Samedi 28 avril 2012 6 28 /04 /Avr /2012 21:43

 


Dans la nuit du 17 au 18 avril 2012, la dépêche suivante a été publiée par l’agence i.media (agence de presse sise à Rome, en langue française, spécialisée sur le Vatican) :

« Le supérieur de la fraternité Saint-Pie-X a accepté le préambule doctrinal proposé par le Saint-Siège, avec quelques légères modifications », a indiqué dans la soirée du 17 avril 2012 le site d’informations religieuses Vatican Insider. Selon les mêmes sources, la réponse des lefebvristes au document que lui avait soumis Rome en septembre dernier doit encore être évaluée par Benoît  XVI qui a multiplié les gestes, depuis le début de son pontificat, en faveur de la réconciliation. Si cette information était confirmée, elle marquerait la fin d’une séparation de près de vingt-quatre ans.

La réponse de la fraternité Saint-Pie-X « est arrivée au Vatican et elle positive », écrit encore le vaticaniste Andrea Tornielli. Ce dernier assure qu’une « confirmation officielle de l’arrivée de cette réponse devrait avoir lieu dans les prochaines heures ».

Le 16 mars dernier, au terme de plusieurs mois de discussions et d’échanges, la Congrégation pour la doctrine de la foi avait donné un mois aux héritiers de Mgr Lefebvre pour fournir des « éclaircissements » concernant sa position sur le « préambule doctrinal » soumis le 14 septembre 2011, et cela afin d’éviter « une rupture ecclésiale aux conséquences douloureuses et incalculables ». La souscription à ce préambule devait permettre à la fraternité Saint-Pie-X séparée de Rome depuis juin 1988 de parvenir à la pleine communion et d’obtenir une structure juridique sous la forme d’une prélature personnelle.

Selon Vatican Insider, Mgr Bernard Fellay aurait proposé « quelques modifications non substantielles » du texte soumis par Rome en septembre dernier. Ce préambule – resté confidentiel pour l’heure – contiendrait en particulier la « profession de foi » prononcée par quiconque souhaite assumer une charge exercée au nom de l’Église, selon les critères de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Celui qui souscrit à cette professio fidei « adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le pontife romain, soit par le collège des évêques, lorsqu’ils exercent le magistère authentique, même s’ils n’ont pas l’intention de les proclamer par un acte définitif ».

Il n’est pas impossible, explique encore Andrea Tornielli, que les membres de la Congrégation pour la doctrine de la foi examinent la réponse de la fraternité Saint-Pie-X début mai. Toujours selon lui, il faudra « quelques semaines supplémentaires » afin que soit mise en place la prélature personnelle accordée aux lefebvristes.

De façons plus ou moins complète, avec çà et là quelques nuances mineures, cette information a été reprise un peu partout. Ce n’est pas un critère de vérité catégorique, bien sûr, mais tout de même l’indice d’un événement qui couvait depuis quelque temps.

On en peut trouver confirmation dans deux réactions émanées de la fraternité Saint-Pie-X, réactions qui ressemblent furieusement aux « démentis mous » dont nous abreuve le monde politique, et qui ne sont en vérité qu’un aveu plus ou moins déguisé. Voici donc ce qu’on a pu lire.

Tout d’abord en style ecclésiastique indirect :

18 avril, 11 h. Le porte-parole de la FSSPX, l’abbé Lorans, confirme à l’APIC que la Fraternité a bien donné sa réponse au Vatican, mais souligne que « Andrea Tornielli va peut-être trop vite en besogne, car le pape Benoît  XVI et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi doivent encore examiner les éclaircissements apportés par Mgr Fellay concernant le préambule doctrinal soumis en septembre 2011 ».

Peu après, le site officiel de la fraternité publie ceci :

La presse annonce que Mgr Bernard Fellay a adressé une « réponse positive » à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et qu’en conséquence la question doctrinale est désormais résolue entre le Saint-Siège et la Fraternité Saint-Pie X.

La réalité est autre.

Dans un courrier du 17 avril 2012, le Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X a répondu à la demande d’éclaircissement que lui avait faite, le 16 mars, le cardinal William Levada, au sujet du Préambule doctrinal remis le 14 septembre 2011. Comme l’indique le communiqué de presse de la Commission pontificale Ecclesia Dei, daté de ce jour, le texte de cette réponse « sera examiné par le Dicastère (Congrégation pour la Doctrine de la Foi) et soumis ensuite au jugement du Saint-Père ».

Il s’agit donc d’une étape et non d’une conclusion.

