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9 février 2006 4 09 /02 /février /2006 21:29
Le Père Réginald Garrigou-Lagrange est une haute figure de la théologie catholique au vingtième siècle. Sa biographie présente un grand intérêt, et voilà pourquoi j’ai établi un résumé de sa vie et de son œuvre, inspiré principalement de deux biographies (d’où quelques redites) : un article du R.P. M.-Benoît Lavaud o.p. publié dans la Revue Thomiste [avril-juin 1964] et reproduit dans Itinéraires [n° 86, septembre-octobre 1964], et une conférence du P. Marie-Rosaire Gagnebet o.p. insérée dans un in Memoriam consacré au R.P. Garrigou-Lagrange et publié par l’Angelicum en 1965.

L’encyclique du Pape Léon XIII
Æterni Patris (4 août 1879), traitant de la restauration de la philosophie chrétienne, fut le signal d’un renouveau de la doctrine de saint Thomas d’Aquin : le pape exhortait les catholiques à suivre en tout les principes, la doctrine et la méthode du Docteur Angélique. La conséquence de cet acte pontifical fut une admirable effloraison d’études, d’œuvres et de recherches théologiques et philosophiques, et, parmi les maîtres qui s’y sont consacrés, le Père Garrigou-Lagrange brille d’un éclat particulier : rares sont ceux dont la science a été aussi universelle, dont l’enseignement a été aussi profitable à de nombreuses générations, et dont l’esprit de synthèse a été aussi pénétrant ; rares encore sont ceux qui ont eu autant que lui l’esprit combatif contre les déviations modernistes et toutes les réductions de la doctrine catholique.

Pour notre plaisir, voici un souvenir raconté par l’Abbé V.A. Berto qui donne une image pittoresque du Père Garrigou.
« Avec un de nos confrères, – car la Règle [du Séminaire français] ne permettait pas à un séminariste de sortir seul dans Rome ; nous venions de faire une longue visite au Père Garrigou-Lagrange, dans sa cellule de l’ancien Collège Angélique, sur le Viminal.
« La matière de l’entretien nous demeure encore très présente. C’était un tout petit écrit – une demi-colonne de journal – qui ne figurera certainement pas dans les
Opera omnia du Père, qu’il avait signé « Un théologien thomiste » et fait paraître dans un hebdomadaire qui n’eut qu’une courte carrière, la Gazette française.
« Sommes-nous deux douzaines de survivants à connaître ces infimes circonstances ?
« Nous crûmes, dans la conversation, nous être constamment tenu dans les bornes du respect, mais de quoi n’est pas capable un chouan de vingt-cinq ans, diacre depuis quelques semaines, et presque aussi enflammé que saint Étienne ? Qui sait si nous n’avons pas dit au Père que nous le soupçonnions d’être « un homme de gauche » ? Il dut nous échapper quelque véhémence de cette sorte, car le Père sans en rien montrer dans le moment, garda pour la fin la flèche la mieux acérée d’un carquois qu’il avait toujours bien garni. Nous ayant donné congé il voulut nous reconduire jusqu’à l’escalier, par pure cordialité, car il n’était point cérémonieux, pour l’agrément de faire encore un brin de causette, car il était très « causant », et surtout parce qu’il s’agissait pour lui de tirer au bon moment et de ne pas nous
rater. Nous avions déjà le pied sur la première marche quand il nous rattrapa par un bouton de notre soutane, nous planta devant lui, se planta devant nous et, avec un joyeux redoublement d’accent gascon, nous décocha comme dans Homère ces paroles ailées :
« Ne soyez pas mûr trop tôt, jeune homme ; autrement quand il faudrait être mûr, vous seriez blet. »
« Sur quoi il nous tourna le dos et, cloué sur place, nous l’entendions rire tout seul en regagnant sa cellule d’avoir si bien réussi son coup.
« Que faire ? Lui courir après ? nous anéantir à ses pieds ? cela lui eût gâté son plaisir. Nous prîmes le parti de dévaler l’escalier avec notre compagnon, ravi de l’aventure, qui se gaudissait aux larmes, jusque dans la rue et, rentré dans notre propre cellule du séminaire, d’écrire au Père pour le remercier d’une estocade, c’est le cas de le dire, si
magistralement administrée. Il n’en fut autre chose, si ce n’est que nous nous efforçâmes de ralentir notre maturation. Nos relations ultérieures avec le P. Garrigou-Lagrange ne se ressentirent point de l’incident, que le Père oublia certainement et complètement dans les vingt-quatre heures. Ces relations furent d’ailleurs toujours très espacées. Dans les trente années qui suivirent, nous vîmes le Père trois ou quatre fois, nous échangeâmes des lettres deux ou trois fois. Assez pour nos besoins nous le trouvions dans ses livres. Longtemps nous avons espéré qu’il serait créé Cardinal. Dieu en a autrement disposé. » [Itinéraires n° 132 pp. 97-99]

Autre anecdote, racontée elle aussi par l’Abbé Berto.

« Dans le
Carnet de Notes, M. Jacques Maritain raconte qu’un jour de 1918 (le cardinal Billot avait soixante-douze ans, le P. Garrigou-Lagrange quarante et un) le père vint s’entretenir avec le cardinal de matières théologiques. Le cardinal, jésuite jusqu’aux ongles, ne disait pas un mot qu’il ne voulut dire et ne perdait jamais la maîtrise de soi que donne la formation de la Compagnie ; mais à l’intérieur des frontières à la vérité spacieuses qu’il ne franchissait pas, il donnait carrière à sa fougue naturelle qui était tout à fait extraordinaire et qu’il garda dans le plus grand âge. Aussi dominicain que le cardinal était jésuite, le P. Garrigou-Lagrange était l’homme du monde le moins capable de dissimuler ses sentiments et chérissait l’entière simplicité et la franchise d’allure qu’il avait apprises dans l’Ordre. Il arriva donc que, dans la conversation, le père cita Cajetan. Le cardinal déclara tout à trac que Cajetan n’était qu’un bâtard. Oh ! Oh ! Le Père se contint comme il put et vint à nommer Jean de Saint-Thomas. Redoublant d’impétuosité, le cardinal répliqua que Jean de Saint-Thomas n’était qu’un double bâtard. Sur quoi le Père, suffoqué d’horreur et d’indignation, se leva sans attendre, contre tous usages, que le cardinal lui donnât congé, s’empara de son chapeau et sortit en claquant la porte.
« Cette anecdote les peint à merveille l’un et l’autre, le cardinal dans sa véhémence, le Père montrant droitement qu’il n’était pas disposé à endurer, même d’un prince de l’Église, un mot malsonnant sur les grands théologiens de son Ordre. Cette querelle d’ailleurs ne les brouilla point. Ils en eurent d’autres, dont aucune ne brisa leur amitié.
« Nous ne sommes pas autrement renseigné sur les sentiments du cardinal Billot envers Jean de Saint-Thomas. Cajetan l’agaçait, nous n’avons jamais bien compris pourquoi, mais il n’en rendait pas moins à ce « raisonneur incomparable » comme dit M. Jacques Maritain l’honneur dû à son génie. » [
Itinéraires n° 132 p. 100]

L’Abbé Berto a d’ailleurs consacré au P. Garrigou-Lagrange un article de
La pensée catholique en 1952, article repris dans le recueil Pour la sainte Église Romaine (Le Cèdre 1976, pp. 155-162). Sa conclusion sera la nôtre : « Les travaux du P. Garrigou-Lagrange font de lui un exemple achevé à la fois du théologien thomiste et du docteur romain ».

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Biographie
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