Mercredi 22 septembre 2010 3 22 /09 /Sep /2010 20:39

 

Une récente conversation animée m’a remis en mémoire un problème pratique, non pas d’importance centrale pour la foi catholique, mais qui tout de même concerne la traduction française du Je crois en Dieu, et ne peut donc laisser indifférent.

En effet, si l’on se réfère à un livre de piété un peu ancien (mettons… avant le 13 février 1951), on s’aperçoit que cette traduction diffère de celle qu’on entend le plus souvent de nos jours. Cela avait fait l’objet, dans le numéro 3 des Deux Étendards, d’un article de Pierre-Michel Bourguignon intitulé Façon de parler, dont on trouvera la transcription ci-dessous. On verra que ce n’est pas sans importance.

Le Catéchisme du concile de Trente accorde une grande portée à la suppression de la préposition dans le texte – et donc dans la traduction – de la seconde partie du symbole des Apôtres.

Après l’affirmation de notre foi en les trois personnes divines, le Credo nous fait professer l’existence de la sainte Église catholique, de la communion des saints, de la rémission des péchés, de la résurrection de la chair et de la vie éternelle.

Or, voici comment le catéchisme annonce et justifie le passage d’un mode de foi à un autre :

« Mais si, en croyant aux trois personnes de la Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous mettons en elles notre foi et notre confiance, ici au contraire, nous parlons autrement, et nous faisons profession de croire une Église sainte, et non pas en une Église sainte. Et par cette manière différente de nous exprimer, nous conservons la distinction nécessaire entre le Créateur et les choses qu’il a créées, et nous attribuons à sa divine bonté tous les dons que l’Église possède. »

En français il faut donc supprimer la proposition en ou à, de même qu’en latin on supprime la préposition in.

Concrètement, le catéchisme nous apprend à distinguer deux objets de notre foi : le premier est Dieu-Trinité lui-même qui se révèle à nous ; le second est l’existence de réalités créées distinctes de Dieu, et révélées par lui – la sainte Église, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle.

Il faut donc porter son attention sur cette distinction, et, en bannissant le à ou le en devant lesdites réalités créées.

Un manuel de grammaire nous dira que c’est un tour vieilli que de placer l’objet de la croyance en objet direct sans préposition… mais est-il étonnant que ce qui exprime avec précision la nature et le contenu de la foi ait terriblement vieilli dans un monde apostat ? Il faut donc maintenir (ou restituer) la jeunesse du tour grammatical dont le catéchisme tridentin nous dit qu’il est le plus exact pour exprimer la foi catholique, en utilisant une traduction correcte du Symbole des Apôtres comme celle-ci :

 

1° Je crois en Dieu le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre ;

2° et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur ;

3° qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie ;

4° a souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli ;

5° est descendu aux enfers ; le troisième jour est ressuscité des morts ;

6° est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ;

7° d’où il viendra juger les vivants et les morts.

8° Je crois au Saint-Esprit ;

9° la sainte Église catholique ; la communion des saints ;

10° la rémission des péchés ;

11° la résurrection de la chair ;

12° la vie éternelle. Ainsi soit-il.

Façon de parler

Le langage est le véhicule de la pensée, et comme tel, il est aussi l’outil indispensable de l’enseignement. Nous avons toujours le devoir de veiller à l’intégrité de la langue dont nous usons, par le choix des mots et par l’agencement des mots entre eux, que l’on appelle la syntaxe.

Il n’est donc pas étonnant de voir l’Église nous donner l’exemple en cette matière. Ses formules sont toujours rigoureuses et strictes. À nous d’y prendre garde et de les respecter, surtout lorsqu’elle y appelle notre attention. C’est le cas pour un texte fondamental, souvent récité : le symbole des Apôtres.

Or, dans le Catéchisme du concile de Trente on trouve une remarque incidente sur une modification de formule apparemment peu perceptible, mais que les rédacteurs de l’ouvrage considèrent à juste titre comme chargée d’une grande signification. Après l’affirmation de notre foi en les trois personnes divines, le credo nous fait proclamer que nous admettons l’existence de l’Église, de la communion des saints, de la rémission des péchés, de la résurrection de la chair et de la vie éternelle. Or, voici comment le catéchisme annonce et justifie le passage d’un mode de foi à un autre :

« Mais si, en croyant aux trois personnes de la Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous mettons en elles notre foi et notre confiance, ici au contraire [nunc autem], nous parlons autrement, et nous faisons profession de croire une Église sainte, et non pas en une Église sainte. Et par cette manière différente de nous exprimer, nous conservons la distinction nécessaire entre le Créateur et les choses qu’il a créées, et nous attribuons à sa divine bonté tous les dons que l’Église possède. » [1]

En français on supprimera la proposition en, de même qu’en latin on supprime la préposition in. Le malheur veut que, pour des raisons techniques, à savoir par l’absence de déclinaisons, dans bien des langues modernes – notamment en français –, la différence d’énoncé apparaît moins bien qu’en latin. [2]

Concrètement, le catéchisme nous apprend à distinguer deux objets de notre foi. Le premier objet est la Sainte Trinité révélante, tandis que le second est l’existence de réalités créées, dans leur être présent ou à venir, révélées par Dieu, mais distinctes de lui : la Sainte Église, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle. On croit, d’une part, en Dieu créateur de toutes choses, et, d’autre part, on croit que les choses créées par Dieu que l’on énonce existent telles qu’elles sont révélées par Dieu lui-même.

