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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 10:52

Dans la revue L’Ami du Clergé, (1963, pp. 296-297) parut jadis une chronique, en fait la réponse à une question d’un lecteur, sous le titre « De la simplicité divine dans les preuves de l’existence de Dieu et la Trinité en Dieu ».

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Cette chronique signée d’un certain A. Bernard o. p. ne manque pas d’intérêt : par le bon coup d’œil d’ensemble qu’elle donne sur la preuve rationnelle de l’existence de Dieu, et aussi par ses insuffisances dès qu’elle évoque le domaine surnaturel. À ces lacunes Quicumque s’est efforcé de remédier par des notes, aimant à croire que cela accroît l’intérêt de la chronique.

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Question. — Les preuves de l’existence de Dieu sont toutes appuyées sur l’idée de la simplicité en Dieu.

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Dans la tertia Via on raisonne à peu près ainsi : « L’être nécessaire est simple. Le supposer composé serait admettre qu’il est le résultat d’une union et dès lors le dire contingent pouvant être ou n’être pas dépendant du principe qui de fait l’eût réalisé… »

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Et les cinq preuves conduisent à un être absolument simple : en Dieu pas de distinction de nature et de sujet et même pas de distinction d’essence et d’existence. Dieu est ; c’est tout.

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Or la Foi nous apprend la distinction, en Dieu, de trois Personnes. Comment pouvons-nous atteindre Dieu avec notre raison, cette raison qui a été prise en défaut par la Révélation ? et pourtant si la raison est convaincue de n’avoir pas su démontrer Dieu, comment partir en quête du divin ?

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Réponse. — La consultation ci-jointe appelle les observations ci-après.

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1. — Il est certain que la simplicité divine est en quelque sorte impliquée dans les preuves de Dieu. Mais cette implication n’est pas vue dès l’abord : on la déduit plutôt de la démonstration de l’existence de Dieu une fois effectuée. — La marche naturelle de l’esprit est progressive, discursive ; elle va d’une vérité à une autre ou, si l’on veut, d’une intuition à une autre par voie de raisonnement. Nous ne commençons pas par l’intuition de la simplicité de Dieu ; il nous faut d’abord monter de la constatation d’existants insuffisants à expliquer par eux-mêmes leur existence (genèse, composition, contingence = signes d’insuffisance ontologique), monter, dis-je, de cette constatation à la position (en dernière analyse) d’un Autosuffisant, si je puis dire, qui doit avoir en lui-même sa raison d’être (si nous voulons arriver à une explication dernière) et en lequel les insuffisants trouvent l’explication radicale de leur être essentiel et existentiel.

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En d’autres termes, la chaîne des existants non-suffisants nous fait remonter jusqu’à la Source d’être qui s’explique par elle-même et qui explique les existences qui dépendent d’elle.

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La progression de la recherche franchit alors une nouvelle étape. Analysant les conditions nécessaires et suffisantes (secundum nostrum modum concipiendi) de l’Être-source, nous déduisons l’attribut divin de simplicité et nous pouvons déduire cette simplicité de la Source d’être à partir de plusieurs preuves. Car, composition est dépendance : aucun composé ne se suffit à lui-même ; il dépend de celui qui en assemble les parties. Donc Dieu étant l’Autosuffisant ne peut être composé.

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2. — Nous pouvons avoir une double connaissance de Dieu : par la raison et par la Révélation (à cette dernière nous donnons l’assentiment qui s’appelle la foi [1]).

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La connaissance rationnelle ou philosophique de Dieu procède d’une réflexion sur le statut ontologique du monde (qui totalise nos objets d’expérience, à commencer par nous-mêmes). Nous cherchons une explication satisfaisante de l’être que nous expérimentons et, par cette voie ascendante nous nous élevons du relatif à l’Absolu, du contingent au nécessaire, du composé au simple, du participé à la perfection-en-soi [2], de l’ordre à l’Ordonnateur, etc. Cette recherche inductive (remonter du monde à Dieu au lieu de déduire le monde de Dieu, comme fait l’idéalisme panthéiste) permet non seulement de poser Dieu mais aussi de le qualifier dans une certaine mesure.

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En effet pour achever la théodicée rationnelle, il ne suffit pas, en partant de l’analyse métaphysique du créé (nos objets d’expérience), de nous élever à l’existence du divinement Suffisant. Il reste à détailler ses perfections qui sont pour ainsi dire ses conditions d’existence, c’est-à-dire sans lesquelles il ne pourrait jouer son rôle de Premier hors série, son rôle de Source inconditionnée.