Menzingen, le 18 avril 2012

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On peut donc tenir le fait pour avéré : un « préambule doctrinal » – exigé par Benoît  XVI comme préalable à la réintégration de la fraternité Saint-Pie-X dans son obédience – a été substantiellement accepté ; seules quelques réserves mineures doivent encore être examinées pour que l’accord doctrinal soit finalisé, et pour que le processus canonique puisse aboutir.

Mais si le fait est certain, le contenu de ce quasi-accord doctrinal n’a pas été rendu public ; il est donc impossible de parler sur le fond.

Ce fait, d’ailleurs, si l’on en peut comprendre les raisons pratiques, ne laisse pas de diffuser un malaise : la fraternité Saint-Pie-X craindrait-elle que ses membres au nom desquels on négocie prennent connaissance d’un texte qui les engage en matière si importante ? Le Vatican voudrait-il mettre toute une partie de ses fidèles devant le fait accompli ?

Le n. 113 de la CRC (Contre-Réforme Catholique de feu l’Abbé de Nantes, janvier 2012, p. 1 col. 1) contenait des remarques intéressantes à ce sujet [les crochets et commentaires sont de la CRC, je n’ajoute rien, ni ne corrige de leur point de vue théologiquement insoutenable mais sociologiquement finement observé] :

Le Préambule doctrinal que le Vatican soumet à la ratification de la Fraternité Saint-Pie-X est toujours secret. Preuve qu’il s’agit d’une transaction entre deux partis, se méfiant de leurs opinions publiques respectives, et non pas de la définition de la foi catholique par la condamnation de l’hérésie, ni de la restauration du lien de la charité, par la condamnation du schisme.

Un forum de La Croix du mardi 3 janvier 2012 le fait bien voir, observant d’abord que personne ne s’occupe de vérité divine.

« Il s’agit pour les chefs des deux groupes [sic le Vatican est considéré comme un “groupe”, en face d’un autre “groupe”, la Fraternité Saint-Pie-X, à égalité…], de conclure le processus de rapprochement et, ensuite seulement, de révéler aux leurs quelles concessions ils ont accepté de faire. Assurément, alors, certains fidèles de l’un et l’autre groupes regimberont. »

Les conférences épiscopales refuseront de réintégrer les intégristes ainsi “réconciliés” à gros grains. Et les intégristes se diviseront entre réfractaires et ralliés.

« Mais les dirigeants [de l’un et l’autre “groupe” : le Pape d’un côté, Mgr Fellay de l’autre…] assument ce risque, semble-t-il, donnant la priorité à la signature du gentlemen’s agreement.

« Cependant, ce qui apparaît ainsi, c’est l’indifférence des négociateurs et notamment, hélas, des négociateurs romains [donc du Pape dont ils sont les mandataires…] – à l’égard du sensus fidei, de la capacité qu’ont les fidèles à percevoir la vérité de la foi. Manifestement, pour eux, le conflit peut se régler par un accord au sommet par un geste de bonne volonté de quelques personnes, à savoir Benoît  XVI, Mgr Fellay et leurs entourages respectifs », les uns et les autres se souciant de la vérité de Dieu comme d’une guigne.

« Quant au bon peuple, pense-t-on apparemment, il finira toujours par se ranger aux décisions venues d’en haut. »

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*     *

Le point doctrinal qui apparaît tout de même, c’est que ce préambule est appelé à revêtir une grande « autorité » puisqu’on nous dit qu’il inclut la profession de foi que doivent émettre tous ceux qui exercent une charge.

Pour extirper l’hérésie protestante s’efforcer d’empêcher les « taupes » de coloniser l’Église, le Pape Pie  IV avait rédigé une profession de foi catholique dont l’émission sous serment était nécessaire avant la réception des ordres sacrés, de professions religieuses et des prises de charge au sein de l’Église. À cette profession de foi, complété après le concile du Vatican, saint Pie  X avait annexé le serment anti-moderniste avec la même nécessité et pour des raisons analogues.

En 1967, dans l’élan de « rénovation » de Vatican  II, Paul  VI a considérablement réduit ladite profession de foi, qui ne comporte plus que le symbole de Nicée-Constantinople (le Credo de la Messe) et le paragraphe suivant :

Firmiter

On remarquera (avec un sourire) que ce dernier alinéa – au demeurant parfaitement catholique – contient précisément une affirmation de l’autorité du Magistère qui est diamétralement opposée aux erreurs que la fraternité Saint-Pie-X professe en ces matières : et cela d’autant plus que la formule mentionne le Magistère ordinaire sans ajouter et universel.

