, mal faits… Ce fut une purgation efficace, des repentirs, des désabonnements, un dégoût salutaire…

***

[…...] Alors vous me demandez si j'ose interdire tous les illustrés aux enfants. Je sais bien que si la saturation par l'image est meurtrière, les belles images sont indispensables à la formation, justement, des jeunes imaginations.

Je dis les belles, bonnes, vraies, et je répète que
la caricature humoristique, même intelligente, n'est pas faite pour l'enfant. La représentation du corps humain et des visages doit, pour eux, être au moins normale, sinon gracieuse. Alors il faut choisir les beaux livres illustrés ; ils ne manquent pas. [...…]

Ces réflexions emplies de sagesse introduisent au cœur de notre sujet.

L'imagination est une faculté que le Bon Dieu a placée à la jointure de notre âme et de notre corps : elle est un sens (intérieur) et donc appartient à l'ordre sensible ; mais elle a une très grande affinité avec l'intelligence dont elle est l'instrument privilégié et qu'elle accompagne dans tous ses actes.

Par sa seule situation naturelle, l'imagination doit être subordonnée, et maintenue dans un rôle ancillaire : rôle indispensable et concrètement très important, rôle subalterne cependant (même dans les arts plastiques).

Mais nous ne vivons pas sous la loi de nature. Nous avons reçu une destinée surnaturelle, la nature humaine a été élevée à l'ordre de la vie intime de Dieu, puis a été spoliée et blessée par le péché originel ; notre nature doit maintenant bénéficier de la Rédemption de Notre-Seigneur Jésus-Christ par la réception personnelle de la grâce divine. L'imagination n'échappe pas à cette sorte d'écartèlement qui caractérise la vie présente ; d'autant plus que, appartenant au domaine sensible, elle est doublement marquée par le péché originel : elle a contracté une inclination vers le mal, et elle est révoltée contre sa situation inférieure.

Le combat de la vie chrétienne (qui, faut-il le rappeler ? est ici-bas une vie militante) doit donc nous porter à deux fois maîtriser l'imagination : quant à sa
place et quant à son contenu. Cette double maîtrise est une condition pour que l'imagination concoure à notre salut.

1. Quant à la place. L'imagination en révolte est devenue « la folle du logis », comme l'appelait sainte Thérèse d'Avila : au lieu d'aider l'intelligence dans son exercice, elle l'entrave, elle la gauchit, elle la court-circuite, elle l'entraîne dans sa course instable et inhabile à saisir la réalité suprasensible.

Si on ne la discipline pas, si on ne fait pas un effort particulier et permanent pour s'élever au-dessus d'elle, l'imagination devient envahissante et prépondérante, et cette hypertrophie est une catastrophe : on ne vit qu'au niveau de l'imagination et par elle ; on imagine penser, on imagine comprendre, on imagine savoir. Mais l'intelligence demeure réellement inactive et en friche ; alors la volonté n'est plus éclairée et se met à la remorque des impressions, des sens, des passions.

On peut remarquer que cette prolifération herniée de l'imagination a un effet comparable au modernisme, qui s'attaque directement à l'intelligence de la foi et par là à toute la vie surnaturelle.

2. Quant au contenu. L'imagination laisse une empreinte durable dans la mémoire – surtout l'imagination du mal, du bête et de l'inutile. C'est un fait d'expérience : ce qu'on a avalé dans sa jeunesse est tenace, et reparaît avec véhémence dans la prière pour la troubler, ou dans les moments de fragilité – tentation ou oisiveté – pour l'aggraver.

Il faut donc dès l'enfance une ferme discipline de l'imagination. Comme seule l'expérience fait prévoir ce triste phénomène, il faut aux enfants une grande docilité à des parents qui aient le souci, de leur côté, de préserver, d'orienter, de nourrir et d'émonder l'imagination de leurs enfants. Sans une vigilance active d'une part, sans une docilité profonde d'autre part, on se prépare des jours difficiles, on s'empoisonne d'avance la vie par des images, des chansonnettes, des stupidités qui pour l'instant empêchent l'exercice normal de l'intelligence (et de la foi), et qui dans l'avenir remonteront aux moments les moins opportuns.

Et même sans parler des graves périls auxquels on s'expose ainsi, quelle perte de temps, quel gaspillage d'énergie, quelle stérilité dans le développement des talents que le Bon Dieu nous a confiés et dont il nous demandera compte !

Il faut donc rejeter la « culture » du cinéma, de la bande dessinée et de la télévision (même supposés moralement sains par ailleurs). C'est une culture où l'imagination domine : elle inhibe l'intelligence et prend sa place, elle installe durablement l'âme dans un monde d'apparences et d'illusions.

Comme c'est aussi le monde de la facilité, il faut rompre radicalement avec lui : se contenter de l'amoindrir ou de le mettre au second plan serait se préparer à y retourner à plus ou moins court terme, avec une avidité accrue.

Il faut s'adonner à l'observation et à la réflexion, à la lecture et à l'étude. Mais ne jugeons pas que tout est gagné parce qu'on lit. Que lit-on ? Lit-on de quoi retomber par un autre côté dans le même bourbier ? ou bien lit-on ce qui nourrit la foi, élève l'intelligence, ennoblit le cœur, enrichit l'esprit, enflamme dans l'âme l'amour de la vertu, de la beauté, de la vérité ?

