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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 22:40

Il est des questions qu’on finit par se poser à soi-même, non pour anticiper quelque demande, mais parce qu’elles sont l’occasion d’exprimer avec précision ce qui est plus ou moins diffus, plus ou moins implicite dans les convictions qu’on exprime çà et là.

 

Dans le dernier bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance (n°243 d’avril 2010) je me suis donc demandé si je suis sédévacantiste. Voici la réponse (revue et augmentée) que j’y ai apportée. Il faut au préalable que le terme sédévacantiste, forgé voici 30 ou 40 ans, signifie : qui professe que le Siège apostolique est actuellement vacant.

 

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Je ne récuse ni ne revendique la qualification de sédévacantiste. Mais, puisque nous sommes dans le domaine du témoignage de la foi catholique, cette réponse est trop peu précise, et je m’en vais la développer.

 

Je ne récuse pas d’être qualifié de sédévacantiste, et cela pour deux raisons.

 

La raison première, principale, essentielle, est un fait : il n’y a actuellement personne sur le Siège de Saint-Pierre qui soit Pape, investi de l’autorité pontificale, revêtu de la puissance souveraine que Notre-Seigneur Jésus-Christ a confiée à saint Pierre et à ses successeurs, possédant la plénitude du triple pouvoir sur l’Église catholique.

Cette affirmation n’émane pas d’un jugement d’opinion, elle est la conclusion immédiate et inéluctable d’une impossibilité dans la foi : il est impossible d’être Pape et simultanément d’assumer l’héritage de Vatican II, ses hérésies explicites ou implicites, sa réforme liturgique protestante, sa praxis destructrice de la foi, des sacrements et de la vie chrétienne. Ce constat d’impossibilité est immédiatement fondée sur l’enseignement infaillible que l’Église donne à propos d’elle-même ; je connais donc cette impossibilité par et dans la lumière de la foi.

Ce n’est pas le lieu de donner les preuves, de réitérer les raisonnements, de manifester les points clefs de cette impossibilité : je me contente de répondre à la question posée. Oui, le Siège est vacant.

 

À cette raison j’ajoute une seconde, accidentelle, anecdotique. L’étiquette de sédévacantiste est infamante, elle sonne généralement comme une condamnation. Comme elle est attribuée à ceux qui, malgré leurs défauts, leurs insuffisances voire leurs égarements, s’efforcent dans la situation actuelle d’exercer l’intégrité de la foi catholique : alors, je la prends et je ne la récuse pas. Je ne vais pas, Dieu m’en préserve, me désolidariser des combattants alors que les coups pleuvent ; je ne vais pas proférer un « je ne connais pas cet homme » : ce serait lâcheté. Je réclame ma part d’infamie.

 

Mais ma réponse ne s’arrête pas là. Car, pour trois raisons, je ne revendique pas non plus la qualification de sédévacantiste.

 

Tout d’abord, je n’aime pas le néologisme sédévacantisme, parce qu’il donne l’impression d’être une doctrine particulière, un courant parmi d’autres, un parti théologique : or il n’en est rien. C’est même l’inverse qui est vrai : pour affirmer qu’aujourd’hui nous avons un Pape qui gouverne la sainte Église, il faut controuver des doctrines anti-infaillibilistes, désobéissantistes, liberté-religieusistes, liturgico-protestantiste et tutti quanti ; tandis que le sédévacantisme se caractérise par la volonté d’appliquer la doctrine universelle, pérenne, obligatoire de l’Église catholique à la situation du Siège apostolique. Même si quelqu’un pense qu’ils ont tort, il ne trouvera chez les sédévacantistes en tant que tels aucune doctrine nouvelle.

 

Le sédévacantisme n’est pas un principe ni un système, il est une conclusion ; il est la constatation raisonnée d’un fait qu’on désire voir disparaître au plus tôt. Voilà pourquoi l’appellation sédévacantiste me semble incongrue.