Ceci peut être l’occasion de deux remarques. La première sur l’importance du latin comme langue d’une référence univoque, même en dehors des nécessités de la polémique. C’est le cas ici, où il ne s’agit pas de réfuter, mais simplement de mieux comprendre ce que l’Église nous enseigne et nous demande d’admettre et d’affirmer comme vrai. Il n’est pas rare de rencontrer des traductions françaises du Credo malencontreusement erronées sur le point soulevé. Fort probablement sans aucune mauvaise volonté. Il reste qu’une erreur est une erreur, et qu’il vaut mieux s’en apercevoir et appeler l’autorité du latin à la rescousse pour en venir plus sûrement et plus aisément à la vérité en se rapprochant de l’énoncé authentique.

L’autre remarque est plus générale et devrait nous inciter à soigner notre langage. Non qu’il faille parler en toute circonstance de la même manière, mais il ne faut pas non plus nous laisser dire que la menace viendrait plutôt de tomber dans une rigueur qui « nous condamnerait à une expression guindée ». C’est mal connaître l’homme, qui, loin de se contraindre volontiers par fantaisie, déjà se fatigue d’une discipline nécessaire. Ici est plutôt le danger, et non pas dans la propension théorique à un pédantisme fatigant.

Régulièrement, mais sans doute trop rarement – et plus rarement encore sont-ils écoutés – les auteurs nous avertissent contre un délabrement du langage qui ne peut que meurtrir profondément tout homme de bon sens. L’un d’eux, qui ne cessa de le combattre jusqu’à la fin de son grand âge, pour des raisons qui n’étaient pas avant tout ni seulement sentimentales, écrivait jadis :

« Usant du vocabulaire et de la syntaxe que mes parents ont reçus des leurs, et ainsi de suite jusqu’à Ronsard, je ne me suis jamais trouvé embarrassé pour exprimer par ces moyens les réalités contemporaines, même les plus neuves ou les plus singulières. Et je n’ai jamais fait de distinction à cet égard entre l’écriture et la parole, posant en fait qu’on peut avec les mêmes mots, se pliant aux mêmes règles, analyser les sources littéraires de Marcel Proust et réclamer ses pantoufles à la femme de ménage. Dispositions que je constate identiquement, sans m’en étonner, chez un bon nombre de mes interlocuteurs. Y compris les femmes de ménage. » [3]

Il faut apprendre, autrement dit, à manier les mots de tout le monde reçus d’une tradition commune, plutôt que de régurgiter sempiternellement les inventions récentes, passagères et faciles, quand elles ne sont pas malhonnêtes, des montreurs du cirque médiatique. Autrefois, la langue s’apprenait à la maison dans un entourage sauvegardé de l’intrusion indiscrète de parfaits étrangers. La chaleur et la saveur des tournures familières se gravaient inoubliables dans les esprits et les cœurs pour modeler ensuite le discours. Même sans la malveillance dont il sera question plus loin, l’invasion par la mode de vocables nouveaux, l’un chassant l’autre, avant qu’il n’ait été bien compris, constitue en elle-même un péril de désorientation pour des têtes qui n’ont déjà pas besoin de tant pour chanceler.

« Ne jetons plus à la foule des termes dont on ne lui explique point le sens théologique et vrai » [4], exhortait Blanc de Saint-Bonnet. Car les mots doivent se rapporter à l’être des choses, ils ont donc vraiment un sens théologique et vrai.

D’autant plus que la détérioration du langage, si elle peut être le résultat fatal de l’usure et de l’imperfection humaine, on doit savoir aussi qu’elle peut être délibérément voulue, induite, manœuvrée.

Déjà Joseph de Maistre avait noté dans les assemblées un travers qui n’est pas aussi innocent qu’il pourrait paraître :

« … il se fait entre tous les orgueils délibérants un accord tacite qui consiste, sans même qu’ils s’en aperçoivent, à n’employer que des expressions qui n’en choquent aucun, c’est-à-dire qui n’aient qu’un sens vague ou qui n’en aient point du tout. » [5]

« Sans même qu’ils s’en aperçoivent », sans doute, une fois qu’ils se sont laissé encadrer par l’appareil révolutionnaire que constitue chaque assemblée démocratique. Mais la responsabilité d’entrer dans cet appareil attendait à la porte chacun des membres. Elle incombe donc à chacune des personnes qui ont accepté de la franchir. L’Église les avait prévenus contre cette démocratie, dont une bonne définition pourrait être en effet retenue de cette « réunion d’orgueils délibérants », épinglée par Joseph de Maistre.

Sans compter que la corruption du langage n’est pas abandonnée au hasard, mais elle résulte d’un travail ordonné à une intention. Blanc de Saint-Bonnet avisait son lecteur en ces termes :

« Ce qu’il y a de plus funeste et de plus menaçant pour les peuples, après la Révolution, c’est la langue qu’elle a créée. Ce qu’il y a de plus redoutable après les révolutionnaires, ce sont les hommes qui emploient cette langue dont les mots sont autant de semences pour la Révolution. » [6]

S’il est vrai que nous sommes menacés, restons en garde, c’est bien le moins, surtout si on nous prévient à l’occasion du côté d’où l’ennemi se présentera.

« Je m'étonne qu'on n'ait pas assez remarqué que la plupart des œuvres récentes de destruction du langage sont le fait d'écrivains étrangers, installés malgré eux en France et contraints par l'histoire d'utiliser une autre langue que leur langue maternelle. On n'a pas noté non plus, à ma connaissance, le nombre important de Juifs parmi ces bizarres artistes. Ce n'est probablement pas un hasard si, Tzara, le père de Dada, fut un Juif roumain. » [7]

Nous devons au moins à ce père juif d’un mouvement subversif résolu et affiché de savoir d’où vient le vent, et si la grammaire et le vocabulaire sont le terrain où il nous attend pour nous vaincre, nous pouvons nous retrancher dans le bon usage où il ne peut nous atteindre.

