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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 21:41

Vous trouverez sous ce lien un article du R. P. Édouard Hugon, parue dans la revue des dominicains de Rome Angelicum en 1928, article qui est un commentaire et une réflexion sur la question que saint Thomas d’Aquin consacre à l’équité dans la Somme théologique.

On voit souvent cet article mentionné en référence, mais sans jamais un seul extrait ni résumé, signe que le texte de l’article n’a pas été lu ni consulté. Il y a peut-être donc un peu d’esbroufe dans ces mises en référence, qui ne sont là que pour « faire sérieux » et non pas pour approfondir la nature des choses.

J’ai eu l’idée – la tentation – de traduire l’article du Père Hugon, mais j’y ai renoncé. C’est qu’il est un travail délicat de faire une traduction fidèle, même si le latin du Père Hugon est simple à comprendre. L’art de la traduction est difficile si l’on veut l’accomplir honnêtement, en entrant dans la pensée de l’auteur et ses nuances, et en travaillant à les restituer avec exactitude et élégance dans le génie de la langue de destination.

Et puis, il ne faudrait pas vivre d’illusion. Si l’on veut connaître la pensée théologique de l’Église, et si l’on veut défendre sa doctrine autrement que par des à-peu-près et des formules incomprises, il faut apprendre le latin. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Pape Benoît  XV dans la lettre Vixdum qu’il a fait envoyer par la Sacrée Congrégation des Séminaires et Universités aux évêques d’Allemagne, le 9 octobre 1921. En commentaire du canon 1364, il déplore que l’ignorance de la langue latine fasse préférer de médiocres publications écrites en langue vulgaire aux grandes œuvres de la sagesse catholique qui exposent lumineusement la foi et la défendent avec vigueur et justesse [Enchiridion clericorum, Polyglotte vaticane, 1938, n. 1125].

Pour faire bonne mesure, je joins aussi le commentaire de Cajetan – celui que Léon XIII a fait insérer dans la Léonine – sur la question CXX de la IIa IIæ de la Somme théologique.

 

En outre, je vous propose quelques réflexions un peu plus générales qui permettront peut-être de situer la question dans sa difficulté et sa portée.

Effet de la contingence

Les vertus de prudence et de justice sont les deux principales vertus morales. Si elles sont spécifiquement totalement différentes, elles ont cependant un statut commun ce sont des vertus qui inhèrent dans des facultés spirituelles (intelligence et volonté) dont les objets sont des actes humains qui sont profondément affectés par la contingence.

La prudence rectifie et ordonne les actions humaines en tant que celles-ci perfectionnent celui qui les accomplit et le conduisent à sa fin ; la justice rectifie et ordonne les mêmes actions en tant que celles-ci insèrent dans la société celui qui les accomplit.

Même la prudence du chef ne peut ordonner les actes d’autorité au bien commun (immanent) de la société avec pleine rectitude et efficacité vraie, si les mêmes actes ne sont pas ordonnés à la fin dernière du chef lui-même, puisqu’il y a coïncidence entre cette fin dernière et le bien commun séparé de la société, c’est-à-dire Dieu.

La vertu de justice, qui incline à rendre à chacun son droit, c’est-à-dire ce qui lui appartient, ne commence à s’exercer que lorsqu’on entre en société avec autrui, ne serait-ce qu’avec un simple membre de la cité.

Ce statut particulier et commun de la justice et de la prudence (inhésion dans une faculté spirituelle ; spécification par des actes immergés dans la contingence) est la racine d’une commune nécessité : être gouverné par le haut. Cela est indispensable pour que ces deux vertus « gardent la tête hors de l’eau » (de l’opacité de la contingence).

Prudence et Sagesse

En ce qui concerne la prudence, la réflexion part d’une merveille parmi les merveilles : O Sapientia, quæ ex ore Altissimi prodiisti, attingens a fine usque ad finem, fortiter suaviterque disponens omnia : veni ad docendum nos viam prudentiæ.

Nous chantons cette antienne de Vêpres le 17 décembre, premier jour de la grande neuvaine préparatoire à Noël. Et voici qu’à la divine Sagesse l’Église demande de venir nous enseigner la voie de la prudence.

C’est qu’il existe une prudence de la prudence, une prudence supérieure qui gouverne cette vertu par le haut : c’est la sagesse. Sans cette sagesse, il n’y a pas de perfection de la prudence, il y a même parfois imprudence.

Il faut restaurer la prudence, lui redonner son lustre, son office d’auriga virtutum, son rôle directeur universel dans l’action humaine. C’est une urgence. C’est une restauration sans laquelle la paresse morale sera toujours présente et périlleuse.

Mais il faut que la prudence demeure dans l’ordre, à sa place, sous peine de devenir une vertu chrétienne devenue folle, selon la judicieuse expression de Chesterton. Comme le disait fort à propos Jean Madiran : « Une vertu chrétienne devient folle lorsqu’elle échappe aux relations de voisinage, de complémentarité ou de subordination qu’elle entretient avec les autres vertus » (Itinéraires n. 21 p. 13).

J’en prends deux exemples.

