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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 19:19

Le cardinal Achille Liénart était-il franc-maçon…

Le sacre de Monseigneur Lefebvre est-il invalide ?

Il est des affirmations qui reviennent de façon cyclique, sans se renouveler, mais en apportant à chaque arrivée une apparence de fraîcheur, par le simple fait qu’elle s’adresse à une nouvelle génération qui se trouve surprise et sans défense.

Parmi ces affirmations, l’une avait cours au début des années quatre-vingt, et on la voit revenir en force trente ans après : Le Cardinal Liénart était franc-maçon, et donc Mgr Marcel Lefebvre n’était ni prêtre ni évêque puisque c’est ledit Achille Liénart qui l’a ordonné prêtre (en 1929) et sacré évêque (en 1947). Avec toutes les conséquences qui en découlent, n’est-ce-pas.

Parce que des personnes tout à fait honorables semblent impressionnées (surtout par l’aplomb de ceux qui propagent cette affirmation), je crois souhaitable de l’examiner point par point.

L’appartenance du Cardinal Liénart à la franc-maçonnerie n’est pas prouvée

Plus une accusation est grave, plus elle doit être étayée par des preuves, des arguments, des témoignages. C’est la morale élémentaire qui l’exige.

Or porter l’accusation d’être franc-maçon est d’une très grande gravité : c’est accuser d’appartenir à une secte secrète dont le but (inatteignable) est la destruction de la sainte Église par le biais de la subversion de la Cité chrétienne. C’est accuser d’être sous le coup d’une excommunication réservée au souverain Pontife (canon 2335).

Si l’on se penche sur les preuves apportées par ceux qui affirment l’appartenance du Cardinal Liénart à la franc-maçonnerie, on n’est pas peu surpris de l’indigence, voire de la totale absence d’argument sérieux. On ne peut fonder toute une chaîne de raisonnement sur ce qui n’est aucunement prouvé.

Un franc-maçon confère validement les sacrements

À supposer que Monseigneur Liénart fût réellement franc-maçon – ce qui reste à prouver – il n’en découle pas du tout que les ordinations conférées par lui sont invalides. En effet aucune sentence publique de suspense n’a été déclarée contre lui (cela se saurait), et l’excommunication qu’il aurait encourue « ipso facto » n’empêche pas la validité de ses ordinations (cf. can. 2261). Et quand bien même la sentence de suspense eût été déclarée, elle n’eût pas non plus empêché la validité de ces ordinations (cf. can. 2284). Nulle part dans le droit de l’Église la validité des sacrements d’un franc-maçon ou d’un excommunié est mise en doute.

La malice du ministre n’empêche pas la validité d’un sacrement

Saint Thomas, parlant du sacrement de l’Eucharistie, dit que « le prêtre consacre non par sa vertu propre, mais en tant que ministre du Christ, en la personne de qui il consacre ce sacrement. Or il ne cesse pas d’être un ministre du Christ du fait qu’il est mauvais : car le Seigneur a des bons et des mauvais ministres ou serviteurs. C’est pourquoi il dit (en saint Matthieu XXIV, 45) : Qui penses-tu être le serviteur fidèle et prudent ? etc., et ensuite il ajoute : Si cependant ce serviteur dit du mal dans son cœur, etc. Et l’Apôtre dit (I Cor. IV, 1) : Que l’homme nous estime comme des ministres du Christ ; et cependant il ajoute plus loin : Ma conscience ne me reproche rien, mais je n’en suis pas justifié pour autant. Il était donc certain d’être le ministre du Christ ; cependant il n’était pas certain d’être juste. Quelqu’un peut donc être ministre du Christ, même s’il n’est pas juste. Cela est ainsi en raison de l’excellence du Christ, à qui, comme au vrai Dieu, servent non seulement les bonnes actions, mais aussi les mauvaises, lesquelles, par sa providence, sont ordonnées à sa gloire » (Somme Théologique, IIIa, q. 72, art. 5).