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Enfin nous complétons cette construction par la méthode d’analogie : les perfections pures (dans le concept desquelles n’est impliquée aucune limite, aucune imperfection) : intelligence, bonté etc. doivent être attribuées à l’Être-source et élevées en Lui à un degré infini. C’est la méthode classique d’affirmation, de négation et de transcendance. Mais le mode divin de réalisation de ces perfections et leur fusion dans la simplicité de la réalité divine échappent à nos prises rationnelles.

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3. — Or il est manifeste que par voie rationnelle, de pure raison, nous ne pouvons pas connaître l’existence de la trinité des Personnes en Dieu. C’est là un mystère (c’est même le premier des mystères) d’ordre strictement surnaturel. La sainte Trinité ne peut nous être dévoilée que par libre révélation de Dieu ; elle se situe hors des frontières du domaine rationnel.

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Pourquoi cette affirmation ?… pourquoi la raison pure ne peut-elle connaître naturellement la trinité des Personnes divines ?… Parce que l’intervention des trois Personnes dans l’œuvre de Dieu ad extra (création, conservation, Providence…) agit comme un seul principe d’opération [3]. Au contraire le mystère surnaturel d’Incarnation implique dans sa formule même la notion de Personnes distinctes : mission du Fils par le Père, assomption de la nature humaine terminée à la Personne du Fils. D’où suit ce corollaire important : la Sainte Trinité est un mystère strictement surnaturel dont nous ne pouvons connaître l’existence que par Révélation et même après avoir été révélé, il demeure foncièrement impénétrable.

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En effet la raison ne connaît naturellement Dieu que d’après les créatures sensibles et la création est l’œuvre commune des trois Personnes divines indistinctement. Ce n’est que par la foi adhérant à la Révélation que nous pouvons connaître qu’il y a trois Personnes en Dieu, parce que l’ordre des Trois est étranger à la voie par laquelle nous connaissons naturellement Dieu. Même après sa révélation, la Trinité demeure impénétrable à notre esprit en condition charnelle [4]. Des effets créés notre raison peut remonter à Dieu première Cause, mais non à la trinité des Personnes parce que la puissance créatrice est commune au bloc indiscerné des Trois agissant de concert ad extra.

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L’opposition relative qui fait le discernement des trois Personnes est intra-divine : ce discernement explicite est un mystère réservé, uniquement connaissable par révélation gratuite. Rationnellement nous ne pouvons en démontrer ni l’existence ni même la possibilité interne : si cette démonstration était possible, la sainte Trinité ne serait plus un mystère révélé, mais une certitude philosophique, ne relevant plus de la théologie sacrée. D’autre part, de la possibilité rationnellement démontrée de la Trinité, on conclurait légitimement l’existence, la Trinité étant nécessaire.

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Résumons cette doctrine capitale. Nous ne connaissons rationnellement Dieu que par le rapport de dépendance de la créature à Lui. Or Dieu créateur n’agit pas ad extra selon la distinction des personnes (qui relève de sa vie intime) mais selon son essence globalement connue. Nous allons jusqu’à la notion d’un Dieu « personnel » (contre le panthéisme) : cela veut dire simplement que le Créateur doit être doté de ce qui fait ici-bas la perfection de la personne, l’intelligence et la liberté. La raison ne peut aller plus loin.

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4. — Nous pouvons, à présent, aborder l’objection qu’on nous propose. La raison conclut à la simplicité divine ; la révélation enseigne la pluralité des personnes. N’y a-t-il pas contradiction ?

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Ce serait dramatique s’il y avait contradiction ; mais il n’y en a pas. Il faut garder sous le regard de l’esprit la claire distinction des notions de personne et de nature (ou essence) et se rappeler que les attributs divins sont des perfections d’essence qui n’affectent pas les Personnes ut sic.

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La Trinité des personnes ne pose aucune composition en Dieu. Ne soyons pas dupes de l’imagination. Ne nous figurons pas les Personnes comme trois composantes de l’agencement desquelles résulterait l’essence divine !… L’essence simple est également possédée par chacune des personnes et la personne en Dieu est une relation comme la distinction des Personnes n’est qu’une opposition relative. Dans l’unique et simple essence divine nous posons (toujours secundum nostrum modum concipiendi), d’après la Révélation, comme trois centres de force libre et de conscience [5], – centres à la fois distincts et corrélatifs – sustentés par la même et unique nature. Autrement dit trois Personnes qui sont Dieu mais non pas trois dieux, le terme « dieu » étant ici pris au niveau de l’essence et non des personnes. Il n’y a donc pas contradiction entre la raison et la foi car « simplicité » essentielle et « trinité » personnelle ne sont pas affirmées de eodem. Pas de contradiction car les visées et les objets affirmés sont différents. Les conclusions rationnelles sur la simplicité de l’essence demeurent intactes après la révélation de la Trinité des personnes car il ne s’agit ni du même niveau de Réalité divine ni du même processus de connaissance.

