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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 05:37
Dans la revue La Cigale de Saint-François (*) n°27 (janvier 2010), figure en bonne place un article susceptible d'intéresser le lecteurs de Quicumque. Cette « Chronique de l'oncle Armand » rappelle quelques vérités souvent méconnues à propos du mérite. En voici le texte intégral, avec le consentement de son auteur.

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 (*) cigaledesaintfrancois@gmail.com. Voyez ici la présentation de cette modeste mais vaillante revue spécialement destinée aux familles catholiques.
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« Mais, oncle Armand, puisque c’est facile, il n’y a pas de mérite à le faire ! » Voilà une phrase, très chers neveux et nièces, qu’un oncle digne de ce nom ne peut laisser passer sans relever la confusion qu’elle recèle. Car c’est une confusion très répandue, qui souvent s’exprime d’une façon symétrique : puisque c’est difficile, c’est méritoire.

Il peut, bien sûr, exister une qualité spéciale dans une action difficile, mais le mérite n’en découle ni directement ni nécessairement. Piller une banque est affaire difficile, risquée, demandant une préparation minutieuse : ce n’est pourtant pas méritoire !

Il faut donc, pour bien comprendre, rappeler quelques vérités du catéchisme. Cela ne fera de mal ni à vous, ni à moi : nous nous laissons tellement user par les erreurs qui courent le monde qu’il faut sans cesse revenir à l’enseignement de la raison droite et de la foi catholique. Sans cela on finit par ne plus rien comprendre et à se laisser entraîner dans le laisser-aller de l’intelligence – celui qui est le pire de tous.

Le mérite est le droit à une récompense. Faire une action méritoire, c’est acquérir le droit d’en être récompensé.

On peut parler, bien entendu, un certain mérite d’ordre naturel, qui découle soit de la nature des choses (la satisfaction d’avoir accompli son devoir, la reconnaissance de ceux qu’on a aidés) soit d’une promesse ou d’un contrat (tout ouvrier mérite son salaire) ; mais c’est de façon impropre.

Car le véritable mérite, le mérite au sens strict, c’est celui qui est accordé à notre fin dernière réelle, c’est le mérite surnaturel : celui qui nous donne droit à la gloire céleste…

— Mais, comment peut-on avoir droit à ce qui vient de Dieu, puisqu’il donne tout gratuitement, puisque devant lui nous ne sommes rien ?

— Il est bien vrai que tout don de Dieu est gracieux, et que nulle créature ne saurait le revendiquer. Mais Dieu a établi un ordre des choses, il a fait des promesses : et donc à l’intérieur de cet ordre, nous pouvons mériter ce que Dieu a promis.

Et l’ordre établi par Dieu, c’est celui de la charité, c’est celui de l’amour surnaturel et souverain que nous devons porter à Dieu en retour de celui qu’il nous donne avec une infinie surabondance.

Ce qui fait donc le mérite d’une action, c’est la charité : la charité que possède celui qui fait l’action, la charité qu’il met dans l’action qu’il accomplit.

Pour mériter, il faut donc être en état de grâce. Celui qui est en état de péché mortel peut faire une action bonne, mais il ne peut pas faire d’action méritoire. Remarquez au passage qu’on ne peut donc pas mériter d’être en état de grâce (ce serait contradictoire) : le Salut éternel, la Foi, l’Espérance et la Charité sont des dons divins non seulement gratuits mais immérités de notre part (mérités cependant par la Rédemption de Jésus-Christ). Ils sont donc infiniment précieux, et nous devons mettre toute notre énergie, tout notre amour, toute notre prière pour ne pas les perdre, car il nous serait impossible de mériter de les recouvrer.

— Mais que deviennent les mérites de celui qui commet un péché mortel ?

— Ils sont perdus : non seulement le malheureux ne peut plus mériter, mais il perd tous ses mérites antérieurs. Il ne lui reste que la prière, car l’efficacité de la prière repose non sur le mérite, mais sur la promesse divine.

— Tout ce qu’il a fait auparavant ne lui sert donc de rien ?

