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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 14:28


La citation de Charles Maurras que j’ai mise en exergue dans mon articulet sur l’infaillibilité de Vatican II m’a valu une (amicale) question pour savoir si je suis maurrassien.

Avant de répondre, je précise que j’ai placé cette citation [« Une erreur et un mensonge qu’on ne prend point la peine de démasquer acquièrent peu à peu l’autorité du vrai. »] non parce qu’elle est de Maurras (encore qu'il y ait un certain malin plaisir...), mais parce que ce qu’elle observe finement est indubitable. De plus, il est d’une grande importance de tenir compte de ce qu’elle énonce pour ne pas tomber dans une sorte de niaiserie qui consiste à imaginer que, dans une humanité déchue et matérialiste, la vérité triomphe par elle-même. Non ! si on laisse les choses aller, dans tout ce qui n’est pas d’une évidence directe et pour ainsi dire palpable, c’est le mensonge confortable qui triomphe. Voilà pourquoi il faut une société qui favorise la vérité, et pourquoi aussi il faut répéter avec persévérance ce que la facilité fait nier ou oublier.

Pour répondre directement à la question qui me fut posée, je dis tout simplement que je ne suis pas maurrassien. En effet, pour se dire disciple de quelqu’un, il faut avoir une bonne connaissance de son œuvre et de sa vie, et cela de façon représentative [1] ; et ce n’est pas mon cas, car je n’en ai qu’une connaissance parcellaire.

Une partie de l’œuvre de Maurras a été et demeure condamnée [2] ; une autre partie est fortement liée à des circonstances historiques qui se sont estompées dans la grisaille des temps révolus ; tout un pan de son œuvre est constitué par des observations politiques et sociales, domaine dans lequel il avait beaucoup de sagacité ; enfin la partie philosophique ou doctrinale est ténue parce que Maurras le voulait ainsi, ne cherchant pas à produire une œuvre doctrinale propre. Ainsi, à Jean Ousset qui lui soumet le projet d’une école doctrinale pour l’Action française, Maurras répond : « Je n’ai pas fait de doctrine, je n’ai pas voulu ni pu en faire. Je n’ai voulu qu’une action… Toutefois, si vous cherchez une doctrine, soyez certain qu’il n’y a de doctrine vraie que catholique. Si donc vous êtes catholique, ne le soyez pas à moitié ! » [3].

Catholique, Maurras ne l’était guère quant à lui. Aussi le naturalisme imprègne son œuvre et apparaît comme la première cause de son échec. Voici le diagnostic qu’en donne Jean Madiran au milieu des pages lumineuses que, dans son essai sur Brasillach, il consacre à Charles Maurras [4] :

« L’Action française avait pris dans son comportement les allures d’une église. La quitter ou la contrecarrer était devenir comme l’équivalent d’un pécheur public. Il ne suffit pas de le vouloir pour posséder le pouvoir de créer un tel état d’esprit. Il faut en avoir reçu l’un de ces dons sans repentance accordés en vue d’une vocation, et que l’infidélité à la vocation ne détruit pas. Maurras avait ce don, mais pour servir l’Église et non point une cause seulement politique. Maurras avait ce don pour servir l’Église non point en allié de l’Église mais en fils de l’Église. Maurras avait cette vocation française de rendre la France à l’Église, mais cela ne sera jamais possible que par des hommes qui l’entreprendront dans le plan de Dieu, pour les motifs de Dieu et par les moyens de Dieu : autant que cela est possible, et cela est possible par grâce, et nous tournons le dos aux grâces de cette catégorie. Cet ardent amour de la France qui possédait Maurras en eût été comblé, car la France aurait été sauvée par surcroît. Saint Pie X a bien été en un sens “le sauveur de la France” que dit Maurras, il l’a été par surcroît. Maurras n’a sauvé la France d’aucune des catastrophes qu’il voyait venir, qu’il dénonçait, auxquelles il barrait la route, et qui sont venues quand même, et plus profondes encore qu’il ne les avait prévues. Ni la France ni rien ne sera jamais sauvé sans Jésus-Christ. »

L’époque est heureusement passée où l’on était comme sommé de se définir par rapport à Charles Maurras, en étant « pour » ou « contre », usurpant ainsi « tout ou rien » qui ne peut légitimement s’appliquer qu’à Jésus-Christ. Tout cela s’éloigne dans le temps, qui fait son œuvre d’érosion et ne reviendra pas.