Il faut se fabriquer une imagination disciplinée, une imagination nourrie de la sainte Écriture et de la vie des saints, bref une imagination chrétienne ainsi que le veut saint François de Sales dans l'
Introduction à la vie dévote.
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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Mariage - éducation
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16 février 2006 4 16 /02 /février /2006 16:57
Question double :
Peut-on, si on a la certitude de l’invalidité de son mariage, se remarier légitimement avec une autre personne, et le faire en se fondant sur le jugement de personnes particulières ? Peut-on épouser quelqu’un dont le premier mariage est certainement invalide ?

Réponse en deux points :
1. L’invalidité d’un mariage, surtout si on veut l’établir en se fondant sur un défaut d’intention, est chose très malaisée à affirmer ; c’est rarement une certitude.
2. Il ne suffit pas qu’un mariage soit certainement invalide pour qu’on puisse se [re]marier ; il faut qu’il soit
officiellement reconnu invalide, et ce n’est pas du tout la même chose.
Voyons cela plus en détail.

I

Le mariage jouit de la faveur du droit (canon 1014), c’est-à-dire que dans le doute on doit tenir pour la validité jusqu’à preuve du contraire. Le fait que le mariage ait été célébré selon la forme canonique extraordinaire (selon le canon 1098 : sans la présence d’un prêtre ayant juridiction ordinaire ou déléguée) ne change rien à cette disposition du droit de l’Église – fondé sur la nature des choses.

Il ne faut pas facilement croire à l’invalidité des mariages, tout particulièrement ceux dont on affirme qu’ils sont nuls pour défaut d’intention, et cela pour trois raisons :
– c’est uniquement l’intention contraire à une (ou plusieurs) propriété essentielle du mariage qui le rendrait invalide. Le but qu’on poursuit (
finis operantis) en se mariant : pour l’amour de Dieu, pour de l’argent, pour réparer une faute, pour plaire à ses parents, pour faire comme tout le monde, etc. est extrinsèque au mariage et, en soi, ne peut l’invalider ;
– normalement, conformément au canon 1020 précisé et complété par le décret
Sacrosanctum de Pie XII (29 juin 1941), au cours de l’enquête préalable les futurs époux ont prêté sur l’Évangile un serment sous lequel ils ont déclaré avoir une intention matrimoniale véritable, ne comportant aucune condition contraire à l’essence du mariage. Si l’un d’entre eux vient maintenant annoncer que son intention était substantiellement viciée, il faut considérer qu’il s’affirme parjure – et donc qu’on ne peut lui accorder aucune crédibilité ;
– l’Église, lorsqu’elle est amenée à s’interroger à ce sujet, mène une enquête sérieuse et complète en entendant trois partis (et leurs témoins) : chacun des deux époux et le parti de la validité – représenté par le
défenseur du lien. En aucun cas l’audition d’un seul parti, si persuadé et convaincant qu’il puisse être, ne peut apporter la certitude requise en matière si grave. Cela est d’autant plus vrai que bien souvent on ne peut pas compter sur la véracité des époux (malgré qu’ils en aient) tant leur désir de voir reconnue la nullité du mariage est véhément.

II

La certitude personnelle, si éclairée et ferme qu’elle soit, peut avoir un effet moral (interdiction d’user d’un mariage qu’on sait inexistant) mais n’a aucun effet canonique. La raison en est que c’est la nature même du mariage qui exige que celui-ci soit publiquement établi et connaissable ; et une certitude personnelle n’a aucun effet d’ordre public externe.

Aucun nouveau mariage n’est possible sans une reconnaissance officielle de la nullité d’un mariage antérieur, affirme le canon 1069 § 2 : « Quoique le mariage soit invalide ou dissous pour quelque cause que ce soit, il n’est pas permis d’en contracter un autre avant que la nullité ou la dissolution du premier mariage ne soit établie légitimement et avec certitude. »

Or, dans la situation actuelle :
– en raison de l’absence d’autorité sur le Siège apostolique, on ne peut recourir à Benoît XVI ni à ses tribunaux ;
– le recours aux prétendus « tribunaux » de la fraternité Saint-Pie-X est doublement inadmissible, tant à cause de leur défaut total de compétence et d’autorité, que parce que ce serait participer à ce qui n’est rien d’autre qu’une détestable usurpation du pouvoir pontifical.

En l’état, il n’y a donc pas d’autre réponse que
non
à la double question posée en tête de cette note.

Qu’on n’imagine pas par ailleurs que, lorsque tout était normal, une reconnaissance de nullité était chose simple à obtenir ; en fait, il arrivait que des mariages réellement invalides ne pouvaient pas, faute de preuve suffisante, être reconnus comme tels ; tout remariage était alors absolument prohibé.

Rappelons pour finir que ces questions-là sont très graves, tant pour le salut des âmes que pour la chrétienté tout entière :
– la sainteté du mariage conduit au ciel ceux qui y sont engagés ; y attenter est la triste cause de la damnation d’un grand nombre ;
– la sainteté du mariage est un point central de la doctrine sociale de l’Église catholique, parce qu’elle est l’un des premiers effets et une condition indispensable du règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur les personnes, sur les familles et sur la cité.

Laudetur Jesus Christus
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