Jeudi 16 décembre 2010 4 16 /12 /Déc /2010 17:59

Comme promis, voici le deuxième (et dernier) article que le Père Guérard des Lauriers fit paraître en 1956 dans la Revue Thomiste.

 

L'ensemble des deux articles a été présenté à cet endroit.

 

L'Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie (I)

L'Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie (II)

 

La lecture de ces œuvres de théologie contemplative est un délice pour l'intelligence et pour le cœur ; et même si l'on peine à suivre une pensée ardue, même s'il est difficile de prendre une vue d'ensemble de la pensée de l'auteur, son texte recèle tant de pépites, de vue profondes, de formules lumineuses, que l'effort fourni est mille fois récompensé.

Par Abbé Hervé Belmont
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 7 décembre 2010 2 07 /12 /Déc /2010 23:56

En deux livraisons de la Revue thomiste (1955, III, pages 477-518 ; 1956, janvier-mars, pages 43-87), le R.P. Guérard des Lauriers a publié une étude intitulée L’Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie qui dénote non seulement une science théologique hors du commun, mais aussi un profond esprit contemplatif et un rare souci d’attribuer à chaque argument et à chaque aspect de la question son caractère et sa certitude propres.

La revue L’Ami du Clergé donna en 1957 (n. 19, 9 mai 1957, pages 289-291) une longue recension de cette étude. Après avoir évoqué quelques aspects (et seulement quelques aspects) du travail du R. P. Guérard des Lauriers, le rédacteur souligne la profondeur et l’intérêt d’une étude « qui tranche singulièrement sur tant de banalités auxquelles certains mariologues nous astreignent parfois ».

Pour l’honneur et l’amour de la sainte Vierge Marie Immaculée dont nous célébrons aujourd’hui la fête, pour l’honneur et l’amour de la doctrine catholique, pour la mémoire du R. P. Guérard des Lauriers et pour la consolation des lecteurs de Quicumque, nous donnons ci-dessous la recension de l’Ami du Clergé, et nous plaçons sous ce lien le premier article du R. P.

Le second article est maintenant disponible.

-----------------------------------------------------

L’étude du R. P. Guérard des Lauriers, O. P., L’Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie, annoncée dans l’Ami (1956, page 691) dois retenir tout d’abord notre attention. Les deux articles qui la renferment constituent un chapitre de théologie mariale, envisagée sous un aspect très personnel et plus approfondi. Leur lecture ne peut s’adresser qu’aux spécialistes, habitués à saisir les nuances délicates d’une pensée, dont l’intelligence exige une application soutenue.

Un siècle après la définition de l’Immaculée Conception, l’A. [note 1] estime que « la notion de ce privilège marial n’est pas encore assez précise pour constituer un argument concernant d’autres points de la mariologie ». La manière de concevoir la grâce originelle de Marie, d’une part, commande d’autre part la question de sa Dormition et celle de sa co-Rédemption.

I. Selon la définition dogmatique de la Bulle ineffabilis, Marie a été et est ab omni originalis culpæ labe prœservata immunis. Les deux termes culpa, labes sont inclus dans la définition « mais le mot labe implique une irréductible épaisseur sémantique. Tache s’oppose à pureté, et c’est le péché, offense faite à Dieu, qui rend impur, en faussant la conformité à la Loi éternelle. Tache de la faute originelle signifie alors, dans cet état global que désigne la faute originelle, ce qui formellement a raison de péché. Mais il peut y avoir, dans cet état, des aspects n’ayant aucunement raison de péché et qui affectent Marie et c’est l’Immaculée-Conception au sens faible ; labes a un sens précisif à l’intérieur de culpa il diminue donc l’exemption de la faute. En second lieu, le mot tache lui-même est une image On songera à la tache d’huile qui, peu à peu mais irrésistiblement, s’infiltre partout. Eh bien, Marie est pure de tout cela, de tout ce qui a avec le péché, quelque rapport que ce soit. C’est l’Immaculée-Conception au sens fort : labes aun sens extensif par rapport à culpa il accroît donc l’exemption de la faute. »

La définition de l’Immaculée Conception impose-t-elle le sens fort ? L’A. est hésitant. Sans doute, le sens faible y subit, en maints passages, l’attraction du sens fort ; mais, même ainsi réduit, il demeure possible. Il se peut « qu’appartenant à une race traversée par le grand courant du péché, Marie ait pâti en son corps une sorte d’hystérésis [note 2], n’ayant aucunement le caractère de faute, rémanence certes dominée par l’âme, mais dominée non sans labeur, et pas assez pour que la force d’immortalité ait pu jouer librement… » (pages 488-489). « Il se peut… » C’est le doute impliqué dans cette possibilité qui empêche le théologien de donner une réponse positive relativement à la mort de Marie. En effet, dans la nature intègre « l’immortalité originelle consiste en une force qui atteint le corps, qui est participée actuellement par l’âme et dont Dieu est la source principale. Elle suppose la sujétion de l’âme à Dieu et dans le corps l’absence de vice, l’absence de forma vitiositatis. Voilà pour la nature intègre. Mais, dans la nature rachetée, et spécialement en Marie, qu’en est-il ?