Quand à l’objet restreint de notre propos, c’est-à-dire l’énoncé du symbole des Apôtres en langue française, on le trouve, entre autres, certainement au début du catéchisme de saint Pie X, sous la forme reproduite ci-après. La vérification est aisée à faire et une fois en présence du libellé correct, il suffit de se créer, au besoin, une nouvelle habitude de récitation. Dans tous les cas il restera utile et méritoire d’accorder une attention particulière à ce passage, comme le magistère le demande aux chrétiens.

Symbole des Apôtres

1°   Je crois en Dieu le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre ;

2°   Et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur ;

3°   Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie ;

4°   A souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ;

5°   Est descendu aux enfers ; le troisième jour est ressuscité d’entre les morts ;

6°   Est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ;

7°   D’où il viendra juger les vivants et les morts ;

8°   Je crois au Saint-Esprit ;

9°   La sainte Église catholique ; la communion des saints ;

10°   La rémission des péchés ;

11°   La résurrection de la chair ;

12°   La vie éternelle. Ainsi soit-il.

Pierre-Michel Bourguignon

 

[1]     Tres enim Trinitatis personas, Patrem, et Filium, et Spiritum Sanctum ita credimus, ut in eis fidem nostram collocemus. Nunc autem mutata dicendi forma sanctam, et non in sanctam Ecclesiam, credere profitemur : ut, hac etiam diversa loquendi ratione, Deus omnium effector a creatis rebus distinguatur, præclaraque illa omnia, quæ in Ecclesiam collata sunt beneficia, divinæ bonitati accepta referamus.

La traduction française ici employée est celle de l’édition par la revue Itinéraires n° 136, de septembre-octobre 1969, à la page 107 [Neuvième article du symbole, Je crois la sainte Église catholique].

[2]     Dans Credo in Deum, l’accusatif est régi par in ; dans Credo Ecclesiam, l’accusatif est sujet d’un infinitif sous-entendu, existere, par exemple : je crois [que] la sainte Église [existe].

[3]     Robert Poulet, dans Rivarol du 17 juin 1975.

[4]     Antoine Blanc de Saint-Bonnet : La Légitimité [Casterman, Tournai 1873], page 282.

[5]     Joseph de Maistre : De l’Église Gallicane dans son rapport avec le souverain pontife [Casterman, Tournay 1821], page 110.

[6]     Antoine Blanc de Saint-Bonnet : Ibidem, pages 281-282.

[7]     Albert Memmi : La libération du Juif [Payot, Paris 1972], pages 162-163. Pour information, le dadaïsme est un mouvement anarchiste contre l’art, constitué en 1916, donc en pleine première guerre mondiale, par un groupe de fervents destructeurs immigrés, au cabaret Voltaire, à Zurich. En tant que mouvement « artistique », le dadaïsme n’a pas atteint le milieu des années vingt, mais les traînées de ruine sur son passage n’ont jamais plus été relevées.

 

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Catéchisme
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Mercredi 15 septembre 2010 3 15 /09 /Sep /2010 06:47

Notes décousues

Selon la nature que nous avons reçue de Dieu, l’intelligence humaine est d’abord contemplative (c’est-à-dire faite pour connaître la vérité et s’y reposer) et ensuite pratique (c’est-à-dire faite pour penser, organiser et diriger l’action). De ce fait, c’est la nature humaine tout entière qui est vouée en premier à la contemplation.

Cette primauté de la contemplation était encore renforcée au paradis terrestre ; cela était dû à l’élévation de l’intelligence par la foi, à l’intimité avec Dieu (à la brise du soir…) et à l’exemption des maux dont la prévention et la guérison sollicitent au premier chef l’action humaine.

Patatras ! Voici que le péché originel vient bouleverser tout cela. L’homme perd la grâce sanctifiante, il perd l’intimité de Dieu, il perd son immunité des maux d’ici-bas.

L’anarchie s’introduit en lui : le désordre des passions voue l’homme à une lutte intérieure sans fin, lutte qui le détourne de consacrer le meilleur de ses forces à la connaissance de la vérité.

Et puis il est condamné au travail (il doit gagner son pain à la sueur de son front) et vaincre la nature extérieure qui lui est devenue ordinairement hostile.

Plus exactement, le travail lui est devenu pénible, il lui mange son temps, il le courbe vers la terre et le rive aux choses matérielles, il le détourne de la contemplation des vérités éternelles : c’est d’ailleurs pour rappeler à l’homme sa condition première et lui ménager la possibilité d’accomplir sa vocation éternelle que Dieu institue le repos hebdomadaire du sabbat puis du dimanche.

Ce châtiment de Dieu (comme tous ses châtiments ici-bas) est miséricorde, et ce travail pénible devient un grand moyen de sanctification : l’exercice du devoir d’état quotidien.

La Rédemption, en restaurant d’une manière bien meilleure ce qui a été perdu par le péché, n’efface pas la nouvelle condition terrestre de l’homme : la mort, la souffrance et la concupiscence ne seront définitivement détruites qu’à la résurrection des corps – et chez les élus uniquement.