Et plus loin, il ajoute : « Ceux qui, appartenant à l’Église, reçurent dans l’ordination sacerdotale la puissance de consacrer, possèdent droitement cette puissance, mais ils n’en usent pas droitement, s’ils sont séparés ultérieurement de l’Église par l’hérésie ou le schisme ou l’excommunication » (loc. cit., art. 7).

Recevoir les sacrements d’un franc-maçon peut même être licite

Saint Thomas continue en affirmant que la licéité est sauve pour ceux qui reçoivent les sacrements de la part de tels ministres, à moins que la condamnation de ces ministres ne devienne publique et officielle : « Bien qu’ils soient suspens de par la sentence divine, ils ne le sont pas pour les autres (fidèles) de par la sentence de l’Église. Et c’est pourquoi, jusqu’à une sentence de l’Église, il est permis de recevoir la communion de leur main » (loc. cit., art. 9, c.). Cette sentence, à ma connaissance, n’a jamais été fulminée à l’encontre du Cardinal Liénart.

Oui… mais si le Cardinal Liénart avait mauvaise intention ?

C’est encore saint Thomas d’Aquin qu’il faut consulter : « Le pouvoir des ministres de l’Église est ordonné à deux fins : premièrement à l’effet propre du sacrement, deuxièmement à la fin de cet effet ; et la seconde fin ne supprime pas la première. Donc si un prêtre a l’intention de consacrer le corps du Christ en vue d’une fin mauvaise, pour le tourner en dérision ou pour en confectionner un poison, il pèche parce que son intention vise une fin mauvaise. Néanmoins, à cause du pouvoir qui lui a été conféré, il consacre validement » (IIIa, q. 74, art. 2, ad  2).

La doctrine catholique en double péril

Le problème que nous analysons concerne directement deux points majeurs de la doctrine catholique : le premier est l’objectivité de l’ordre sacramentel ; le second est l’apostolicité de l’Église. C’est dire s’il faut éviter de se précipiter, de se fier à son « intuition », de répéter sans discernement les rumeurs issues d’on ne sait quelle ignorance.

L’ordre sacramentel est objectif

Pour qu’un sacrement soit valide, il faut que le ministre ait l’intention de faire ce que fait l’Église : voilà la doctrine enseignée par le concile de Trente. Ce que fait l’Église n’est pas une doctrine éthérée, c’est la réalité de son rite qui est sa foi professée et mise en œuvre.

Ce n’est pas la foi du ministre (foi possédée ou foi manifestée) qui influe sur la validité d’un rite sacramentel (cela, c’est la prétention de Luther) ; c’est la foi de l’Église, qui, immanente au rite, rend celui-ci instrument de Jésus-Christ et en procure donc l’efficacité (la validité). Un sacrement est la foi de l’Église en acte ; à travers le rite catholique, elle spécifie l’intention du ministre qui doit « vouloir faire ce que fait l’Église ».

C’est le vigoureux enseignement de saint Thomas d’Aquin : « L’efficacité – ou vertu – des sacrements, provient de trois choses : de l’institution divine qui est son principal agent ; de la passion du Christ qui est sa première cause méritoire ; de la foi de l’Église qui met l’instrument en continuité avec l’agent principal » (IV  Sent. d. I q. i a. 4 sol. 3).

Perdre de vue la caractéristique objective de l’ordre sacramentel, c’est le rendre universellement douteux, parce que dépendant d’une intention subjective. En dehors donc du cas de simulation délibérée, l’intention du ministre est spécifiée par ce qu’il fait effectivement, c’est-à-dire par le rite sacramentel qu’il utilise, rite qui est ce que fait l’Église parce qu’il est donné par l’Église, parce qu’il est la foi de l’Église en acte — que le ministre y croie ou n’y croie pas !

Lisons encore saint Thomas : « Le ministre du sacrement agit dans la personne de toute l’Église dont il est le ministre ; cependant, dans les paroles qu’il prononce, est exprimée l’intention de l’Église, laquelle suffit à la perfection du sacrement » (IIIa, q. 64, art. 8, ad 2).

