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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 09:50

En réponse à la question d’un lecteur, l’Ami du Clergé (1922, pages 289 à 296) a publié une chronique de grand intérêt dont on trouvera ici le texte. Les deux coupures qui y sont notées ne suppriment que des nomenclatures de références aux publications antérieures de l’Ami du Clergé.

L’intérêt et l’abondante documentation de cet article n’empêche pas qu’il réclame – à mon humble avis – quelques précisions ou corrections : j’en ai placé quelques-unes en notes dûment identifiées, et j’en donne une plus générale ci-dessous.

Bonne, sainte et instructive lecture qui nous rappelle que nous sommes ici bas dans la nécessité de combattre : par les armes surnaturelles de la foi, de la prière et des sacrements ; et aussi par les armes naturelles de l’effort, de la vigilance et de la persévérance.

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Faisons abstraction de la restauration de la nature accomplie par voie surnaturelle de Rédemption ; faisons aussi abstraction du fait que cette restauration est pour partie volontaire, laborieuse, progressive, et objet de prière et de vertu. Il reste que l’état de la nature humaine après le péché originel est celui d’une nature déchue ; elle est déchue non seulement par comparaison avec l’état antérieur de perfection liée à la justice originelle, mais aussi par comparaison avec la « pure nature » qui, bien que n’étant qu’hypothétique comme état concret séparé, demeure cependant toujours réelle et sous-jacente.

Autrement dit, le dépouillement subi par la nature – étant l’effet d’une séparation violente – a le caractère d’une véritable détérioration : il n’aboutit pas à la nature simplement nue, mais à une nature affaiblie et blessée. La nudité de la nature dépouillée ne contredit à pas son intégrité : elle est toujours ordonnée à son propre bien ; mais voilà qu’elle est devenue inclinée en sens inverse, incapable de se procurer l’intégralité de son bien naturel par ses propres forces [1]. La nature déchue est donc non seulement une nature dépouillée ; elle est aussi, par le seul fait du dépouillement, une nature véritablement détériorée : les canons du concile d’Orange en attestent sans que le moindre doute soit possible, et le concile de Trente le confirme solennellement. C’est là une vérité qu’on ne peut diminuer sans une grande témérité [2].

Cette détérioration n’est pas l’effet d’une corruption intrinsèque : affirmer une telle corruption serait admettre un changement dans la constitution même de la nature de l’homme, ce qui est une grave erreur. La nature demeure intègre en chaque individu, intelligente, libre, responsable, capable du vrai et du bien naturels, capable de connaître avec certitude le vrai Dieu par ses seules lumières, et capable de l’aimer.

Mais elle est détériorée par le désordre qui règne entre ses facultés : intelligence, volonté, appétits sensibles. Celles-ci n’ont pas changé de nature ni d’objet ; mais l’objet des facultés supérieures – intelligence et volonté – subit un « éloignement » (qui le rend plus ardu) à cause d’une double déficience qui relève des deux causes extrinsèques (finale et efficiente) :

– d’abord parce qu’il n’y a plus l’attraction d’une véritable fin dernière, puisqu’en raison de notre élévation à l’ordre surnaturel la nature n’a pas de fin concrète indépendante de la fin surnaturelle – dont la nature déchue est séparée ;

– ensuite parce que le sujet qui opère par cette nature (nous !) est aussi sujet de volontarisme aveuglant et de passions désordonnées qui s’interposent entre les facultés et leur objet : soit en tendant à les détourner de l’objet contraignant, soit en tendant à en gauchir l’exercice dans le sens de l’égoïsme, de la sensualité ou du caprice.

Cette véritable détérioration (qui ne l’a ressentie ?) a un caractère de châtiment ; elle est en outre la porte ouverte à l’action du démon – qui n’en obtient pas pour autant de pouvoir direct sur la volonté humaine, mais qui trouve une efficace ambassade dans les quatre blessures de la nature qu’énumère saint Thomas d’Aquin (ignorance, malice, faiblesse, concupiscence) ; elle est occasion de lutte et de mérite ; enfin elle est atténuée et partiellement corrigée par la vertu.

Cette détérioration ne sera définitivement corrigée – pour les élus – qu’à la résurrection des corps, laissant place à un état naturellement et surnaturellement bien supérieur à celui qui avait été perdu par le péché : la vision directe et béatifiante de Dieu Trinité (et l’amour qui l’accompagne nécessairement) dans la gloire du Corps mystique de Jésus-Christ, et la possession d’un corps glorieux à l’instar du corps physique de Jésus-Christ ressuscité, Fils éternel de Dieu à qui soient louange et adoration pour les siècles des siècles.

