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16 décembre 2005 5 16 /12 /décembre /2005 06:08
Il y a des textes qui méritent de ne pas tomber dans l’oubli. En voici un : il s’agit de la lettre d’un pasteur luthérien publiée dans le numéro 38-39 de la revue Una Voce (mai-août 1971). Cette lettre est très instructive, et la finale en est bien émouvante. On aimerait bien savoir ce qu’est devenu ce pasteur.

Il faut rappeler à temps et à contretemps que Vatican II et la réforme liturgique, que les faits et méfaits que nous subissons depuis plus de quarante ans défigureraient l’Église s’ils venaient de l’autorité légitime.

Si de nombreuses braves gens ont l’impression de trouver en Benoît XVI une sorte d’oasis au milieu du désert, c’est parce que désert il y a, et que celui-ci est l’œuvre de ceux dont le même Benoît XVI revendique expressément la succession : il ne peut apparaître oasis qu’à ceux qui ont oublié les splendeurs de l’Église, et qui ne voient pas que ladite oasis recèle tous les poisons désertifiants qui nous ont fait tant de mal.

Mais revenons à notre lettre. La voici telle que publiée dans
Una Voce.

Un pasteur luthérien parle

Sous le titre : Une heureuse prise de contact œcuménique, l’abbé Joachim Zimmermann a publié dans le numéro 3/4 de 1971 de la Una Voce-Korrespondenz une lettre qu’un pasteur luthérien lui avait adressée. Nous avons pensé que nos lecteurs aimeraient avoir un point de vue protestant en ces temps de trouble et d’inquiétude pour les catholiques et nous leur livrons ce texte dont la portée ne leur échappera certainement pas. La traduction de l’allemand est de notre Rédaction.

« …Lorsque je rencontre des prêtres catholiques, ils sont toujours étonnés de voir que je suis bien plus « catholique » qu’eux… et cela, bien que je sois un vrai confesseur de la Réforme. Je voudrais à ce propos, et en guise d’exemple, vous signaler quelques points sur lesquels j’attire toujours l’attention de mes interlocuteurs.

Une Église qui abandonne sa langue cultuelle s’abandonne elle-même. Elle soumet non seulement sa langue, mais aussi le contenu de la foi dont cette langue est le support, aux variations et changements de sens perpétuels, dus à l’évolution linguistique. Elle n’en sera pas mieux comprise pour cela, mais bien au contraire elle ne le sera plus du tout. Je tiens à le souligner : que « le peuple » comprenne la messe ou non n’est pas affaire de langue mais d’enseignement, de formation. Les prêtres qui, au cours de leur catéchèse, utilisent comme moyen de propagande en faveur du Christ ou de l’Église ou de n’importe quoi d’autre des negro spirituals ne devront pas s’étonner si leurs enfants ne savent plus rien du mystère du
Kyrie eleison.

Luther n’a pas chassé le latin de la messe (même si, il faut bien l’avouer, ce fut plutôt pour des raisons pédagogique). Il a voulu que les lectures et le sermon soient en allemand, et, pour le Canon, il s’est contenté de faire des propositions en vue de le germaniser (et de le « purifier » ; c’est ce qu’on appelle la « Deutsche Messe »), et en ce faisant, il l’a malheureusement détruit. Le peuple devait chanter en allemand, mais le
Gloria, le Sanctus et l’Agnus Dei se maintinrent encore longtemps, et fort avant dans le XVIIIe siècle, comme par exemple dans la « Liturgie de Nuremberg », et, bien entendu, en langue latine (1).

Mais il est ne faut pas oublier ceci : il est bien vrai que les Églises luthériennes utilisent depuis longtemps la langue allemande pour le service divin. Mais cette langue était à l’origine une langue nouvelle. Luther a créé une langue qui, au cours des siècles, est à nouveau devenue une langue sacrée. Il en a été ainsi jusqu’au siècle des Lumières. Lors de la restauration liturgique du siècle dernier, cette langue a été reprise, de même dans le nouveau Rituel (I-IV) officiellement en usage chez nous. Ce qui, dans cette langue, paraît à certains si vieillot, joue le même rôle que le latin dans la messe romaine : il sauvegarde le contenu originel de la foi. L’abandonner équivaudrait à abandonner toute expression dogmatique. Notre langue « moderne », pour de graves raisons que je ne saurais énumérer ici, n’est plus capable d’exprimer conformément à la « réalité » ce que Luther pouvait encore dire en allemand. C’est la raison pour laquelle nous pouvons, de façon relativement satisfaisante, chanter en allemand sur des mélodies grégoriennes (2). En revanche, si je devais chanter des traductions catholiques, le cœur me manquerait. Il en va de même, exactement, pour moi comme pour d’autres, lorsque nous regardons les textes allemands du nouvel ordo catholique de la messe : on ne peut pas prier à l’aide de cette langue (sans parler des déplacements dogmatiques que vous avez relevés). Comparez seulement la version allemande du Credo de Nicée dans notre Rituel I et celle de votre nouvel ordo, et voyez aussi le rythme de la langue !

Bref, je pense qu’il est actuellement impossible d’exprimer en allemand « moderne » le contenu de notre foi. J’aimerais mieux prier en latin qu’en [allemand] « moderne »...…
Chez nous, on essaye en ce moment de remplacer l’allemand « archaïque » de Luther par des prières modernes… mais jusqu’ici, je n’ai eu connaissance que d’échecs. Et je n’en excepte pas les nouvelles « prières universelles » et les « Canons » hollandais qui commencent à connaître aussi chez nous une grande vogue.