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La raison peut aller jusque-là mais elle ne peut franchir toute limite. Nous pouvons répondre à l’objection en montrant qu’elle n’est pas concluante mais nous ne pouvons pas éluder le mystère. « Balbutiando ut possumus excelsa Dei resonamus » (saint Grégoire le Grand). Nous ne pouvons pas montrer le comment positif de la conciliation entre la simplicité de l’essence et la Trinité des Personnes. Le sens du mystère est le plus haut degré de la science théologique, mais la foi est la propédeutique de la vision.

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Notes

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[1] Il faut noter que cette deuxième connaissance est d’un tout autre ordre que la première ; elle ne peut exister que moyennant une adaptation de l’intelligence à cette Révélation essentiellement surnaturelle (en raison de son objet), dans une lumière nouvelle qui fait éliciter une adhésion vraie : vraie en raison de l’infusion gratuite d’un « proportionnement » entre le sujet et l’objet. La foi est une vertu essentiellement surnaturelle. Note de Quicumque.

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[2] Cette énumération cursive est tout à fait vraie. Il ne faudrait pas, néanmoins, qu’elle donnât à penser que la quarta Via est une voie qui conclut à l’existence de Dieu en se fondant sur la notion de participation (car cette notion, pour être significative, inclut déjà une relation essentielle à un participé : elle ne peut donc servir à démontrer son existence). Cette quatrième voie se fonde sur l’existence des degrés d’être. Note de Quicumque.

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[3] Il est vrai que, dans l’œuvre de la Création, Dieu opère par sa toute-puissance qui est commune aux trois personnes puisqu’elle est un attribut de la nature divine. Mais, en dépit du Parce que de notre auteur, cela n’est pas la raison adéquate de l’impossibilité de remonter naturellement de la création à la connaissance de la sainte Trinité. Il faut aller plus profond.

Si l’ordre de la création était causé de façon différenciée par les Trois, nous ne serions pas dans un ordre naturel mais dans un ordre sur-naturel, puisque Dieu aurait donné davantage que l’être à sa créature : il lui aurait donné son propre Être. Dans cet ordre supposé, on peut imaginer que l’intelligence créée aurait été essentiellement ordonnée à la sainte Trinité et capable de la connaître « naturellement ». Mais cette supposition est absurde et impossible, car Dieu aurait alors institué un ordre créé substantiellement surnaturel, autrement dit un incréé créé.

Dans la réalité de l’ordre surnaturel tel qu’il est établi, Dieu fait participer à son Être des créatures auxquelles il a préalablement donné l’être créé, l’être naturel (même s’il ne s’agit pas d’un préalable dans le domaine du temps) : alors un être créé, et qui demeure tel, participe à la vie incréée qui lui est gratuitement communiquée. Et pour parvenir à connaître cet ordre surnaturel en sa Source trinitaire, il faut de toute nécessité que l’intelligence naturelle – toute intelligence créée – devienne participante de l’intelligence divine, par un don tout autant gratuit : la foi théologale chez le viator (en chemin), la lumière de gloire chez l’élu du Ciel éternel. Note de Quicumque.

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[4] Ce n’est pas seulement à notre esprit « en condition charnelle » que la sainte Trinité demeure impénétrable, mais aussi à tout esprit créé ou créable : ce mystère n’est pas seulement accidentellement surnaturel (en raison de notre mode de connaissance) mais essentiellement surnaturel, accessible à Dieu seulement, et à tous ceux auxquels il le communique gratuitement, dans la lumière de la foi ou dans la lumière de gloire. Seule l’intelligence divine est proportionnée à l’être de Dieu, et capable de le saisir. Note de Quicumque.

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[5] Cette description froide et impersonnelle pour caractériser des personnes manifeste la difficulté de parler des Personnes divines de manière générique — car il n’existe pas un genre Personne divine. Il vaut mieux parler des Personnes en particulier, chacune étant absolument et infiniment singulière en la relation et en l’opposition relative qui la constituent et la caractérisent. Il y a en Dieu une Paternité en laquelle tout prend sa source et repose ; il y a une Filiation en laquelle fulgurent la Vérité éternelle et la Connaissance divine ; il y a une Procession d’Amour qui est l’Esprit couronnant l’Unité de cette Trinité ineffable. Ces Trois sont si parfaits, si « achevés », si divins, qu’ils sont véritablement des Personnes (selon une « mode » totalement unique) en l’unique Nature divine, à laquelle chacun des Trois est parfaitement identique. Mystère des mystères… Note de Quicumque. -

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Published by Abbé Hervé Belmont
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