— Les mérites qu’il avait acquis avant son péché ne lui serviront à rien s’il ne se convertit pas : il ne les emportera pas en Enfer. S’il se convertit (par la grâce de Dieu qu’il doit implorer dans la prière et aller chercher dans le sacrement de Pénitence), ses mérites lui seront rendus, plus ou moins selon la ferveur de sa conversion. La planche de salut du pécheur, c’est donc la prière – et spécialement la prière à la sainte Vierge Marie, médiatrice de toute grâce ; par elle, il obtiendra de la miséricorde divine la conversion, et la ferveur de cette conversion.

Venons-en à la seconde condition pour qu’une action soit méritoire : il faut que cette action soit bonne. Et pour qu’une action soit bonne, il faut qu’elle le soit dans son objet, dans l’intention qu’on y met, dans les circonstances au milieu desquelles on l’accomplit. S’il manque une de ces trois « bontés », l’action n’est pas bonne. Par exemple, si je fais une aumône par vanité, pour être vu du prochain, l’objet est bon, l’intention ne l’est pas : l’action n’est pas bonne. Si je prends un bain en public, l’objet est peut être bon, les circonstances en font un grave scandale.

L’action doit donc être bonne… et c’est tout ! Toute action bonne accomplie en état de grâce est méritoire. L’intensité du mérite proviendra de trois sources : la charité que possède celui qui fait l’action, la charité qu’il met dans l’action qu’il accomplit, le rapport de l’action elle-même avec la charité divine.

C’est ainsi que les actions les plus simples accomplies par la sainte Vierge Marie au cours de sa vie terrestre étaient plus méritoires que la mort des martyrs ou la persévérance des solitaires : parce que sa charité était plus grande, surpassant celle de toutes les créatures.

C’est ainsi encore que la difficulté d’une action peut être l’occasion du mérite, parce qu’elle force d’y mettre plus de cœur, plus de charité actuelle, plus de pureté d’intention. Comme vous le voyez, cette difficulté est occasion de mérite, elle n’en est pas la cause. Il faut donc savoir en profiter pour intensifier notre amour de Dieu, il ne faut pas imaginer que lorsqu’on a surmonté quelque difficulté, on a automatiquement mérité davantage.

Pour éclairer et compléter mon propos – et pour m’abriter – voici ce qu’en dit un grand théologien commentateur de saint Thomas d’Aquin, le cardinal Louis Billot :

« L’acte méritoire est d’autant plus méritoire qu’il est informé par la charité, qu’il procède d’une volonté mieux disposée, et qu’il a pour objet un bien plus parfait… Mais il faut observer avec soin que parmi les conditions qui confèrent un accroissement de mérite, il ne faut pas compter la difficulté de l’œuvre entreprise. Et la raison en est que cette difficulté, en soi et par elle-même, n’ajoute rien au mérite. Si elle ajoutait quelque chose en soi et par elle-même, il s’ensuivrait que plus quelqu’un avance en vertu et par là éprouve moins de difficulté à vivre surnaturellement, moins il mériterait devant Dieu. Or, quoi de plus absurde qu’une telle affirmation, puisque c’est le contraire qui est évidemment vrai ? Donc, la difficulté dans l’œuvre accomplie ne peut ajouter au mérite qu’en raison d’autres considérations. Et tout revient, en somme, à l’une des conditions énumérées plus haut. Tout d’abord, la difficulté éprouvée peut ajouter au mérite parce que, la plupart du temps, elle indique un bien meilleur : quia quanto aliquid melius est, dit saint Thomas, tanto supra vires hominis operantis est elevatum. Ensuite, parce que, toutes choses égales d’ailleurs, elle requiert une volonté plus parfaitement disposée : quia in id quod difficile est, majori attentione aliquis consurgit, et cum majori conatu voluntatis (Sent., II, dist. 29, q. 1, a. 4). Mais, est-il besoin de le redire, l’acte n’est pas plus ou moins méritoire, précisément parce que plus ou moins difficile. » (De Gratia, thèse XX, § 3, p. 27l).

Ah, mes très chers ! ce que je vous écris là vous semblera un peu difficile (est-ce méritoire ?), mais faites-vous l’expliquer par qui sait lire et comprendre ce qu’il lit (c’est une race en voie de disparition). Surtout ne dites plus qu’une action est méritoire parce qu’elle est malaisée : c’est parce qu’elle est faite avec l’amour du Bon Dieu qu’elle mérite une récompense dans le beau Ciel auquel nous aspirons tous. Allez, je vous embrasse, ce n’est pas difficile et j’y mets tout le mérite possible. 

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Théologie
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