« La force d’immortalité ne s’exerce plus, voilà le fait, sauf peut-être en Marie… Le fait lui-même peut tenir à deux causes : que la force d’immortalité ne soit pas rendue en même temps que la grâce ou bien que l’exercice de cette force soit lié et son effet suspendu par la forme de viciosité.

« La première hypothèse paraît peu conforme à la Sagesse de Dieu. Dieu est magnanime en sa miséricorde… En ce qui concerne Marie… sa grâce l’emporte en excellence sur celle de nos premiers parents. Et si… on insiste sur le fait que le régime de grâce de Marie doit être référé au Christ et non à la mesure originelle, on ne fait que confirmer l’argument. Jésus est mort parce qu’il l’a voulu : cela n’ôte pas qu’il possède la force d’immortalité. Nouvelle Ève ou Mère et Épouse du Christ, Marie également possède cette force. Mirabilius reformasti : voila la part commune… Sublimiori modo redempta, voilà la part propre de Marie. C’est-à-dire qu’elle participe mieux, en vertu d’une union plus intime avec le Rédempteur, un état meilleur que l’état originel par cela seul que le Christ devient pour elle immédiatement, la mesure de ce nouvel état. Marie n’a pu mourir par le fait que la force d’immortalité eût été absente de sa plénitude de grâce.

« Reste… la deuxième cause ; la mort, certaine pour nous, possible pour Marie, vient de ce que la forma vitiositatis lie la vis immortalitatis. C’est d’ailleurs ce suggère saint Thomas : “Bien que l’âme humaine ait recouvré la grâce (efficace) pour remettre la faute et pour mériter la gloire, elle ne l’a cependant pas recouvrée quant à l’effet de la grâce concernant l’immortalité perdue « quamvis gratiam (anima humana) recuperaverit ad remissionem culpæ et meritum gloriæ, non tamen ad amissaæ immortalitatis effectum (Ia, q. 97, a. 1 ad 3). Notons bien ad effectum. Saint Thomas ne dit pas que la grâce recouvrée soit impuissante à rendre l’immortalité. C’est l’effet de cette grâce qui pas recouvré en fait, bien que, ajoutons-nous, elle la contienne virtuellement, dans sa virtus. »

La position de l’A. est très nette. En Marie, l’absence de la forma vitiositatis et l’immortalité s’impliquent mutuellement. Donc, la grâce originelle ayant été rendue à Marie d’une manière parfaite, la force d’immortalité, concédée à nos premiers parents, existait en son âme. Et c’est là l’opinion personnelle du théologien dominicain. Mais peut-on affirmer, d’une façon absolument certaine, et en interrogeant la définition de Pie IX, que l’Immaculée Conception doive être entendue au sens fort, comme il a été dit plus haut ? Il reste un doute. Bien plus, ne convenait-il pas que même en l’absence de toute forma vitiositatis, Marie mourût, par conformité au Christ ? Dans les conditions répond l’A.,

« La mort de Marie suppose que le jeu de la force d’immortalité qu’elle possédait et qui n’était pas lié, a été, en elle, suspendu ; soit que Marie ait pu produire elle-même cet effet en elle, soit qu’elle l’ait demandé à Dieu, acquiesçant en tout cas à une inspiration divine tendant à la rendre plus conforme au Christ. Cela est certainement possible, bien qu’il ne soit possible ni de le prouver ni de l’infirmer. Nous sommes ici dans l’ordre de la gratuité absolue : aucune raison ne peut donc être déterminante. Autrement dit, la connexion entre la Dormition et l’Immaculée Conception au sens fort serait bien une connexion nécessaire si on pouvait ne considérer la Sainte Vierge qu’en elle-même. Mais la non-mort de l’homme non-pécheur, et plus encore, quoique pour des raisons propres à Marie, la Dormition, font expressément intervenir la volonté libre de Dieu ou du Christ. Non-mort et Dormition incluant, quant à leur exercice il est vrai, mais par essence, un élément transcendant, il est impossible de raisonner à partir d’elles rigoureusement comme on peut le faire à partir d’essences créées qu’il est possible de considérer circonscrites en elles-mêmes » (pages 433-434).