 

Un apologue me fera comprendre. Je regarde par la fenêtre et dis à un ami plongé dans son journal : il pleut. Lui qui regarde la météo à la télévision – et s’en contente – me dit que c’est impossible : on a annoncé le beau temps pour la journée. Je regarde à nouveau, je vérifie que ce n’est pas le voisin du dessus qui me fait une farce, que ce n’est pas l’arrosage du voisin d’à côté qui est mal réglé, que mes lunettes sont propres, puis j’affirme à nouveau qu’il pleut, puisque de l’eau tombe d’un nuage flottant dans le ciel ! Et mon ami de me dire : tu n’es qu’un pluvialiste ! Pluvialiste ? Non, mais réaliste, certainement. Sédévacantiste ? Non, mais catholique, certainement.

 

Le seul qualificatif que je revendique est celui de catholique, et catholique romain. Avec la grâce de Dieu, je n’ai pas d’autre volonté, je n’ai pas d’autre doctrine, je n’ai pas d’autre appartenance.

 

Une seconde raison me fait grandement hésiter à accepter une qualification de ce genre, c’est l’extrême variété de positions et d’opinions que regroupe cette étiquette mal ajustée. Les sédévacantistes affirment l’actuelle et provisoire absence d’autorité pontificale, mais cela ne leur suffit pas pour échapper à la conséquence inéluctable de cette absence : la dispersion. « Je frapperai le Pasteur, et les brebis seront dispersées » (Matth. XXVI, 31).

 

On trouve donc un peu de tout chez les sédévacantistes, et c’est là un nom tout à fait insuffisant pour identifier ce que je crois être l’attitude pleinement catholique face à la crise de l’Église. Car il y a deux lignes de fracture qui partagent les sédévacantistes, lignes qui marquent des divergences très graves à propos desquelles je veux « prendre parti » autant (sinon davantage) que pour l’affirmation de l’absence d’autorité :

– d’une part je refuse tout sacre épiscopal accompli sans mandat apostolique (et donc tout sacre avant la restauration de l’Autorité) ainsi que tout ce qui en découle (confirmations, ordinations etc.) ;

– d’autre part, je refuse de considérer comme non catholiques, comme hors de l’Église, les personnes qui professent la foi catholique mais qui sont en désaccord avec ce que je crois être la vérité et la ligne de conduite catholiques : je n’ai aucun titre à leur refuser les sacrements pour ce seul motif, ni d’ailleurs à accepter leurs erreurs ou à me taire à leur propos.

 

Ensuite, c’est la troisième raison de tempérer mon oui, j’éprouve une sympathie, je donne une adhésion à ce qu’on nomme (d’un terme bien malheureux à mon avis) la thèse de Cassiciacum. J’adhère surtout à son principe fondamental : l’intention théologale. Quand le R. P. Guérard des Lauriers a élaboré cette thèse pour rendre compte de la situation de l’Église, il a mis en œuvre le principe adéquat : devant une crise dont l’ampleur et la profondeur obligent à remettre en cause l’existence de l’autorité pontificale dans un sujet paraissant en jouir (pour une autre cause que l’invalidité de l’élection), il faut que le regard porté soit vital, qu’il se tienne à l’intérieur même de l’acte de foi théologale : il aura une portée réelle, il fera discerner la vérité, il permettra de conclure.

Autrement dit, il faut affirmer tout ce que la foi catholique nous contraint d’affirmer, nier tout ce qu’elle nous contraint de nier… et s’en tenir là. Recourir à des éléments qui sont d’une certitude d’ordre inférieur – des faits non certifiés, des raisonnements qui n’atteignent pas à cette lumière théologale, des théories théologiques (comme celles sur le Pape hérétique) que l’Église n’a pas intégrées à sa propre doctrine etc. – peut aider à comprendre, peut conforter dans la certitude de la légitimité de la conclusion, mais ne permet pas de conclure catégoriquement.

 

Si cette intention théologale exclut les jugements sur les personnes et les conclusions hasardeuses, elle permet d’atteindre une certitude qui relève de la foi catholique. Ce qu’on « perd » en extension, on le gagne en compréhension. Au demeurant, je n’entends pas prouver la thèse de Cassiciacum, mais exposer en quel sens je suis sédévacantiste.