Voici donc l’état dans lequel nous nous trouvons ici-bas. Notre vocation surnaturelle n’a jamais été perdue ; la grâce qui permet d’accomplir cette vocation, est rendue à ceux qui sont surnaturellement unis à Jésus-Christ ; le travail est naturel (c’est-à-dire conforme à la nature et la perfectionnant) ; son aspect pénible et courbant vers la terre est châtiment (c’est-à-dire dur à la nature et la détournant de la contemplation) ; pour qui se soumet à la volonté de Dieu et lutte contre cette courbure, il est en un puissant instrument de la miséricorde divine et l’occasion d’immenses mérites.

*

*     *

Il est nécessaire que l’homme ait un devoir d’état : c’est conforme à sa condition, c’est l’expression concrète et quotidienne de la volonté de Dieu ; c’est la condition de la régularité sans laquelle il n’y a ni vie spirituelle, ni intellectuelle, ni vie tout court – il suffit de penser à l’épreuve morale qu’est le chômage ; à la [rare] force de caractère qu’il faut à celui qui est trop maître de son temps.

Il est inévitable que ce devoir d’état soit une pénitence : il porte avec lui fatigue, souffrance, routine fastidieuse, soucis etc. C’est la conséquence du péché originel, et c’est salutaire.

Mais pour que ce soit vraiment salutaire, il faut que ce devoir d’état élève l’homme, il faut qu’il lui rende quelque chose de la primauté de la contemplation perdue et pourtant nécessaire ; pour que ce soit salutaire, il faut que ce devoir d’état soit, à l’instar des châtiments de Dieu sur cette terre, une miséricorde, une rédemption pour la nature.

Ce devoir d’état n’est pas suffisant, ni satisfaisant, ni bienfaisant, s’il n’apporte pas avec lui l’épanouissement, la stabilité, la sagesse.

Autrement dit, il est néfaste que ce devoir d’état ne soit qu’un emploi et non pas un véritable métier. Certes, un emploi, c’est mieux que rien ; mais cela ne remplit qu’une partie du rôle du devoir quotidien (gagne-pain, régularité) ; et ce demi-rôle est gros de danger parce qu’il laisse la nature à terre, peu propre à s’épanouir et à être l’instrument de la grâce.

Chacun donc devrait pouvoir exercer d’un métier qu’il trouve beau, c’est-à-dire tourné vers le bien et en harmonie profonde avec lui-même, chacun devrait pouvoir en jouir.

Un métier prolonge et enrichit la personnalité ; un métier est apte à être la véritable propriété de celui qui l’exerce – d’où stabilité et participation réelle au bien commun ; un métier apporte avec lui la connaissance des choses et des gens, l’expérience de la nature des choses, et au bout du compte la sagesse (qui n’a jamais joui de la conversation d’un vieil artisan empli d’une savoureuse sagesse ?)

Une société libéralo-socialiste (ou socialo-libérale) assassine les métiers : elle établit des conditions qui les asphyxient du point de vue économique ; elle les empêche de s’organiser eux-mêmes selon leurs propres règles ; elle fait éclater par la lutte des classes ; elle les vide de leur âme ; elle dynamite au lieu de dynamiser.

Et à la place, elle propose ou ne suscite que des emplois : des emplois précaires, ou des emplois sans objet digne ou sans avenir, ou uniquement tournés vers l’argent. C’est un des grands malheurs du monde contemporain, un terrible appauvrissement que l’abondance matérielle ne compense pas et cache bien mal. Cette société, si elle peut aller au bout de ses principes, n’est que l’organisation d’un esclavage permanent.

*

*     *

Mais comment donner à chacun un métier, ou plus exactement comment lui donner les conditions de trouver, d’apprendre, d’exercer, de posséder vraiment un métier ? Telle est la question.

La réponse lui a été donnée par Pie XII le 31 janvier 1952 : « La corporation est le programme social de l’Église ».

Le mot corporation a très mauvaise presse, et pourtant il n’est guère de point de sa doctrine sociale et politique sur lequel l’Église ait davantage insisté.

On peut donner à ce mot un sens large et transitif, celui d’acte de corporer, de constituer un corps organisé, unifié, finalisé.

On peut lui donner un sens strict : l’organisation de la vie professionnelle selon la diversité et la complémentarité des métiers (et non selon les classes).

La parole de Pie XII s’entend dans les deux sens. Car la société n’est pas une synthèse de contradictoires (opposition des classes, des idéologies, des intérêts) mais un corps dont l’unité (et l’harmonie, et la paix) repose sur la finalité naturelle et, par là, surnaturelle.

Le rôle de la corporation est donc d’organiser la société – particulièrement dans la vie professionnelle et économique – selon un principe d’unité intermédiaire (la communauté d’intérêt à l’intérieure d’une profession) en vue d’une l’unité première (le bien commun de la cité).

Les corporations ne sont pas une émanation de l’État (ce serait une administration de plus !) mais des gens de métier eux-mêmes. L’État doit encourager, approuver, donner un statut de droit public aux corporations, et se réserver le rôle d’arbitre – qu’il ne pourra tenir avec équité que s’il n’est pas partie prenante.

Une corporation comporte tous les membres d’une profession (employeurs, cadres, ouvriers) ; elle n’est donc pas un syndicat professionnel ; elle choisit elle-même ses représentants, elle élabore ses constitutions, elle organise l’apprentissage, elle définit les règles de la déontologie et de la concurrence : voilà une garantie de compétence, de diversification, de réalisme au fur et à mesure que la profession évolue.