Le premier est quand la prudence devient autonome, auto-justifiante (et qu’elle cesse ipso facto d’être prudence). Une prudence qui ne prend conseil que d’elle-même, qui trouve en elle sa raison d’agir et son ultime fondement, est une « prudence » qui mène à tous les abus : c’est la triste histoire de la morale de situation, si justement fustigée par Pie  XII. Pour libérer la vie morale d’une pseudo-conscience externo-juridique dans laquelle on l’englue depuis trois siècles, on a dissous totalement la loi et l’ordre auxquels la prudence doit ajuster l’agir humain… Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus.

Le second est qu’un jugement que l’on porte sur l’agir d’autrui ne peut pas être un jugement de prudence : il y manque la tête et la queue. Il n’y a pas l’intention droite qui est interne à celui qui agit (intention que la prudence a pour mission de transporter jusqu’à l’agir effectif) ; il n’y a pas non plus l’imperium qui achève la prudence et la fait exister. Et donc un jugement extérieur, si sagace soit-il, ne peut jamais se substituer à un jugement de prudence : et par manque de « juridiction » et aussi par manque de qualité, de consistance. C’est ce que les professionnels de la correction fraternelle devraient se remémorer, parce que cet aspect des choses doit entrer dans leur jugement de prudence, qui les fera se taire (souvent), parler (parfois) et surtout donner à leur correction le tact nécessaire pour que celle-ci reste à sa place.

En fait, la vertu est un ordre. Retirer une vertu de cet ordre, ou lui donner un rôle indu, c’est détruire tout l’ordre : cela est aussi vrai de l’ordre naturel que de l’ordre surnaturel. Il y a les « idolâtres » de la foi (sans les œuvres) ou de la charité séparée de la foi ; il y a les chevaliers de la force, de la modestie, de la patience ou de l’eutrapélie ; il peut y avoir les hérauts indiscrets de la prudence ; il y a mille manières d’exercer l’esprit propre au détriment d’un ordre qui demande sans cesse ajustement, unité et renoncement. Et prière.

Le « juste milieu » de la vertu n’est pas seulement le juste milieu de l’objet de la vertu, mais aussi le juste milieu de l’exercice de la vertu elle-même (qui s’applique même aux vertus théologales – en ce qu’elles élicitent), et là la prudence illuminée et soutenue par la sagesse et par la Sagesse a un grand rôle à jouer.

Justice et Équité

Tout comme il y a une « prudence supérieure », il y a une « justice supérieure », une justice de la justice, qui gouverne cette vertu par le haut : c’est l’équité. Sans elle, il n’y a pas de perfection de la justice, il y a même parfois injustice : summum jus summa injuria.

Il est fort nécessaire de ne pas perdre cela de vue, sinon la vertu devient une mécanique, une sorte d’habitude de la cogitative : elle cesse par le fait même d’être vertu.

L’équité est une justice qui domine les trois parties subjectives de la justice. Il y a une « haute justice » de la justice commutative, une plus « haute justice » encore de la justice distributive ; et quand il s’agit de la justice légale, l’équité se concrétise en épikie (qui en constitue l’aspect purement légal – mais on peut discuter du vocabulaire).

Mais, comme le fait remarquer à juste titre le commentateur de la Revue des Jeunes (le P. Bernard, o. p.), l’équité, étant une vertu éminente, présuppose une recherche éminente de la vertu : « disposition propre aux grandes âmes, calmes et spiritualisées, habitude qui cherche (…) ses principes de direction dans une prudence extrêmement élevée et ses principes de réalisation dans un sens tout à fait achevé de la justice, dit le sens de l’équité. Évidemment de telles vertus ne sont pas simplement annexées à la justice ; elles y mettent le comble. »

Il faut une vertu éminente, en effet, et un ajustement perpétuel, et une pureté d’intention sans cesse renouvelée. Sans cela, l’abîme est grand. Nous l’avons vu pour la prudence dégénérée en morale de situation.

Si l’équité veut elle aussi s’affranchir de la nature des choses, s’affranchir de la connaissance de la loi et de sa nature, alors, par un processus tout à fait analogue, on est conduit à un esprit d’anarchie camouflé sous le nom d’équité ou d’épikie, qui n’est qu’une caricature de la justice. C’est pour cela qu’il ne suffit pas d’invoquer et d’exalter l’équité : il faut voir que cette invocation et exaltation accroissent la nécessité de la loi, et un juste discernement du domaine d’application de cette équité. Sinon, on tombe dans une « légalité de situation ». Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus.

Ut filii lucis ambulate

 

Ces rapides réflexions sont sujettes à mille précisions et améliorations. Mais elles voudraient replacer la perspective de la vie morale dans celle de la magnanimité. La corruption de la société, la lourdeur de la vie quotidienne, les blessures du péché et la longueur du temps ensevelissent trop souvent cette vérité qui est toute fondamentale dans la vie chrétienne : nous sommes les enfants de Dieu, les rachetés de Jésus-Christ crucifié, les promis à la gloire éternel. Cela doit influer à chaque instant sur l’esprit et la mise en œuvre des vertus de prudence et de justice. Levons la tête !

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Morale
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