Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 15:02

        

Depuis un certain temps, on n’entendait plus parler des rencontres théologiques entre l’état-major de Benoît XVI et la fraternité Saint-Pie-X. Le silence a été dernièrement rompu, selon un communiqué du Vatican :

« La Congrégation pour la Doctrine de la Foi prend pour base fondamentale de la pleine réconciliation avec le Siège apostolique l’acceptation du Préambule doctrinal qui a été remis au cours de la rencontre du 14 septembre 2011. Ce préambule énonce certains des principes doctrinaux et des critères d’interprétation de la doctrine catholique nécessaires pour garantir la fidélité au Magistère de l’Église et au sentire cum Ecclesia, tout en laissant ouvertes à une légitime discussion l’étude et l’explication théologique d’expressions ou de formulations particulières présentes dans les textes du Concile Vatican  II et du Magistère qui a suivi. »

Ainsi donc, la fraternité est mise en demeure, si elle veut rentrer dans le giron du Saint-Siège, d’accepter un document doctrinal dont la teneur n’a pas été rendue publique. Cela paraît logique… et infiniment dangereux.

La fraternité, son supérieur général en tête, me font irrésistiblement penser au conte du Petit Chaperon Rouge à la fin duquel l’innocente enfant se fait dévorer par le loup qui s’est substitué à Mère’Grand dont il a grossièrement pris la place et les apparences. En effet, on retrouve les quatre mêmes ingrédients qui ont conduit à la fin tragique.

Première étape : le loup impose la règle du jeu. Eh bien, dit le Loup, je veux aussi aller voir Mère’Grand ; je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera. Le loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long…

Lorsque l’hérésie paraît, s’étend, triomphe et menace d’absorber le monde entier, la vraie règle du jeu, je veux dire le service de Dieu, n’est pas d’entrer en négociations, en palabres qui ne font qu’ébranler la fidélité et décourager la résistance. Il faut témoigner de la foi, dénoncer l’erreur et ses fauteurs, rétablir la doctrine dans son intégrité.

Deuxième étape : le Petit Chaperon Rouge confond le loup et Mère’Grand. Le Petit Chaperon Rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture : Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher auprès de moi. Ce que fit l’enfant.

Benoît  XVI n’est pas l’autorité légitime de la sainte Église catholique ; il n’en a que la place et les apparences : c’est la foi qui nous impose de le penser, de le dire et d’agir en conséquence. S’il en était autrement, d’ailleurs, il serait impossible de « négocier », de poser des conditions, d’agir en « puissance concurrente ». C’est une question d’appartenance à l’Église et de salut éternel : « « Nous déclarons, disons, définissons et prononçons que la soumission au Pontife Romain est, pour toute créature humaine, absolument nécessaire au salut » (Unam sanctam, 18 novembre 1302, Denz. 469).

Troisième étape : on entre en « dialogue rapproché », qui, sous apparence de « bonnes raisons », n’est au fond qu’un mensonge causé par l’aveuglement qui y préside.

—  Viens te coucher auprès de moi.

Ce que fit l’enfant.

—  Mère’Grand, que vous avez de grands bras ?

—  C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant.

—  Mère’Grand, que vous avez de grandes oreilles ?

—  C’est pour mieux t’écouter, mon enfant.

—  Mère’Grand, que vous avez de grands yeux ?

—  C’est pour mieux te voir, mon enfant.

—  Mère’Grand, que vous avez de grandes dents.

—  C’est pour mieux te manger, mon enfant.

Il ne faut pas imaginer qu’en se rendant au Vatican, on va se trouver confronté à de petits enfants. Il y a là des hommes de science « aux grandes dents » qui connaissent bien la doctrine catholique, qui ne s’en laissent pas conter, et qui surtout savent les points faibles de la fraternité. Ces points, ce sont ceux où la fraternité s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique tant à propos du magistère et de son infaillibilité, que de la juridiction universelle et immédiate du souverain Pontife.

Quatrième étape : Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea.

Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,

De tous les Loups sont les plus dangereux.