Il est donc permis d’observer que Charles Maurras a eu des intuitions politiques justes (et il faut lui en laisser tout le mérite) auxquelles il a donné des réponses qui se sont avérées insuffisantes, voire profondément fausses et détournant de la philosophie chrétienne de la société.

Pour expliciter à gros-grain cette observation, on peut donner les lignes de force de la pensée de Maurras en quatre principes, qui absolument parlant sont faux, mais qui répondent à des intuitions justes [5] :

–  Politique d’abord. L’instauration d’un ordre politique juste est nécessaire, parce que l’homme trouve sa perfection naturelle dans le bien commun de la société ; ce bien commun est le plus grand des biens d’ici-bas, et de plus il concourt efficacement au salut éternel de chacun : « De la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes [6]. »

Mais ce politique nécessaire n’est pas d’abord dans l’ordre de la fin et de la dignité, parce que le bien commun naturel n’est pas – en raison de notre élévation à l’ordre surnaturel – le plus grand des biens de l’homme. Ce plus grand bien est la charité, laquelle est aussi un bien commun, celui de la Communion des saints. Le combat politique n’est jamais d’abord, même dans l’ordre d’exécution, parce qu’il nécessite, chez celui qui a comme devoir d’état « professionnel » d’œuvrer pour le bien commun, la connaissance de la doctrine politique, l’observation des faits, la rectification morale et l’énergie d’application (en un mot, la prudence politique).

Par la force des choses, l’Église a bâti la chrétienté comme un prolongement de sa Mission divine, et comme application de la Royauté de Jésus-Christ ; mais elle n’a pas commencé par cela : elle a commencé en prêchant Jésus-Christ pour que les intelligences adhèrent à la vérité révélée et que les cœurs se soumettent à son joug suave et léger.

 

–  Nationalisme intégral. L’homme naît héritier et débiteur, au sein d’une nation (ensemble de familles unies autour d’un héritage) dont il reçoit une langue, une culture, une tradition etc. Méconnaître cela, c’est déshumaniser l’homme et en faire un être fondamentalement et socialement ingrat.

Mais « dans son essence, par conséquent, la vie nationale est quelque chose de non-politique » dit Pie XII dans son Message de Noël 1954, et il précise : « Le fond de l’erreur consiste à confondre la vie nationale au sens propre avec la politique nationaliste » et encore : « La vie nationale ne devient un principe dissolvant pour la communauté des peuples que lorsqu’elle commence à être exploitée comme moyen pour des fins politiques » (Ibid.). La nation comme telle, ou encore ce qu’il est convenu d’appeler la grandeur nationale, ne peuvent donc finaliser la politique et se substituer à la poursuite du bien commun : c’est tomber dans un nationalisme dissolvant, fût-il intégral.

 

–  Physique sociale. Les grandes lois de l’ordre politique sont fondées sur la nature humaine, sur sa structure et sa finalité ; ce sont des lois reçues, des objets d’observation.

Mais si la société est une exigence de la nature, sa réalisation est œuvre de raison et de volonté ; le bien commun est un bien à réaliser en commun, c’est un bien qui perfectionne l’homme, c’est donc un bien moral. La politique n’est donc pas seulement objet d’observation, mais objet d’une action ordonnée et volontaire. Les sciences sociales sont des sciences morales, et non pas physiques ; les lois sociologiques naturelles sont des lois morales.

 

–  Empirisme organisateur. La politique est mise en œuvre par la vertu de prudence, et spécifiquement de la prudence politique, laquelle prend en compte les circonstances concrètes, les leçons de l’expérience, l’estimation de ce qui est possible. Il y a donc place pour un certain empirisme.

Mais ce qui organise, ce qui met de l’ordre, c’est la connaissance et l’intention de la fin dernière, sans laquelle rien n’est droit ni juste. Le bien commun temporel qui n’est pas naturellement ordonné à Dieu, auteur de la loi (morale) naturelle, et surnaturellement ordonné au Christ-Roi, est un bien commun condamné à dégénérer en absolutisme. Au fond, l’empirisme organisateur organise l’oubli du rôle indispensable de la fin dernière dans l’organisation hiérarchique des fins intermédiaires.