Les catholiques feraient bien d’étudier d’un peu plus près les tristes expériences des Églises de la Réforme. Je n’en ai pas encore rencontrés qui eussent entrepris ce travail. Ce serait pourtant si instructif. La « Table de la Parole plus abondante », par exemple, – pour nous protestants, le prêche – a toute une histoire. Que n’a-t-on pas, en effet, prêché dans nos églises ! Le résultat ? De bons fruits, parfois : la Parole de Dieu demande, elle aussi, à être expliquée ; je n’en disconviens certes pas. Mais nous avons à peu près complètement laissé se perdre la notion de sacrement et son intelligence. Si une prédication habile pouvait obtenir autant qu’on le dit, comme nos communautés devraient être pieuses et instruites, au bout de 400 ans ! La disjonction entre Parole et Sacrement qui dure depuis si longtemps chez nous, et les longues prédications qui ont remplacé ce dernier ont non seulement émoussé chez nos fidèles la faculté d’écouter réellement, mais elles ont en outre à ce point intellectualisé, spiritualisé la proclamation de la Parole qu’ils ne sont plus capables, aujourd’hui, d’entendre la Parole dans son efficacité sacramentelle, quels que soient les efforts de « traduction » que l’on fasse. L’abandon (on peut même parler ici d’une hostilité de la part des protestants) de tout geste corporel au cours du Service divin se rattache directement à cet état de chose.

À ces réflexions j’ajouterai ceci : la dissolution de la messe au siècle des Lumières, dissolution qui fut presque totale, commença par des expériences. On voulait se débarrasser du « fatras » moyenâgeux et devenir plus « intelligible ». La conviction, subjectivement sincère, qu’on ne pourrait éviter toutes sortes d’inconvénients qu’en s’adaptant aux mœurs « plus raffinées » et aux « besoins personnels » de chacun, entraîna la prolifération d’innombrables rituels. Pour finir : des églises totalement vides… exactement comme aujourd’hui.

« Il y a là-dessus un ouvrage que je vous recommande :
L’histoire des anciennes formes de la messe dans l’Église protestante d’Allemagne, de la Réforme à nos jours (3), de Graff. Si vous lisez ce livre, vous constaterez à votre grand étonnement que votre nouvel ordo de la messe existait déjà dans sa presque totalité au siècle des Lumières, à quelques expressions liées à l’époque près. Aussi ma première réaction, à la vue des nouveaux formulaires de messe en allemand, a-t-elle été celle-ci : « Vous commettez exactement les mêmes erreurs que celles qui furent les nôtres dans le passé, et que nous recommençons, il est vrai, à commettre ». Ce nouvel ordo offre beaucoup trop de possibilités de choix. La conséquence en sera que chacun agira comme bon lui semblera, d’où un chaos liturgique et l’apparition, chez chaque curé, d’un particularisme pour ainsi dire dictatorial.

La messe commence maintenant [chez vous] par une salutation et quelques mots d’introduction, manifestement afin de se faire « plus proche du peuple » ; elle prendra ainsi aisément l’allure d’une rencontre amicale. Vous transformez le
Kyrie en un aveu des péchés : une erreur que nous avons abandonnée depuis 30 ans (sauf exception). Le Aufer a nobis (que nous avons conservé) peut, à la faveur d’une « traduction », devenir « proclamation de la grâce » et être pris facilement pour une absolution et nuire ainsi à la confession auriculaire. Ainsi de suite ; je ne puis tout énumérer.

La « communion dans la main » n’a heureusement pas encore été introduite chez nous, pas même au plan de la discussion, et les communiants s’agenouillent encore presque partout au banc de communion.
Pour ce qui est de la célébration
versus populum, j’ai été dès le début instinctivement réticent, bien que je me sois arrangé pour faire placer notre nouvel autel de manière pouvoir célébrer ainsi. Entre temps il m’est apparu très clairement que si le sentiment de la « communio » pouvait s’en trouver quelque peu renforcé, en revanche ceci se perdait : le fait que tous nous nous tenons devant le Très Saint, regardant devant nous, « hors de nous » ; que tous nous nous tenons devant l’autel, comme devant une borne-frontière, à la limite entre le temps et l’éternité. Et, à mes yeux, cela est beaucoup plus important. Que presque tous les catholiques s’y soient laissés prendre, provient, je le crains, non seulement d’une conception rapetissée du ministère sacerdotal, mais avant tout d’une profonde évolution de la foi à la transsubstantiation (la Présence réelle du Corps et du Sang du Seigneur). J’ai bien peur que les catholiques ne deviennent des Protestants et n’abandonnent aux (quelques) luthériens que nous sommes la connaissance du « est » pour lequel Luther a tant combattu.

C’est lamentable : je commence à découvrir les merveilles de la messe romaine, et beaucoup d’autres avec moi, au moment où les catholiques semblent les abandonner. Que va-t-il se passer ? Je suis devenu un étranger dans mon Église et je ne saurais trouver une demeure dans la vôtre…... Et sans doute en est-il de même pour beaucoup des vôtres […] »

La lettre se termine par un acte d’abandon à la Volonté de Dieu et le ferme espoir qu’Il fera s’abaisser les obstacles actuels.

(1) Il s’agit ici de liturgie luthérienne. (N.D.L.R.)
(2) Il existe en Allemagne une tradition séculaire de chants religieux en langue vulgaire sur mélodies grégoriennes ou issues du grégorien, tradition en partie antérieure à la Réforme, d’ailleurs. (N.D.L.R.).
(3) P. Graff,
Geschichte der Auflösung der alten gottesdienstlichen Formen in der evangelischen Kirche Deutschlands, I-II (1937-1939).

Conclusion : la dite nouvelle messe n’est ni nouvelle ni messe.

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Published by Abbé Hervé Belmont - dans Liturgie
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