 

Le Petit Chaperon Rouge, empli de bonnes intentions, bardé de charité sincère, est venu désarmé se jeter dans la gueule du loup. Et c’est là que ma petite fable en veut venir.

La fraternité, pour affronter les théologiens du Vatican, dans le dessein de confondre les erreurs de Vatican II (ce qui, en soi, est très louable), ne vient pas armée de la vérité. Elle traîne avec elle toutes sortes d’erreurs qui la rendent vulnérable ; pis, qui font que le loup n’a pas besoin de la manger parce qu’en une certaine manière (à cause de ces erreurs) elle est déjà réduite au même niveau que lui.

J’en veux pour preuve le fait suivant.

Le jour même de la rencontre mentionnée au début de ce texte, Dici (qui est en quelque sorte l’agence de presse de la fraternité) publie un « Entretien avec Mgr Bernard Fellay après sa rencontre avec le cardinal William Levada » dans lequel on relève cette affirmation ahurissante :

« Aujourd’hui je dois à l’objectivité de reconnaître qu’on ne trouve pas, dans le préambule doctrinal, une distinction tranchée entre le domaine dogmatique intangible et le domaine pastoral soumis à discussion. »

Cela est affirmé comme s’il s’agissait d’une sorte de scandale, comme si à cause de cette absence ce préambule doctrinal était douteux, insidieux, gravement insuffisant.

Avant de rechercher la compatibilité de cette distinction qui est aussi une affirmation « Domaine dogmatique intangible – domaine pastoral soumis à la discussion » avec la foi catholique, il faut remarquer deux choses :

–  la distinction est fausse et inadéquate. Le « pastoral », c’est ce par quoi l’Église paît le troupeau de Jésus-Christ, ce par quoi elle le nourrit et le conduit à bon port. Or la mission de paître commence par la transmission du dogme, de la vérité révélée qui est le fondement de tout le reste. Le « dogmatique » fait partie du « pastoral ».

Ainsi enseigne le catéchisme de saint Pie X (q. 119) : « les moyens de sainteté et de salut éternel qui se trouvent dans l’Église sont la vraie foi, le sacrifice, les sacrements et les secours spirituels réciproques, tels que la prière, le conseil, l’exemple ».

Au premier rang du pastoral : la vraie foi. Soumise à discussion ?

–  Comme elle est fausse et inadéquate, cette distinction est nécessairement floue : chacun placera le curseur où il le veut. Fonder une confrontation doctrinale sur ce sable, c’est se diriger vers un marché de dupes. Un peu comme lors de la fameuse déclaration commune du Vatican et de la Fédération Luthérienne Mondiale sur la justification (juin 1998).

Le huitième théologien ?

Mais surtout, affirmer que le « pastoral » (le non-dogmatique) est soumis à discussion, c’est une vieille erreur qu’on nous présente aujourd’hui comme une sorte de critère de vérité catholique. Des conciliabuleurs de Pistoie aux modernistes sous Pie XII, tous ceux qui ont voulu s’opposer à l’Église sans la quitter ouvertement, tout ceux qui ont voulu la corrompre in sinu gremioque ont proclamé cette distinction (ou l’ont mise en œuvre) pour se soustraire à l’emprise de l’autorité légitime.

Celui qui a combattu cette vieille erreur avec le plus d’éclat est saint Robert Bellarmin, docteur de l’Église, qui la proclame tout bonnement hérétique. Oui, hérétique !

En 1606, sept théologiens de Venise, pour justifier leur refus de se soumettre à une censure d’interdit prononcé par le Pape Paul V (ce qui ressortit sans aucun doute au  « domaine pastoral »), avaient affirmé qu’avant d’obéir à tout ordre reçu, même venant du souverain Pontife, le chrétien doit examiner d’abord si le commandement est convenable, légitime et obligatoire. En un mot, qu’il doit le considérer comme soumis à la discussion.

C’est la douzième proposition examinée par saint Robert dans sa Responsio illustrissimi Cardinalis Bellarmini ad tractatum septem theologorum ubrbis Venetæ super interdicto sanctissimi Domini nostri Papæ Pauli V (Cologne, 1607, pp. 45-66).