Le code de droit Canon de 1983 qui a mis Vatican  II en articles juridiques maintient en son n° 833 cette obligation de la profession de foi ; mais le texte d’icelle a été modifié en 1989. Après le symbole de Nicée-Constantinople, le texte sur lequel il faut prêter serment continue :

Firma fide quoque credo ea omnia quae in verbo Dei scripto vel tradito continentur et ab ecclesia sive sollemni iudicio sive ordinario et universali magisterio tamquam divinitus revelata credenda proponuntur.

Firmiter etiam amplector ac retineo omnia et singula quae circa doctrinam de fide vel moribus ab eadem definitive proponuntur.

Insuper religioso voluntatis et intellectus obsequio doctrinis adhaereo quas sive romanus pontifex sive collegium episcoporum enuntiant cum magisterium authenticum exercent etsi non definitivo actu easdem proclamare intendant.

Si je comprends bien le latin, cette profession de foi affirme (et exige qu’on accomplisse) qu’il y a trois niveaux d’adhésions aux actes du Magistère : une adhésion de foi stricte à ce qui est proposé comme révélé par les jugements solennels et le Magistère ordinaire et universel ; une adhésion ferme à ce qui est définitivement tranché en matière de foi et de mœurs ; une docilité de l’intelligence et du cœur à ce qui tout est enseigné par le Pape ou le collège des évêques, dans leur magistère authentique même s’il ne s’agit pas d’un jugement définitif.

Sans entrer dans les détails des difficultés que présente la notion de magistère authentique, ou des modifications postérieures concernant la façon d’entendre la qualification universel appliquée au magistère, il n’a aucune objection de principe à faire en ce qui concerne la profession de foi ainsi accomplie .

Or je gage que c’est précisément sur ce point que la fraternité Saint-Pie-X marquera son désaccord, tant elle a une conception minimaliste (et même infra-minimaliste) de l’autorité du Magistère. Autrement dit, il y a un risque (et à mon avis davantage qu’un risque) que dans ce préambule doctrinal, la Fraternité conteste ce qui est catholique – et « avale » discrètement et « élastiquement » ce qui ne l’est pas : l’acceptation de principe de Vatican  II et des réformes qui en sont issues.

Certes nous devrions être bientôt fixés. Mais il faut se préparer à voir apparaître au grand jour la situation paradoxale qui existe depuis des décennies :

—  d’un côté, le Vatican, invoquant des principes certainement catholiques (l’autorité du Magistère, l’unicité de la hiérarchie, la dévolution de la juridiction) exige l’adhésion à des doctrines qui ne sont pas catholiques (la liberté religieuse, l’union de tout homme à Jésus-Christ par la vertu de la seule Incarnation, la non-identité entre l’Église catholique et le Corps mystique de Jésus-Christ, les cercles d’appartenance à l’Église, la non-réprobation des Juifs, et bien sûr la réforme liturgique) ;

—  de l’autre côté, la fraternité Saint-Pie-X, pour ne pas se sentir obligée de recevoir ces doctrines non-catholiques et pour justifier son combat, nie les principes catholiques qu’invoque le Vatican ; ainsi elle forge des doctrines qui ne sont pas catholiques à propos de l’autorité du Magistère, de l’unicité de la hiérarchie et de la dévolution de la juridiction.

Autrement dit, de part et d’autre, soit parce qu’on reconnaît Benoît  XVI, soit parce qu’on veut le reconnaître, on professe des erreurs graves, des erreurs incompatibles avec la foi catholique : comment mieux démontrer que Benoît  XVI est une fausse règle prochaine et vivante de la foi, et donc qu’il ne possède en rien l’autorité pontificale ?

*

*     *

Il est inévitable de se poser la question : Que va-t-il se passer maintenant ?

La première réponse qui vient à l’esprit est : Rien. Pourquoi est-ce la première ? Parce que nous sommes habitués aux reculades qui enfoncent un peu plus à chaque fois la vérité catholique : tout n’est que politique, rapport de force, etc. au détriment de la doctrine catholique et de sa primauté. Parce qu’aussi le Vatican est habile : le préambule doctrinal sera en gros acceptable, et ne mettra pas trop au pied du mur quant à la profession des erreurs de Vatican  II. Avec un petit surcroît d’élasticité dans l’intelligence, un petit surcroît d’aveuglement dans le cœur, un petit surcroît de cynisme, on arrivera bien à accepter d’abaisser encore un peu la garde doctrinale. Du coup, chacun attendra pour envisager de réagir les réalisations concrètes de l’intégration, dont le préambule doctrinal n’est qu’une condition préalable.

Les mêmes équivoques délétères, les mêmes fausses doctrines continueront, le même grand écart entre la reconnaissance de Benoît  XVI et le refus de se soumettre à son autorité.