La doctrine de l’Église sur la corporation de la société – et sa conséquence prochaine qu’est l’organisation des corporations professionnelles – a été abondamment développée par les Papes, notamment de Léon XIII à Pie XII. Elle est cependant demeurée bien inconnue à cause de l’ignorance et de l’indocilité des catholiques, à cause aussi des idéologies développées sous l’influence délétère de l’Action catholique.

Car le propre des corporations, c’est d’exclure les idéologies et la lutte des classes, pour structurer la société selon le principe d’une unité organique et du principe de subsidiarité – principe selon lequel on doit laisser à chaque niveau de hiérarchie ce qui est de sa compétence et de sa responsabilité, car il a une véritable injustice à transférer le soin de cela à un niveau supérieur.

Alors évidemment la société pétrie de libéralisme (il faut tout déréglementer…) et de socialisme (l’État doit tout réglementer…) ne peut voir d’un bon œil l’organisation d’une profession effectuée par les gens de la profession elle-même.

Et, pour revenir à l’objet premier de ces notes, c’est en cela qu’elle donne une véritable propriété du métier à ses membres, qu’elle peut en assurer la stabilité bien mieux qu’une entreprise, isolée et fragile.

Seule la corporation permet de résoudre cette apparente contradiction : d’une part, le contrat de travail (dont la contrepartie est le salaire) est un contrat qui ressortit à la justice commutative stricte (travail contre salaire) ; d’autre part, le travail humain dépasse le salaire, sa valeur ne peut s’y réduire.

Du fait de son travail, le salarié appartient à une corporation organiquement liée aux autres corporations et à toute la vie économique et sociale : il participe donc (en donnant et en recevant) au bien commun de la cité.

On voit donc que la corporation professionnelle contribue (de façon forte et plus ou moins irremplaçable) à faire d’un travail un véritable métier. Sous l’autorité qui a en charge le bien commun et les lois par lesquelles elle l’assure, aidé par la stabilité du droit de propriété et de la justice publique, dans la paix et la douceur de la vie familiale et la rigueur de l’éducation… cette propriété du métier contribue à rétablir la primauté de la contemplation que le péché avait malmenée et empêchée.

Ce règne de la vérité et de la sagesse concourt à la perfection de chacun, et constitue un socle solide sur lequel la vie surnaturelle peut germer, peut faire régner Jésus-Christ et la charité divine, et peut monter jusqu’au Ciel.

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Doctrine sociale de l'Église
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Mardi 1 juin 2010 2 01 /06 /Juin /2010 12:23

« Vous êtes trop dur avec Benoît XVI… » Voilà une réflexion, au demeurant fort amicale de ton et d’intention, qui m’est parvenue aux oreilles, et dont je crains qu’elle ne serve de refuge pour se dispenser (inconsciemment, je le suppose) de réfléchir à la situation de l’Église et à notre devoir présent, sans biaiser avec la doctrine catholique.

« Trop dur » n’est pas une note théologique qui figure dans les nomenclatures classiques utilisées pour qualifier la distorsion d’un texte ou d’un acte avec la foi catholique. On le sait, le Saint-Office, et à sa suite les théologiens, emploient des notes précises qui permettent de situer un texte dans une sorte d'échelle de conformité à la doctrine catholique : hérétique, proche de l’hérésie, offensant aux oreilles pies, etc [1]. La qualification « trop dur » n’entre dans aucune liste, ce qui permet de laisser une grande marge de flou et de dénoncer sans avoir à justifier ses accusations. C’est tellement pratique ! Eh bien ! profitons-en !

Trop dur ? S’il s’agit de la personne de Benoît XVI, on sera en peine pour trouver sur mes lèvres ou sous ma plume des qualificatifs qui se rapportent à elle : je m’en abstiens délibérément, la laissant hors de cause. Je me contente d’observer ses actes et d’exercer la foi catholique, en laquelle je les vois totalement incompatibles avec la fonction pontificale, avec l’autorité de Jésus-Christ dont le Pape est surnaturellement revêtu à la tête de l’Église.

Parmi ces actes, il y a ceux dont Benoît XVI hérite (actes de Vatican II, réforme liturgique, code de droit canon de 1983…) et auxquels il donne valeur actuelle et active ; il y a ceux qu’il accomplit lui-même : enseignements, lois, nominations, faits publics.

Voyons donc où se situe la dureté. Benoît XVI n’est-il pas trop dur avec la doctrine catholique qu’il bafoue et nie, en reprenant l’héritage de Vatican  II et de ses erreurs (sur la liberté religieuse, sur la nature de l’Église catholique et son unité, sur le statut du peuple juif ) ?

Benoît XVI n’est-il pas trop dur avec rites et sacrements catholiques, en conservant et en utilisant la réforme liturgique qui les a évacués au profit d’un protestantisme mal camouflé ?

Benoît XVI n’est-il pas trop dur avec les pauvres âmes, auxquelles il prêche un indifférentisme à saveur d’apostasie par ses visites aux synagogues, mosquées et autres temples protestants ?

Et puis… ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent qu’un vrai Pape peut enseigner, maintenir, appliquer des erreurs condamnées par le Magistère de l’Église ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent qu’un concile œcuménique, organe du Magistère suprême de l’Église, puisse promulguer des erreurs contre la foi, ainsi que lancer (ou officialiser) un mouvement de destruction profonde de la vie chrétienne ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent que la liturgie officielle, « ordinaire » et approuvée de l’Église catholique puisse être infestée par l’esprit de l’hérésie ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la doctrine catholique ceux qui prétendent qu’on n’est pas tenu d’obéir à un Pape, qu’on peut jouir de la juridiction sans son agrément, sans son injonction, comme malgré lui et à son insu ?