 

Maurras peut apporter une contribution à l’observation des lois et des constantes de la politique – et ce sont là questions si graves qu’il ne faut pas mépriser un apport, si modeste soit-il. Mais ce qui demeure intégralement vrai, souverainement salutaire, et au demeurant obligatoire, c’est la doctrine de l’Église sur les questions politiques (nature et nécessité de la société, du bien commun et de l’autorité etc.) et sociales (la famille, l’organisation professionnelle, la propriété etc.). Voici ce qu’en dit Pie XII :

« La première recommandation concerne la doctrine sociale de l’Église. Vous savez parfaitement combien de rapports essentiels et multiples rattachent et subordonnent l’ordre social aux questions religieuses et morales. Il s’ensuit que, surtout en période de bouleversements économiques et d’agitations sociales, l’Église a le droit et le devoir d’exposer clairement la doctrine catholique en matière si importante. Elle l’a fait, et même de nos jours. Mais si cette doctrine est fixée définitivement et sans équivoque dans ses points fondamentaux, elle est toutefois suffisamment large pour pouvoir être adaptée et appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce ne soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents. Elle est claire dans tous ses aspects ; elle est obligatoire ; nul ne peut s’en écarter sans danger pour la foi ou l’ordre moral ; il n’est donc permis à aucun catholique (encore moins à ceux qui appartiennent à vos organisations) d’adhérer aux théories et aux systèmes sociaux que l’Église a répudiés et contre lesquels elle a mis ses fidèles en garde » (à l’Action catholique italienne, 29 avril 1945).

Le premier effet de la doctrine politique et sociale de l’Église n’est pas la prospérité temporelle, la paix publique, l’organisation des métiers ni le règne des bonnes mœurs dans la rue : c’est infiniment plus que cela. Ce premier effet est de conserver la foi catholique dans l’âme des chrétiens.

La première raison en est que la vie dans une société stable – ordonnée par la fin dernière surnaturelle et selon les règles de la justice naturelle – est un soutien puissant à la foi : c’est l’Évangile de Jésus-Christ irriguant l’achèvement de la vie humaine.

La seconde raison est que les ennemis de la foi catholique et du salut éternel des hommes, mille fois démasqués et condamnés dans l’ordre doctrinal, se sont repliés dans un domaine souterrain ; et là ils œuvrent sans cesse à la destruction de la société chrétienne ; ils veulent détruire la chrétienté que l’Église a édifiée pour le règne social de Notre-Seigneur, sachant bien que faire vivre les fidèles de Jésus-Christ dans une société apostate, ou promouvant la liberté religieuse, c’est ronger leur foi d’une façon subtile et continue.

À cette œuvre satanique, l’Église oppose une doctrine lumineuse pour qui fait l’effort de la connaître et de la méditer.

 

Notes.

[1]  Il faudrait dire la même chose de toute personne qui voudrait « réfuter » ou « condamner » Maurras. Sous la plume de Jean Madiran, ou encore dans la revue Didasco, j’ai lu l’expression de désaccords motivés, argumentés, courtois, témoignant d’une vraie connaissance de l’œuvre de Maurras, non moins que d’une belle connaissance tant de la doctrine catholique que de la philosophie politique naturellement vraie. Mais par les temps qui courent, il est à craindre que cela devienne rare car depuis belle lurette les censeurs se dispensent de ce travail et de cette honnêteté, et pérorent avec un aplomb qui laisse pantois.

 

[2]  Pour mémoire, sept ouvrages de Charles Maurras ont été placés dans l’Index des livres prohibés (et ils y sont toujours) : Le Chemin du paradis ; Anthinea ; Les Amants de Venise ; L’Avenir de l’intelligence ; Trois idées politiques ; La Politique religieuse ; Si le coup de force est possible [29 janvier 1914 et 29 décembre 1926]. Les Pièces d’un procès ; l’A.F. et le Vatican (préface) [19 septembre 1927]. La Politique du Vatican, sous la terreur… (épilogue) [13 janvier 1928]. De plus est indirectement condamné ce qui a été publié dans l’Action Française jusqu’au 10 juillet 1939.

La citation qui est au pont de départ de ces maigres notes n’est pas issue d’une des œuvres condamnées, mais de L’Action française et la religion catholique, in La Démocratie religieuse, NEL 1978, p. 413. À noter que la partie centrale de cette réédition est constituée par La Politique religieuse, qui est à l’Index.

 

[3]  Raphaëlle de Neuville, Jean Ousset et la Cité catholique, Dominique Martin Morin, Bouère, 1998, p. 42.

 

[4]  Je ne vous mentionne pas la page précise pour vous inciter à aller lire des pages 79 à 102…

 

[5]  Pourquoi ne pas l’avouer ? Je m’inspire pour une bonne part d’une lettre de Jean Madiran publiée dans la revue Itinéraires (n°73, juin 1963).

 

[6]  Pie XII, radiomessage du 1er juin 1941, cinquantième anniversaire de Rerum novarum.

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Published by Abbé Hervé Belmont
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