Propositio duodecima : Christianus non debet obedire præcepto quocumque sibi imperato (quamvis fuerit Summi Pontificis) nisi prius illud quatenus materia postulat, examinaverit, num fit conveniens, legitimum et obligatorium. Qui vero sine prævio præcepti examine, cæca quadam obedentia præcepto morem gereret, peccati reus efficeretur.

Ces singuliers théologiens allaient donc jusqu’à affirmer que celui qui ne se livre pas à un examen préalable se rend coupable d’un péché, du péché d’obéissance aveugle.

La qualification que saint Robert attribue à cette proposition impie est cinglante : « On se serait attendu à trouver une telle affirmation dans la bouche d’hommes irréligieux. (…) Cette proposition est directement contraire aux saints Pères ; elle ne peut se prévaloir de l’autorité d’aucun bon auteur ; elle est propre à subvertir toute discipline bien établie ; elle est conforme à la doctrine des luthériens et des autres hérétiques de notre temps ».

Et saint Robert appelle à la barre saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Antoine et saint Macaire d’Égypte, saint Benoît, saint Jean Climaque, saint Césaire d’Arles, saint Bernard, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, saint Augustin, les ermites d’Orient ; puis ce sont les Papes et les docteurs ; enfin il examine neuf arguments apportés par ces théologiens.

La réponse de saint Robert est ainsi rapportée dans l’édition Le Bachelet : « Cette proposition est hérétique (...) La discussion du précepte, quand il ne contient pas manifestement un péché, est réprouvée par les Pères, parce que celui qui discute le précepte se fait juge de son supérieur » (Auctarium bellarminum, ed. Le Bachelet, n. 872).

Ces théologiens rebelles servent maintenant d’exemples à ceux qui – avec une sincérité qui ne fait aucun doute – font profession de défendre la foi catholique. Le modernisme a profondément marqué les intelligences et les cœurs pour qu’on en soit arrivé là.

Il est urgent d’abandonner ces erreurs qui pourrissent et stérilisent depuis quarante ou cinquante ans la réaction contre les doctrines hétérodoxes et délétères de Vatican  II. Car il y a là un scandale (au sens propre du terme) qui corrompt la foi, qui la ronge et la corrode avec d’autant plus de profondeur que c’est masqué par un vrai zèle.

On n’est guère entendu quand on rappelle ce triste aspect des choses, cet affreux gauchissement de l’enseignement de l’Église. C’est qu’on a le plus souvent affaire à des traditionalistes de seconde voire de troisième génération.

La génération de ceux qui ont commencé à refuser les réformes conciliaires et à organiser la résistance aux erreurs modernistes a hâtivement bâti des digues pour s’opposer au déferlement des nouveautés qui menaçaient la foi et la vie chrétienne, et elle a eu beaucoup de mérite à le faire.

Comme il était presque inévitable, parmi les matériaux dont étaient composées ces digues se trouvaient quelques arguments approximatifs, partiels, bancals, fautifs. On n’y prenait pas garde : l’important était l’efficacité immédiate ; il ne fallait pas se laisser submerger ni emporter.

Là où les choses commencent à se gâter, c’est quand, après la première ligne de défense, on n’a pas pris un peu de recul ni examiné lesdits arguments, pour les étayer, pour les rectifier, pour les retirer si nécessaire ; en tous cas pour les juger à l’aune de la doctrine pérenne de l’Église – car nous ne pouvons défendre l’Église que par sa doctrine à elle, nous ne pouvons pas lutter contre l’erreur par d’autres erreurs.

C’est le contraire qui est arrivé ; des arguments ad hominem, parfois empruntés à l’ennemi ont été érigés en vérités permanentes, en doctrines obligatoires. Une ou deux générations après, on n’a même plus l’idée qu’il puisse y avoir, au milieu de ce corps de doctrine qu’on a hérité, des erreurs graves qui mettent la foi en cause.

Avant d’aller au Vatican, il faut commencer par faire le nettoyage chez soi. Sinon, le loup sera terrible.

 

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

Recherche

Texte Libre

Texte Libre

 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés