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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 22:13

ou : les « anarchistes de droit divin »

Nous n’avons pas de Pape, « doux Christ en terre » qui lie et qui délie pour que la vie d’ici-bas et celle du Ciel soient ajustées. Nous n’avons pas d’évêque (de vrai évêque) pour nous assigner un ministère, pour nous donner des directives, pour nous guider, pour nous contrôler, pour nous punir s’il le faut.

Alors, si nous en prenons à notre aise avec le droit de l’Église, nous n’obéissons à plus personne ni à plus rien : nous donnons dans l’anarchisme, cette maladie qui gangrène tout le petit monde des tradis où chacun n’obéit en définitive qu’à son propre sentiment, à son idée du bien, à sa volonté propre. Ce n’est pas seulement une anarchie ecclésiale, c’est aussi une maladie spirituelle.

Le droit de l’Église, c’est l’expression de la volonté de Dieu — de Dieu qui a tout remis à son Église pour nous enseigner, nous sanctifier et nous conduire dans la voie du Salut. Le droit n’est pas la foi qui garde toujours une primauté sans discussion (évidemment !), mais le droit indique la foi, le droit applique la foi. Si l’on prétend défendre la foi en faisant fi du droit et si l’on porte cette prétention au bout de sa logique, cela s’appelle le schisme.

—  Mais que faites-vous de l’épikie ? Vous n’allez tout de même pas prétendre que cela n’existe pas ! Avez-vous fait attention à la direction que vous prenez ?

Il est bien sûr qu’existe l’épikie – surtout en période d’absence de l’Autorité – sans laquelle on tombe dans une sorte de fondamen­talisme qui focalise l’esprit sur la matérialité des choses, ce qui est ainsi inhumain et pour autant immoral. Mais à la condition de recourir de façon honnête et non pas magique à l’épikie.

Je m’explique. L’épikie est une bénigne interprétation de la loi, à l’encontre de la lettre de la loi mais selon l’intention du législateur. Elle relève de la justice générale (ou légale) quant à sa nature, et de la prudence (particulièrement de la gnomè) quant à sa mise en œuvre.

*

Sous l’aspect de justice, pour recourir honnêtement à l’épikie, il faut se donner la peine de connaître la lettre de la loi, il faut se donner la peine de discerner la qualité de la loi ; il faut se donner la peine de discerner la volonté du législateur.

Trop souvent, on se contente d’une vague connaissance de ce que commande l’Église, on néglige de rafraîchir sa mémoire sous la raison préalable que « de toutes les façons, il y a épikie ». Autant dire : « En définitive, je ferai comme je veux. »

Puis il faut s’interroger sur la qualité de la loi que l’on rencontre : est-elle une loi divine intangible parce qu’elle constitue la nature des choses ? Est-elle une loi ecclésiastique qui établit elle aussi l’ordre des choses ? Est-elle une loi ecclésiastique qui organise, permet, exige, interdit dans l’ordre de l’exécution ?

Dans les deux premiers cas, il ne peut pas y avoir épikie : cela n’a pas de sens.

Relève du premier cas la dévolution de l’épiscopat, qui fait partie de la constitution même de l’Église parce qu’elle constitue l’unité de sa hiérarchie et la réalité de sa succession apostolique. L’invocation de l’épikie ne peut dispenser du mandat apostolique qui fait de l’évêque un successeur des Apôtres, un membre de la hiérarchie de l’Église, un évêque catholique. L’épikie ne peut empêcher que, par la nature des choses, un évêque sacré sans mandat apostolique inaugure une pseudo-hiérarchie dissidente ou s’y insère.

Relève du second cas, par exemple, la perte de consécration d’un autel par séparation (même très brève) de la table supérieure de son soubassement (Canon 1200 § 1). La bonne intention du maçon qui les a séparés (même si c’est par erreur ou en vue de consolider la jonction) n’y change rien : ce n’est plus un autel consacré, apte à porter le saint Sacrifice. L’épikie ne peut empêcher cette perte : elle est d’un tout autre ordre.

Dans ce second cas, la question « épikique » serait : suis-je dans une situation qui m’autorise à célébrer en dehors d’un autel consacré ? Suis-je dans un camp soviétique ? Suis-je au fond du hallier vendéen pendant que brûlent les églises ? Poser la question sous son angle véritable, c’est le plus souvent en trouver la bonne réponse.

Pour illustrer le troisième cas, la matière ne manque pas. Prenons le renouvellement des Espèces eucharistiques. Le Code de droit canonique, le Rituel romain et le Cérémonial des Évêques, si l’on met bout à bout leurs exigences, prescrivent de célébrer la sainte Messe chaque semaine dans l’église où est conservé le Saint-Sacrement ; de ne consacrer que des hosties relativement fraîches ; de renouveler fréquemment celles qui ont été consacrées (Canons 815, 1265 & 1272 ; Rituel (édition 1952, tit. V, c. 1, n. 7) ; Cérémonial des Évêques, l. I, c. 6, n. 2).

Si, pour un cas particulier, on veut connaître et invoquer l’intention du législateur, il faut d’abord remarquer que l’exigence de la loi ne se limite pas à écarter tout risque de corruption des saintes Espèces ; il faut aussi célébrer la sainte Messe. La raison en est le lien essentiel qui existe entre la présence réelle et le saint Sacrifice de la Messe. La présence est pour le Sacrifice, sa raison d’être est d’être signe (et donc cause) du Sacrifice de la Croix offert sur l’autel. Il est contre nature de dissocier la conservation de la sainte Eucharistie et la célébration de la sainte Messe.