Ne sont-ils pas trop durs avec l’être historique de l’Église ceux qui, pour tenter de trouver des précédents qui justifieraient leur refus de se soumettre, vont faire les poubelles – et qui n’y trouvent que ce qu’ils y mettent, en négation de la sainteté de l’Église ?

Ne sont-ils pas trop durs avec la constitution de l’Église catholique et avec son unité hiérarchique, ceux qui procèdent à des sacres épiscopaux sans mandat apostolique, ou qui en bénéficient ?

Enfin, ne sont-ils pas trop durs avec Benoît  XVI lui-même ceux qui, pour tenter de compenser leur carence doctrinale dans leur refus de se soumettre à lui, se croient obligés de dénigrer sa personne sans souci de justice et d’interpréter tout en mal, (tout en se laissant d’ailleurs habilement manœuvrer par lui, qui ne cède rien, qui divise et use leur résistance) ?

Trop dur ? Mais qui donc est trop dur ? Ne soyons ni durs ni mous, mais vrais, conséquents et humbles. Tout un programme à reprendre chaque jour…

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[1]     Les éditions Tradibooks viennent de rééditer l’ouvrage (en langue latine) du P. Cartechini, De valore notarum theologicarum, destiné aux auditeurs et consulteurs du Saint-Office, qui énumère, explique et illustre ces différentes notes, afin que l’usage en soit commun et précis. C’est du plus haut intérêt, et bien salutaire en donnant occasion de sortir du flou dans lequel se meuvent trop souvent ceux qui ont à connaître ces notes.

http://www.tradibooks.com     tradibooks@orange.fr

Par Abbé Hervé Belmont
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Samedi 22 mai 2010 6 22 /05 /Mai /2010 20:18

Peut-on admettre, en fait, une exceptionnelle licéité de cette demande ?

C’est à cette question d’une grande gravité que répond l’article que le chanoine René Le Picard, docteur ès droits canonique et civil, a publié dans l’Ami du Clergé en 1947, et dont vous trouverez la transcription intégrale sous ce lien (étant excepté un post-scriptum hors sujet).

Cette gravité est tout d’abord objective ; elle tient à l’objet lui-même, puisque la loi civile sur le divorce, prolongeant l’œuvre impie des lois instaurant le « mariage civil », a été et demeure un des grands fers de lance de la secte tant contre la civilisation chrétienne – dont l’un des principaux fondements est la sainteté du mariage – que directement contre le salut éternel des âmes que ces lois entraînent dans des situations propres à engendrer le désespoir.

Mais la gravité de la question est aussi subjective, en ce sens que l’esprit de nombreux catholiques – je n’excepte pas ceux qui font profession d’être intégralement fidèles à la tradition de l’Église – est affecté par deux faiblesses.

En premier lieu, il faut placer l’ignorance : non pas la simple nescience, ni l’ignorance des caractéristiques et des devoirs essentiels de l’état de mariage, mais l’ignorance du droit public du mariage. Certes, nul n’est obligé d’avoir une connaissance approfondie du droit de l’Église et de ses rapports au droit civil, à moins que son devoir d’état ne le requière. Cette ignorance est donc d’ordinaire de peu de conséquence ; mais il en va tout autrement quand les ignorants se mêlent des donner de conseils, d’inciter des proches en situation conflictuelle à demander le divorce, ou de trancher des cas pour lesquels ils devraient se savoir incompétents : malgré qu’ils en aient, leur responsabilité est gravement engagée.

En second lieu, il faut regretter l’incapacité à envisager un problème dans la perspective du bien commun. L’anarchie dont nous souffrons n’est pas simplement un péril extérieur pour la foi et pour la pratique catholique, elle est un péril intérieur par la disparition progressive de la justice générale, partie de la vertu de justice qui nous ordonne au bien commun et nous y fait travailler. On a perdu de vue non seulement que le bien commun l’emporte sur le bien personnel, mais encore que le bien commun est, pour chacun des membres de la société, sa propre perfection : tant par les conditions extérieures qu’il assure que parce que – en raison de la nature foncièrement sociale de l’homme – il est objet de la vertu de chacun et la fin des membres.

Cette méconnaissance de la primauté du bien commun et cet individualisme ravageur ne datent pas d’aujourd’hui, nous en avons le témoignage de l’auteur de l’article présenté qui le déplore à plusieurs reprises et qui y voit l’une des causes principales du laxisme qu’il combat de façon très argumentée et très concrète.

En particulier, il y a grand dommage au bien commun, scandale pour la société et pour le prochain, et grand péril pour les protagonistes, de demander la suppression du lien civil (et des obligations conséquentes) d’un vrai mariage : cela n’est donc jamais permis, tout au moins dans les pays où existe le statut de « séparation de corps » (qui est déjà par elle-même un acte bien grave, sur lequel l’Église a légiféré avec beaucoup de sévérité — canons 1128-1132 — mais ce n’est pas notre propos d’aujourd’hui).

Il faut dire que les prétentions de l’État antichrétien ont tout embrouillé.

Le mariage est une institution divine naturelle, un contrat sacré parce que Dieu lui-même, en créant la nature humaine, en a marqué les propriétés essentielles : unité, indissolubilité, fécondité.

Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a en rien supprimé le mariage naturel ni ses propriétés : il les a restaurés dans leur plénitude et leur a donné une fermeté plus grande. Surtout, il a élevé le mariage à la dignité de sacrement, c’est-à-dire qu’il en a fait l’instrument de sa grâce et le canal des mérites de sa Passion.