 

Une précision s’impose cependant. Le Père Guérard des Lauriers, tant en raison de son principe qu’en raison de son argument (induction fondée sur l’ensemble des actes de Vatican II-Paul VI) a usé de la distinction pape materialiter-Pape formaliter qui est au cœur de sa thèse. Cette distinction doit être « mise à jour » : le materialiter attribué Paul VI incluait une réalité juridique du fait qu’il était le sujet canoniquement élu. Mais par la suite, l’élection a disparu avec la disparition des cardinaux (les nouveaux nommés ne l’étant pas vraiment parce que la nomination est un acte de juridiction). Le materialiter qu’on peut attribuer à Benoît XVI est beaucoup plus ténu : il ne reste rien de l’ordre juridique, il ne reste qu’un fait public (l’être-là) qui n’est qu’une disposition prochaine à être reconnu par l’Église universelle en cas de rupture avec la nouvelle religion de Vatican II. Il y a encore une continuité (qui n’est pas sans incidence sur l’apostolicité de l’Église) mais cette continuité est une continuité en puissance.

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans de Ecclesia
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commentaires

alexandre 28/04/2010 14:02



Monsieur l'abbé,


 Pourquoi avez-vous envoyé des fidèles recevoir le sacrement de Confirmation de la main d'un évêque inconnu de tous ? Pourquoi avez-vous un séminaire si aucune ordination peut être opérée ?


 Vous parlez de la Thèse de Mgr Guerard des Lauriers. Celui-ci expliquait, entre autres, que, "qui dit Thèse, dit mitre" (donc évêque).


 



Abbé Hervé Belmont 28/04/2010 14:49



Un évêque qui a été régulièrement et validement nommé et institué par un Pape, qui a été sacré avant les réformes liturgiques qui ont introduit le protestantisme et le doute, n'est pas "inconnu
de tous" sauf dans la tête des gens qui imaginent que l'Église s'arrête au cercle de leurs connaissances !


 


Est-il besoin d'avoir une solution humainement visible pour entreprendre d'étudier et pour désirer se consacrer au service de l'Église ? Les grands cœurs ne se laissent pas arrêter par cela ; ils
s'efforcent de demeurer fidèles, et cela occupe déjà toute une vie.


 


La thèse de Cassiciacum a été élaborée, mise au point et confrontée à la réalité (1975-1978) bien avant qu'il soit question de sacre sans mandat apostolique (1981) ! Ce sont deux choses bien
distinctes, dans le temps comme dans la théologie. L'amalgame n'est venu qu'après, et ne saurait dispenser de raisonner sur la nature des choses telle que la Révélation, la théologie et la
pratique de l'Église nous la manifestent.


 


Pourquoi réduire toute réflexion, tout témoignage de la foi, tout désir de travailler pour la splendeur de l'Église à l'infime mesure de quelques idées préconçues ?


 


Sursum corda !


 



Mimi 15/04/2010 22:47



Bonsoir M. l'abbé.


Permettez-moi de vous poser une question. D'un côté, vous le dites vous-même, vous refusez tout sacre épiscopal sans mandat apostolique. Vous vous en êtes expliqué dans un texte que j'ai lu de
nombreuses fois. Mais de l'autre côté, vous acceptez les absolutions sans juridiction, bien que la juridiction soit une condition de validité de l'absolution. Vous avez également écrit
là-dessus, un texte fort intéressant. Vous y disiez:





"La situation tragique de la sainte Église – absence d’autorité pontificale, colonisation des structures de l’Église par une religion hérétique et sacrilège, rareté des prêtres – et les
grands périls pour l’âme que porte en lui le monde moderne : cela constitue objectivement une grave nécessité dans laquelle la suppléance de l’Église rend valide l’absolution donnée par un
vrai prêtre. Dans l’acte même de l’absolution, Jésus-Christ et son Église suppléent à la juridiction manquante. Cela est d’ailleurs vrai même si le prêtre ou le pénitent se trompent quant à
l’existence, à la gravité ou à la nature de la crise : le fondement de la nécessaire suppléance n’est pas dans leur jugement (vrai ou faux), mais dans la réalité objective. "






Cepandant, ni le code de droit Canon (de 1917, bien entendu), ni les théologiens ne mentionnent aucune possibilité de ce genre, savoir, une suppléance générale, extraordinaire et universelle
pour cause de gravité de la crise présente.