Il faut ensuite observer que l’Église est d’une grande sévérité en la matière, puisqu’au moins depuis le xvie siècle (S. C. du Concile, 5 avril 1573, et nombreux actes subséquents), le Saint-Siège n’a accordé aucune autorisation de dépassement de temps qui aille au-delà d’une seconde semaine. L’Église semble donc bien estimer qu’au-delà, le risque est grand, non seulement de corruption des saintes Espèces, mais aussi de négligence, de banalisation, d’oubli, ou encore de dissociation entre Présence réelle et sainte Messe.

C’est que la volonté du législateur n’est pas laissée à l’appréciation arbitraire de tout un chacun. Bien souvent elle s’exprime dans la loi elle-même, ou dans sa genèse ; on la trouve aussi en considérant les dérogations que le législateur a accordées, et celles qu’il a toujours refusées, même dans des cas extrêmes.

*

L’épikie relève de la prudence dans sa mise en œuvre. En cela, elle est semblable à toutes les actions humaines. Ce qu’il faut noter, c’est que la prudence suppose la rectification de la volonté dès l’origine de son processus, puisque saint Thomas d’Aquin enseigne que la rectitude de l’appétit est le critère de la vérité pratique. Le rôle de la prudence est donc de conduire cette droiture de la volonté de l’intention-source de l’acte humain jusqu’à son exécution, y compris la conduite de l’action elle-même (ou de son abstention).

En cela, la prudence est profondément différente du « bon sens », lequel fait abstraction de la rectitude de la volonté ; elle diffère d’une « bonne intention » qu’on « plaque » après avoir réfléchi et pris sa décision, celle-ci ayant été arrêtée sans référence à l’ordre qui relie de façon efficace et proportionnée les moyens à la fin (manière de procéder qui est la caractéristique de la deuxième classe d’homme, selon saint Ignace). Le « bon sens », si on l’entend au sens de sagacité, n’est qu’une partie intégrale de la prudence, et pas du tout la vertu de la vérité pratique à lui tout seul.

Pour parodier Bernanos – qui affirmait que l’optimisme est une contrefaçon de l’espérance à l’usage des imbéciles – on peut dire que le bon sens est une contrefaçon de la prudence à l’usage des imbéciles.

Bernanos ne parle pas d’un tempérament optimiste (ce qui est en dehors de la volonté) mais du recours « incantatoire » à l’optimisme comme étant la bonne attitude de l’âme. Le bon sens invoqué comme règle « magique » de l’action mérite le même traitement. Car ce bon sens, si grand et juste qu’on le suppose, ne peut pas se substituer à la prudence, parce que celle-ci recherche la vérité de l’action (et donc l’ordre à la fin par la conformité à la loi) en étant conduite par la droiture de la volonté (qui impère la mise en œuvre de toutes les ressources de l’expérience, du jugement etc.). Il faut avoir du bon sens, mais il faut avoir le bon sens de laisser le bon sens à sa juste place : le bon sens ne peut se substituer à la prudence ; il lui manque l’ordre à la fin qui structure l’acte de prudence en tout son développement.

J’en dirais de même d’un prétendu « nez catholique », ersatz de l’instinct de la foi, succédané de l’esprit de foi, raccourci qui prétend dispenser d’étudier et de méditer tel ou tel point de doctrine, échappatoire au devoir de « rendre raison de l’espérance qui est en nous ». C’est ainsi qu’on peut parfois voir se dresser « bon sens » contre « bon sens » et « nez » contre « nez », sans règle objective ni référence à l’Église — sauf comme référence subordonnée à son « bon sens » (dans la pratique), ou à son « nez » (dans la doctrine). Les querelles doctrinales deviennent ainsi inexpiables et mortelles, les divergences insolubles.

*

Le temps dure, et nous devons durer, tenir, progresser chaque jour. Mais il ne faut pas que cela nous fasse « oublier Jérusalem ». Surtout pas. Bien au contraire.

Or l’épikie alléguée tous azimuts dans des domaines où elle ne peut s’exercer, tout comme l’invocation d’une quasi-universelle « suppléance de juridiction » qu’on excipe même quand elle n’a aucun fondement objectif et communicable (sans qu’il y ait de mise en œuvre d’un caractère sacramentel ou de titulus coloratus), fait qu’on s’installe dans un monde clos, parallèle à la réalité de l’Église, et qu’on ne pleure plus super flumina Babylonis.

Tout cela donne l’impression que pour avoir la conscience tranquille, il suffit de fabriquer une espèce de balai qu’on intitule « bon sens » ; ensuite, dès qu’entrent en jeu la Constitution de l’Église (qui est tout de même divine !) ou son droit (qui est toujours en vigueur et oblige en conscience !), on donne un coup de balai pour évacuer le problème avant même de l’étudier sérieusement, en disant : « Il y a nécessité, il y a épikie, il y a suppléance de juridiction. » De cette épikie, on fait la loi générale : devant l’énoncé d’un précepte d’Église, ce n’est plus la prudence qui se demande comment l’observer, c’est l’automatisme qui recherche comment s’en dispenser. De la suppléance de juridiction on fait un droit autojustifié, un état stable et permanent : et voilà qu’on élabore la notion de juridiction de suppléance. Passez muscade ! C’est une imposture et un grand péril. Il vous faudra bien supporter que je le crie de temps à autre. À temps et à contretemps.

 

 

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Morale
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