L’Église est indéfectible

Le catéchisme de saint Pie X (question 111 de l’édition de 1912, celle qui est vraiment l’œuvre de saint Pie X) enseigne ceci : « L’Église est apostolique parce qu’elle est fondée sur les Apôtres et sur leur prédication, et gouvernée par leurs successeurs, les Pasteurs légitimes, qui continuent à transmettre sans interruption et sans altération et la doctrine et le pouvoir. »

C’est moi qui ai souligné ces derniers mots qui montrent que l’indéfectibilité de l’Église nous assure que non seulement la doctrine des Apôtres est parvenue inaltérée jusqu’à nous, mais qu’aussi leur pouvoir (et primordialement leur pouvoir sacramentel) demeure dans l’Église. Sans cette divine garantie, on pourrait toujours se demander s’il n’y a pas eu au cours de l’histoire une quelconque interruption dans la transmission du sacerdoce, due à l’erreur, à la négligence ou à la malice des hommes.

Il est donc très grave d’affirmer qu’il y aurait dans cette transmission une rupture liénartesque, sans aucune raison qui ressortisse à l’ordre objectif ; et que de plus l’Église n’aurait pas remédié à cette rupture et l’aurait acceptée au plus grand détriment de l’ordre sacramentel. C’est donc l’Église elle-même qui nous donne la garantie de la validité du sacre de Mgr Lefebvre, non par un acte explicite, mais par sa vie quotidienne assistée par le Saint-Esprit.

Note au passage

Ceux qui se sont lancés dans l’aventure des consécrations épiscopales sans mandat apostolique, en introduisant une rupture dans l’apostolicité, sont privés de la garantie apportée par l’Église quant à la réalité de la transmission du pouvoir sacerdotal. Ce qui n’est pas sans poser a priori un grave problème de fiabilité, lequel se trouve parfois (souvent) aggravé a posteriori par la confusion factuelle et l’aberration doctrinale.

Conclusion

Ceux qui propagent cette affirmation imaginent souvent se trouver dans une grande rigueur doctrinale et dans une intransigeance de bon aloi… mais en fait ils s’engagent dans des erreurs doctrinales qui s’attaquent à l’indéfectibilité même de l’Église. Cette seule raison devrait les dissuader de persévérer dans cette voie périlleuse. Il faut y ajouter, bien sûr, les dommages qu’on peut infliger à la justice envers les personnes.

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans de Ecclesia
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iggylive 09/03/2014 05:23


Bonjour, 


Je suis un membre de la famille du Cardinal Liénart et moi-même Franc-Maçon dans la plus grande loge historique de Lille. Je l'ai connu tout petit enfant et il est décédé lorsque j'avais 9 ans.


Je tiens à apporter des éclaircissement sur l'appartenance maçonnique d'Achille Liénart : celui-ci n'a jamais été Franc-Maçon mais en connaisssait et entretenait de bons rapports avec eux.


Ce qui a valu cette rumeur est surtout du au fait que sous l'occupation allemande tout le mobilier du temple a été réquisitionné et revendu par les allemands, notamments les stalles où nous nous
asseyons lors de nos réunions. Il se trouve que ces sièges avaient été revendus sur un marché à un curé belge.  Après la guerre, Achille Liénart est intervenu pour que ce mobilier soit remis
garcieusement aux vrais propriétaires, à savoir ma Loge, ce qui a été fait et il est toujours utilisé aujourd'hui dans notre temple. Ce geste a valu à Achille Liénart les rumeurs concernant son
appartenance maçonnique...


Sachez que la maçonnerie n'est pas trés bien vue dans ma famille et parler d'Achille Liénart comme d'un maçon nous fait toujours sourire lorsque nous en parlons en famille.


Achille Liénart aurait largement mérité d'être membre de notre confrérie, mais malheureusement pour nous il était avant tout un homme d'Eglise.


J'espère avoir contribué à rétablir la vérité sur sur ces rumeurs et vous avoir éclairci sur les raisons réelles de celles-ci.

Abbé Hervé Belmont 13/03/2014 12:26



Merci pour ce témoignage.