Mais il y a d’autres hypothèses. On peut imaginer que ledit préambule doctrinal soit clairement inacceptable pour une partie notable des membres de la Fraternité, au-delà de l’élasticité doctrinale tolérable. Il y a alors un fort risque de casse, de refus, de rébellion (sans rien mettre de péjoratif sous ce mot, pour l’heure).

Si donc une partie des prêtres de la Fraternité refuse ou le préambule doctrinal ou la situation canonique qui s’ensuivra, et fait sécession, il reste plusieurs possibilités :

1.  Se constitue une Fraternité-bis, par exemple une fraternité Saint-Marcel, sous l’obédience d’un, de deux voire de trois évêques , qui se proclame l’unique et l’authentique fondation de Mgr Lefebvre (car enfin, c’est la référence intangible).

Deux choses sont alors à craindre : la reconduction des mêmes erreurs doctrinales ; la grosse guerre pour la possession des prieurés, des avoirs bancaires et autres biens matériels : les avocats vont s’enrichir et les ennemis de l’Église se réjouir.

2.  Les « dissidents » demeurent dispersés, continuant çà et là un apostolat personnel. Que sera-t-il possible de faire alors pour les aider ? Quiconque en effet s’est trouvé dans une situation analogue sait combien le soutien de la charité sacerdotale est précieux.

Voici donc ce qu’il me semble.

–  je ne vois rien que je puisse faire (hormis la prière) pour ceux que je nomme les néo-prêtres (ordonnés par un évêque sacré sans mandat apostolique) ; seule l’autorité suprême de l’Église (quand elle sera rétablie et si elle le veut) pourra réparer ce qui manque à leur ordination sacerdotale : l’intégration dans le clergé catholique ;

–  les autres prêtres ont été imprégnés, pendant une trentaine d’années au moins, de fausses doctrines, et de l’habitude d’un libre examen qui choisit entre les actes qu’il affirme provenir de l’autorité légitime ceux qui lui conviennent.

C’est là qu’il convient de venir à leur aide, pour qu’ils puissent se rendre compte des erreurs qu’on leur a enseignées, martelées au point qu’ils n’en discernent plus la malice ni l’opposition à la tradition catholique.

Quand, par la grâce de Dieu, ils auront pénétré la gravité de l’una cum du Canon de la sainte Messe, compris l’exigence de l’unité de l’Église en sa hiérarchie, professé l’intégrité de la foi catholique, nous nous réjouirons de pouvoir profiter de leur zèle et de leurs vertus.

    J’ai brièvement traités des deux points que j’évoque ici à la fin des Notions sur le Magistère publiées dans le dossier La foi est infrangible accessible : http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/18/98/43/La-foi-est-infrangible/A-3-Notions-Magistere.pdf.

     C’est ici l’occasion de signaler un fait étonnant. Une dame Natalia Trouiller dans La Vie relate ce qu’elle nomme Le feuilleton FSSPX/Vatican en direct.

Un des épisodes du feuilleton est celui-ci :

18 avril, 14 h. Le mouvement sédévacantiste de l’abbé Schoonbroodt – l’un des derniers compagnons de Mgr Lefebvre encore en vie – publie un communiqué sur son blog : « La FSSPX rejoint intégralement et officiellement l’Église moderniste et trahit définitivement la résistance catholique ». Qui se termine par un avertissement aux fidèles, montrant que les sédévacantistes s’attendent à ce que Mgr Williamson refuse la réconciliation avec Rome : « Les choses vont naturellement bouger dans les semaines qui viennent ; le très trouble Mgr Williamson, farouchement opposé à la position “sédévacantiste”, va très probablement se séparer de la Fraternité Saint Pie X et tenter de rassembler autour de lui les quelques lefebvristes qui s’élèveront contre ce ralliement, piège qu’il faut de suite dénoncer. Nous mettons dès à présent en garde les fidèles contre ce risque réel ; il est à craindre que certains prêtres non una cum [sédévacantistes, NDLR] en France rejoignent le camp de Mgr Williamson ». 18 avril 2012.

Il se trouve qu’à cette date, M. l’Abbé Schoonbroodt était sur la route du retour de Tchéquie, puis sur un lit de douleur en Bavière à la suite d’un accident – et donc dans l’incapacité d’écrire un article ou de communiquer avec qui que ce soit. Qui donc usurpe ainsi son identité ? Cela est d’autant plus déplorable que ce faux ne se réfère ni à la doctrine catholique ni aux problèmes que pose le sacre de Mgr Williamson eu égard à la Constitution de l’Église, mais qu’il n’est qu’une allusion à de grossières calomnies qu’on se plaît à faire courir sur son compte.

Qui connaît la bienveillance de l’Abbé Schoonbroodt est bien certain qu’il ne peut être qu’étranger à cet étrange communiqué.

 

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
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