Conclusions prudentes d’un partisan de l’immortalité de droit conférée à Marie ; puissent-elles prémunir d’autres mariologues contre les déductions et affirmations précipitées.

2. — La seconde partie de l’étude du Père Guérard des Lauriers concerne les rapports de l’Immaculée Conception avec la co-Rédemption. Très justement l’A. affirme que « le mystère de la co-Rédemption se situe premièrement entre le Rédempteur et la co-Rédemptrice, non entre la co-Rédemptrice et les rachetés » (page 497). Rappeler cette vérité essentielle, c’est supprimer dès l’abord quantité de difficultés soulevées hors de propos. C’est en raison d’une action de Marie sur la volonté salvatrice du Christ que Marie peut et doit être dite co-Rédemptrice. Mais comment l’action d’une créature sur le Rédempteur est-elle possible ? C’est, nous dit-on, « en raison de l’existence dans le Christ de trois modes de vouloir respectivement associés à ses trois sciences. Le Christ peut accueillir, selon le mode inférieur de son vouloir, la motion qu’il exerce sur une créature par son vouloir supérieur. Ainsi le vouloir du Christ peut-il être mû par cette créature, sans toutefois être changé : la co-Rédemptrice a pu agir sur le vouloir du Rédempteur » (second article, page 43).

L’A. trouve, dans le miracle de Cana, une illustration de cette doctrine : à Cana, « Marie a effectivement mû le vouloir du Christ et, d’une façon très précise, le vouloir du Christ en tant que celui-ci est Rédempteur » (page 44).

« Le fait de l’influence de Marie sur Jésus à Cana est clairement exprimé par saint Jean : “Mon heure n’est pas encore venue” ; “Remplissez d’eau ces urnes” À la demande de Marie… Jésus agit alors qu’un instant auparavant il estimait que le moment n’était pas venu… L’heure, c’est l’heure de la Passion et de la Glorification… Le sens immédiat, c’est-à-dire répondant à la situation concrète, est inintelligible sans référence au sens principal… L’heure” dont parle Jésus à Marie, c’est donc cet instant qu’ils vivent ensemble dans le lieu où ils sont, mais cet instant comme origine d’un enchaînement inéluctable de causes secondes ; enchaînement dont Jésus sait respecter la nécessité puisque d’ailleurs il la veut comme aboutissant à la Passion… il suit de là que le changement de décision enregistré par le récit de Cana concerne bien formellement en Jésus l’orientation vers la Passion et vers la Gloire, concerne donc formellement le vouloir rédempteur. »

Il faut maintenant examiner le comment de la motion exercée par Marie sur le vouloir rédempteur. Marie est, avant tout, la première rachetée ; elle l’est dès sa conception, elle l’est singulièrement au moment où s’inaugure pour elle une participation active à la Rédemption. Mais là, de passive, elle devient active. Or le vouloir rédempteur du Christ intégra les trois modes associés à sa triple science :

« Il ne saurait être question d’une motion du vouloir du Christ selon les deux premiers de ces modes, qui sont d’ailleurs immuablement fixés par conformation au vouloir divin ; le Christ, connaissant le dessein providentiel par la science de Vision et par la science infuse, n’a pas cessé un seul instant de vouloir la Rédemption telle qu’elle s’est réalisée en fait ; du moins par le vouloir associé à ces sciences. En regard du vouloir rédempteur ainsi envisagé, Marie est toute passive elle en sait et en adore la réalité, elle en ignore la teneur exacte bien qu’elle en pressente les grandes lignes ; elle s’y conforme par la foi, achevant ainsi de le rendre efficace pour elle-même et pour toute l’Église. C’est cela qui est le principal : et du côté de Marie qui ne peut être co-Rédemptrice qu’en étant la première rachetée, et du côté du Christ en qui science acquise et vouloir de soumission ont évidemment pour fondement et pour centre les sciences supérieures et le vouloir qui leur correspond » (page 47).