Si donc, selon vos dires, dans l’acte même de l’absolution, Jésus-Christ et son Église suppléent à la juridiction manquante, pourquoi Notre Seigneur ne ferait-Il pas de même pour
les sacres sans madat apostolique? Car, si l'on pousse jusqu'au bout votre raisonnement, il faut conclure que Notre Seigneur accorderait une suppléance de juridiction très extraordinaire,
inconnue des théologiens (y compris Coronata et Gomez - j'ai fait des recherches) et du droit Canon à des prêtres pour absoudre ordinairement chaque semaine des fidèles, alors qu'Il ne
pourrait suppléer à un manque de mandat pour sacrer un évêque. Il y a là un côté deux poids, deux mesures qui me tracasse grandement. Car dans ce cas, cas de crise inouïe, je pourrais fort bien
descendre dans les chapelles schismatiques orthodoxes pour y entendre les sermons et me faire absoudre par un vrai prêtre, puisque nous vivons une grave nécessité dans laquelle la suppléance
de l'Eglise rend valide l'absolution donnée par un vrai prêtre.


Merci M. l'abbé pour vos réponses et éclaircissements.


Bien à vous, in Christo.



Abbé Hervé Belmont 16/04/2010 16:12



Bien sûr, cher ami (ou chère amie) qu'il y a deux poids et deux mesures parce qu'il y a deux choses très différentes.


 


La nécessité (bien réelle) n'égalise pas tout et ne rend pas tout permis : il faut en revenir à la nature des choses;


 


L'urgence permet aux pompiers de passer au feu rouge, elle ne leur permet pas de prendre l'autoroute à contresens !


 


Le sacre d'un évêque est un acte qui, par nature, édifie la hiérarchie de l'Église dont le souverain Pontife est le principe. Sacrer sans mandat apostolique, c'est (tenter de) faire une autre
hiérarchie, c'est porter atteinte à la constitution de l'Église, c'est fouler le droit divin, c'est usurper un pouvoir qu'on ne possède pas.


 


Donner l'absolution, c'est user d'un pouvoir qu'on possède indépendamment de la juridiction, qui est une assignation de sujet. C'est d'un tout autre ordre.


Je ne suis pas en train de dire, d'ailleurs, que le cas est simple : je veux simplement souligner qu'il est impossible de passer de ce cas-là à celui des sacres sans mandat.


 


C'est pourquoi je peux, sans manquer à la logique, accepter l'un et refuser l'autre. Et je crois avoir suffisamment développé les raisons qui me font juger ainsi.


 


Mais ce ne sont que des raisons présentées par quelqu'un dénué d'autorité magistérielle : elles n'ont pas d'autre valeur que leur contenu, et il est loisible à chacun – du moment qu'il le fait à
l'intérieur de la doctrine catholique et avec amour de la vérité – d'acquiescer ou de nier. Je n'irai pas le vouer aux gémonies pour cela !


 


Que le Bon Dieu vous bénisse !



Yvan de Lespinay 14/04/2010 10:06



Monsieur l'Abbé,


Que votre écrit est clair et convaincant... jusqu'à ce que l'on tombe sur votre refus des sacres sans mandat ! Cette "dissonnance" est criante au milieu d'une logique parfaite, mathématique
dirai-je même, théologique sûrement. Comment priver -à terme à tout le moins- les brebis de pasteurs, et donc de la plupart des sacrement, comment refuser ce qu'en état de nécessité -parfaitement
établi, l'Eglise a toujours admis et entériné souvent après coup ? Vous êtes pour moi un mystère...



Abbé Hervé Belmont 14/04/2010 10:22



Cher Monsieur,


 


chacun d'entre nous est un mystère, non seulement pour les autres mais pour soi-même !


 


Cela dit, j'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'expliquer sur Quicumque de mon refus des sacres sans mandat, et je me permets de vous y renvoyer. Car, il me semble bien mystérieux – en retour –
qu'on ne voie pas combien l'épiscopat, sa dépendance du souverain Pontife et son unité, sont partie prenante dans l'intangible constitution de la sainte Eglise.


 


Quoi qu'il en soit, je vous remercie de votre commentaire et vous assure de mes prières.


 


Abbé Hervé Belmont