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[Note 1] C’est ainsi que par les forces de la nature déchue laissée à elle-même, l’homme peut observer chacun des commandements de Dieu (rappelons que le Décalogue est le résumé de la loi naturelle) mais il est incapable de tous les observer simultanément. C’est une situation tragique : il est coupable de chacun des manquements (puisqu’il aurait pu observer le commandement auquel il a manqué) et pourtant il est incapable de ne point pécher. Pour sortir de cette impasse (et plus encore pour recouvrer la grâce divine et le chemin du Ciel), il lui faut un Rédempteur et une Rédemption…

[Note 2] « Comment cela s’est fait ? Un mot des psaumes nous donne l’explication de l’énigme :
Diminutæ sunt veritates (Ps. xi, 2). Les vérités ont été diminuées. Les enfants des hommes, suivant l’énergique expression de l’Apôtre, eurent aux oreilles une démangeaison, une démangeaison d’entendre du nouveau, et il surgit des docteurs nouveaux, et ils se mirent à dire que le péché d’Adam ne nous avait pas fait un si grand mal, que les grâces de Jésus-Christ n’avaient pas un caractère médicinal si prononcé…

« On alla loin, et très loin, et trop loin dans cette voie. Exemple : le saint concile de Trente prononce l’anathème contre qui dira que par le péché d’Adam l’homme n’a pas été détérioré selon son corps et selon son âme (session v, canon 1). Et il n’y a pas longtemps nous lisions, dans une publication dévote, au sujet du péché originel, cette assertion incroyable : « Gardez-vous d’y voir une détérioration de la nature ! »

« Certes, on a fait du chemin depuis le concile de Trente. Alors la nature était détériorée, aujourd’hui on nous dit pieusement : Gardez-vous d’y voir une détérioration ! Ce qui était hérésie il y a trois siècles est aujourd’hui devenu de la piété.

« Comment a-t-on pu parcourir un tel chemin ? La voie des nouveautés fut ouverte par les docteurs de la grâce, par les théologiens ; profitant habilement de leurs concessions, les docteurs de la nature, les philosophes arrivèrent et tirèrent bravement toutes les conséquences des principes nouvellement admis, et les choses en vinrent au point où nous les voyons.

« Le péché originel n’est plus guère que l’absence d’un des ornements de la nature ; la grâce elle-même n’est plus qu’une beauté s’additionnant à d’autres beautés. Le surnaturel, cela fut dit, le surnaturel n’est que le perfectionnement divin de tout ce qu’il y a de pur et de purifié dans la nature. On commença par dire que la chute originelle n’avait pas été si lourde, si profonde, si funeste ; que les plaies n’avaient pas la profondeur, la gravité, l’étendue, qu’on avait cru jadis ; d’autres, enchérissant toujours sur les conquêtes de la science, dirent qu’il n’y avait pas eu de plaies proprement dites. La loi du progrès amena successivement ces assertions : qu’il pouvait bien ne pas y avoir eu de chute, qu’effectivement il n’y en avait pas eu. Avançant ainsi toujours dans la voie que lui avaient ouverte les docteurs en divinité, le naturalisme en profita si bien, qu’aujourd’hui le surnaturel est éliminé, précisément par tout ce qui se croit et se dit pur et purifié dans la nature.

« Vivant au milieu de ces confusions de doctrines naturalistes, les chrétiens du jour ne savent pas assez ni ce qu’ils tiennent d’Adam, ni ce qu’ils doivent à Jésus-Christ. Ils ne sont pas assez chrétiens.

« Quand dans leurs prières de chaque jour ils disent à Dieu : Délivrez-nous du mal !  ils ne croient pas à tout le mal dont ils ont besoin d’être délivrés : ils ne croient pas à toute la puissance nécessaire à leur délivrance. Ils disent à Dieu : Délivrez-nous, et ils s’imaginent, pieusement peut-être, qu’ils effectueront eux-mêmes leur délivrance ; leur illusion est grande, leur prière n’est pas humble.

« Semblablement quand ils disent à Dieu : Que votre règne arrive, ils ne le disent pas avec une pensée en tout conforme à la pensée de Dieu. Pour eux, le règne de Dieu n’est pas chose aussi urgente que le croyait, par exemple, l’auteur du livre de la Cité de Dieu, saint Augustin. Pour eux, le règne de Dieu n’est pas chose d’application immédiate. Ils aimeraient à ne le concevoir que dans la vie future, et en attendant ils trouveraient des moyens naturels d’arranger les choses. Ils sont si habiles, et on les voit faire de si belles choses, en lieu et place du règne de Dieu que les chrétiens de l’Évangile demandent tous les jours à Dieu dans leurs prières. »

Père Emmanuel du Mesnil-Saint-Loup,
Le chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, chapitre 4.

La chute des anges et la chute des hommes 

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Théologie
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