C’est ainsi que tout mariage valide entre deux baptisés est nécessairement un sacrement ; c’est ainsi que la juridiction sur le mariage des baptisés appartient à l’Église catholique, et à elle exclusivement.

C’est ici qu’interviennent l’équivoque et l’usurpation du « mariage civil ». Il est la mainmise outrageante sur le mariage chrétien, et il n’est même pas le mariage naturel (bien qu’il puisse l’être, entre des non-baptisés).

Mais la malice du prétendu « mariage civil » ne doit pas cacher que le mariage a une nature et des effets civils et doit en avoir, et qu’il est du rôle de l’État de les organiser et de les garantir : c’est là une exigence du bien commun due au fait que le mariage est par nature social et public.

La loi du divorce est abominable, non seulement parce qu’elle est la négation de l’indissolubilité du Mariage et l’organisation « légale » de l’adultère, mais aussi parce qu’elle prétend supprimer les effets civils des vrais mariages. C’est pour cela qu’imaginer qu’on y peut recourir à condition de proclamer l’indissolubilité du mariage et d’être résolu à ne pas « se remarier », comme on l’affirme bien souvent, c’est oublier non seulement le scandale et la tentation, mais aussi le dommage au bien commun qu’est la destruction de l’existence civile du mariage et de ses effets.

Une dernière chose. L’article du chanoine Le Picard (et le livre dont il est un résumé) commencent à être anciens (1946-1947), et l’on pourrait craindre que les arguments et conclusions n’en soient caduques. Il n’en est rien. Certes, la législation a évolué dans le sens du laxisme et de l’égalitarisme, mais si cette évolution a un impact sur la question qui nous occupe, c’est dans le sens du renforcement des arguments et conclusions de l’auteur.

La moralité de la demande en divorce

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Morale
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Mardi 13 avril 2010 2 13 /04 /Avr /2010 22:40

Il est des questions qu’on finit par se poser à soi-même, non pour anticiper quelque demande, mais parce qu’elles sont l’occasion d’exprimer avec précision ce qui est plus ou moins diffus, plus ou moins implicite dans les convictions qu’on exprime çà et là.

 

Dans le dernier bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance (n°243 d’avril 2010) je me suis donc demandé si je suis sédévacantiste. Voici la réponse (revue et augmentée) que j’y ai apportée. Il faut au préalable que le terme sédévacantiste, forgé voici 30 ou 40 ans, signifie : qui professe que le Siège apostolique est actuellement vacant.

 

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Je ne récuse ni ne revendique la qualification de sédévacantiste. Mais, puisque nous sommes dans le domaine du témoignage de la foi catholique, cette réponse est trop peu précise, et je m’en vais la développer.

 

Je ne récuse pas d’être qualifié de sédévacantiste, et cela pour deux raisons.

 

La raison première, principale, essentielle, est un fait : il n’y a actuellement personne sur le Siège de Saint-Pierre qui soit Pape, investi de l’autorité pontificale, revêtu de la puissance souveraine que Notre-Seigneur Jésus-Christ a confiée à saint Pierre et à ses successeurs, possédant la plénitude du triple pouvoir sur l’Église catholique.

Cette affirmation n’émane pas d’un jugement d’opinion, elle est la conclusion immédiate et inéluctable d’une impossibilité dans la foi : il est impossible d’être Pape et simultanément d’assumer l’héritage de Vatican II, ses hérésies explicites ou implicites, sa réforme liturgique protestante, sa praxis destructrice de la foi, des sacrements et de la vie chrétienne. Ce constat d’impossibilité est immédiatement fondée sur l’enseignement infaillible que l’Église donne à propos d’elle-même ; je connais donc cette impossibilité par et dans la lumière de la foi.

Ce n’est pas le lieu de donner les preuves, de réitérer les raisonnements, de manifester les points clefs de cette impossibilité : je me contente de répondre à la question posée. Oui, le Siège est vacant.

 

À cette raison j’ajoute une seconde, accidentelle, anecdotique. L’étiquette de sédévacantiste est infamante, elle sonne généralement comme une condamnation. Comme elle est attribuée à ceux qui, malgré leurs défauts, leurs insuffisances voire leurs égarements, s’efforcent dans la situation actuelle d’exercer l’intégrité de la foi catholique : alors, je la prends et je ne la récuse pas. Je ne vais pas, Dieu m’en préserve, me désolidariser des combattants alors que les coups pleuvent ; je ne vais pas proférer un « je ne connais pas cet homme » : ce serait lâcheté. Je réclame ma part d’infamie.

 

Mais ma réponse ne s’arrête pas là. Car, pour trois raisons, je ne revendique pas non plus la qualification de sédévacantiste.

 

Tout d’abord, je n’aime pas le néologisme sédévacantisme, parce qu’il donne l’impression d’être une doctrine particulière, un courant parmi d’autres, un parti théologique : or il n’en est rien. C’est même l’inverse qui est vrai : pour affirmer qu’aujourd’hui nous avons un Pape qui gouverne la sainte Église, il faut controuver des doctrines anti-infaillibilistes, désobéissantistes, liberté-religieusistes, liturgico-protestantiste et tutti quanti ; tandis que le sédévacantisme se caractérise par la volonté d’appliquer la doctrine universelle, pérenne, obligatoire de l’Église catholique à la situation du Siège apostolique. Même si quelqu’un pense qu’ils ont tort, il ne trouvera chez les sédévacantistes en tant que tels aucune doctrine nouvelle.

 

Le sédévacantisme n’est pas un principe ni un système, il est une conclusion ; il est la constatation raisonnée d’un fait qu’on désire voir disparaître au plus tôt. Voilà pourquoi l’appellation sédévacantiste me semble incongrue.

 

Un apologue me fera comprendre. Je regarde par la fenêtre et dis à un ami plongé dans son journal : il pleut. Lui qui regarde la météo à la télévision – et s’en contente – me dit que c’est impossible : on a annoncé le beau temps pour la journée. Je regarde à nouveau, je vérifie que ce n’est pas le voisin du dessus qui me fait une farce, que ce n’est pas l’arrosage du voisin d’à côté qui est mal réglé, que mes lunettes sont propres, puis j’affirme à nouveau qu’il pleut, puisque de l’eau tombe d’un nuage flottant dans le ciel ! Et mon ami de me dire : tu n’es qu’un pluvialiste ! Pluvialiste ? Non, mais réaliste, certainement. Sédévacantiste ? Non, mais catholique, certainement.

 

Le seul qualificatif que je revendique est celui de catholique, et catholique romain. Avec la grâce de Dieu, je n’ai pas d’autre volonté, je n’ai pas d’autre doctrine, je n’ai pas d’autre appartenance.

 

Une seconde raison me fait grandement hésiter à accepter une qualification de ce genre, c’est l’extrême variété de positions et d’opinions que regroupe cette étiquette mal ajustée. Les sédévacantistes affirment l’actuelle et provisoire absence d’autorité pontificale, mais cela ne leur suffit pas pour échapper à la conséquence inéluctable de cette absence : la dispersion. « Je frapperai le Pasteur, et les brebis seront dispersées » (Matth. XXVI, 31).

 

On trouve donc un peu de tout chez les sédévacantistes, et c’est là un nom tout à fait insuffisant pour identifier ce que je crois être l’attitude pleinement catholique face à la crise de l’Église. Car il y a deux lignes de fracture qui partagent les sédévacantistes, lignes qui marquent des divergences très graves à propos desquelles je veux « prendre parti » autant (sinon davantage) que pour l’affirmation de l’absence d’autorité :

– d’une part je refuse tout sacre épiscopal accompli sans mandat apostolique (et donc tout sacre avant la restauration de l’Autorité) ainsi que tout ce qui en découle (confirmations, ordinations etc.) ;

– d’autre part, je refuse de considérer comme non catholiques, comme hors de l’Église, les personnes qui professent la foi catholique mais qui sont en désaccord avec ce que je crois être la vérité et la ligne de conduite catholiques : je n’ai aucun titre à leur refuser les sacrements pour ce seul motif, ni d’ailleurs à accepter leurs erreurs ou à me taire à leur propos.

 

Ensuite, c’est la troisième raison de tempérer mon oui, j’éprouve une sympathie, je donne une adhésion à ce qu’on nomme (d’un terme bien malheureux à mon avis) la thèse de Cassiciacum. J’adhère surtout à son principe fondamental : l’intention théologale. Quand le R. P. Guérard des Lauriers a élaboré cette thèse pour rendre compte de la situation de l’Église, il a mis en œuvre le principe adéquat : devant une crise dont l’ampleur et la profondeur obligent à remettre en cause l’existence de l’autorité pontificale dans un sujet paraissant en jouir (pour une autre cause que l’invalidité de l’élection), il faut que le regard porté soit vital, qu’il se tienne à l’intérieur même de l’acte de foi théologale : il aura une portée réelle, il fera discerner la vérité, il permettra de conclure.

Autrement dit, il faut affirmer tout ce que la foi catholique nous contraint d’affirmer, nier tout ce qu’elle nous contraint de nier… et s’en tenir là. Recourir à des éléments qui sont d’une certitude d’ordre inférieur – des faits non certifiés, des raisonnements qui n’atteignent pas à cette lumière théologale, des théories théologiques (comme celles sur le Pape hérétique) que l’Église n’a pas intégrées à sa propre doctrine etc. – peut aider à comprendre, peut conforter dans la certitude de la légitimité de la conclusion, mais ne permet pas de conclure catégoriquement.

 

Si cette intention théologale exclut les jugements sur les personnes et les conclusions hasardeuses, elle permet d’atteindre une certitude qui relève de la foi catholique. Ce qu’on « perd » en extension, on le gagne en compréhension. Au demeurant, je n’entends pas prouver la thèse de Cassiciacum, mais exposer en quel sens je suis sédévacantiste.

 

Une précision s’impose cependant. Le Père Guérard des Lauriers, tant en raison de son principe qu’en raison de son argument (induction fondée sur l’ensemble des actes de Vatican II-Paul VI) a usé de la distinction pape materialiter-Pape formaliter qui est au cœur de sa thèse. Cette distinction doit être « mise à jour » : le materialiter attribué Paul VI incluait une réalité juridique du fait qu’il était le sujet canoniquement élu. Mais par la suite, l’élection a disparu avec la disparition des cardinaux (les nouveaux nommés ne l’étant pas vraiment parce que la nomination est un acte de juridiction). Le materialiter qu’on peut attribuer à Benoît XVI est beaucoup plus ténu : il ne reste rien de l’ordre juridique, il ne reste qu’un fait public (l’être-là) qui n’est qu’une disposition prochaine à être reconnu par l’Église universelle en cas de rupture avec la nouvelle religion de Vatican II. Il y a encore une continuité (qui n’est pas sans incidence sur l’apostolicité de l’Église) mais cette continuité est une continuité en puissance.

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
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