Voici maintenant comment la co-Rédemptrice devient active et influe réellement sur le vouloir rédempteur. Le vouloir de Jésus, déterminé selon ses deux premiers modes par conformation à la Sagesse, a reçu selon son troisième mode cette même détermination, par la médiation de Marie. Approfondissons la psychologie humaine du Christ à la lumière de son Agonie :

« Le Non pas comme je veux, mais comme tu veux (Marc. XIV, 36) s’adresse au Père : et cette attitude de Jésus à l’égard du Père qui est plus grand que lui” (Jo. XIV, 28) paraît tout à fait normale. Elle n’en révèle pas moins, dans le jeu concret de la psychologie de Jésus, une fluctuation et une sorte de délibération. Cette délibération ne peut évidemment concerner que le vouloir de désir et de soumission ; mais le fait qu’elle existe montre que ce vouloir peut, en certaines circonstances, avoir à se chercher. La science acquise, qui le commande, peut demeurer provisoirement en suspens entre des données contraires ; et d’autre part les données supérieures, intelligibles ou volontaires, sont en fait inopérantes : le Christ a voulu qu’il en fût ainsi, puisque c’était là une condition sine qua non de la souffrance. Que ce moment de l’Agonie – qui est l’“heure” – fasse ressortir singulièrement le mystère du Christ, viator et comprehensor, c’est clair ; mais il montre que, selon le troisième de ses modes, le vouloir rédempteur peut être modifié, et pour autant peut être mû » (page 48).

Il n’y a donc aucune contradiction à ce que le vouloir rédempteur, dans la mesure et dans le moment où il est délibérant, trouve sa détermination propre en vertu de l’intervention de Marie. Par détermination propre, l’A. entend celle qui « appartient globalement au vouloir rédempteur réellement exercé, mais qui lui advient en propre par le vouloir de soumission » (page 49).

« Cela indique suffisamment que Marie a joué vis-à-vis de son enfant un rôle semblable à celui de toutes les mères. Or l’expérience montre que, dans l’épreuve, l’homme cherche spontanément et trouve habituellement auprès de ceux qui l’ont engendré le même appui qu’il en a reçu originellement : notamment pour redécouvrir et pour mettre en œuvre une rectitude qui déconcerte la spontanéité naturelle. Jésus délibérant a ”découvert” le dessein qu’il portait en lui, à la faveur de l’imperturbable désir de Marie » (id.).

Nous regrettons de ne pouvoir suivre l’A. dans tous les méandres de son exposé. Ce qu’on a dit suffit à montrer l’originalité de sa thèse. Dans sa perspective, la co-Rédemption subjective ne souffre aucune difficulté. On pourrait dire que, tout en la supposant, notre auteur ne la considère pas directement. Il s’agit de la part prise par Marie à la Rédemption objective, et le P. G. propose une solution qui devra satisfaire les théologiens avertis : « Si on admet la co-Rédemption par assimilation, il est clair que Marie fait tout ce que fait le Christ, mais d’une manière subordonnée.

« Dans la perspective que nous avons développée, l’opération de Marie ne peut être que concomitante à celle du Rédempteur. On tient ainsi simultanément deux vérités qui semblaient s’exclure : Marie participe à la rédemption objective” ; Marie n’exerce aucune médiation “physique” à l’égard des non-rachetés : cela ne convient qu’au Christ. Il est bien vrai que Marie agit sur l’Église à racheter ; mais c’est parce que son opération se trouve intégrée à celle du Christ, en prenant précisément pour le principal de ses objets le vouloir de désir et de soumission… »(page 57).

Et l’A. de conclure modestement : « On voit que la théorie que nous nous permettons de proposer à la réflexion théologique ne prétend pas éliminer les autres manières de voir : elle en assume le contenu positif et cela paraît être un argument en sa faveur » (page 57).

Thèse originale, dont certains aspects pourraient être discutés, dont le développement est parfois difficile à saisir, mais qui tranche singulièrement sur tant de banalités auxquelles certains mariologues nous astreignent parfois.

-----------------------------------------------------------------

Notes

[1] Dans les recensions et controverses théologiques, il est un usage répandu de désigner l’auteur d’un écrit recensé ou contredit, une fois qu’il a été bien identifié, par l’abréviation « A. » mise pour « Auteur ». Note de Quicumque.

[2] Cette expression qui signifie proprement la permanence indéfinie de l’aimantation après le courant qui l’a provoquée peut être appliquée au fomes peccati qui demeure dans l’homme même après le péché réparé et pardonné. « La cause cesse, l’effet demeure atténué mais indélébile : voilà en propre l’hystérésis. Le péché n’existe ni n’a jamais existé en Marie mais Marie appartient à une race pécheresse affectée du fomes peccati, même après la Rédemption ; le fomes, en Marie, est atténué, mais il en demeurerait quelque chose n’ayant aucunement raison de péché ; l’effet perdure, atténué et s’atténuant, sans la Cause : c’est très précisément l’hystérésis » (p. 489, note 1).

 

L’Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie I.

L'Immaculée Conception, clé des privilèges de Marie II.

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Sainte Vierge Marie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 30 novembre 2010 2 30 /11 /Nov /2010 22:27

[Valentin-Esprit Fléchier (1632-1710) commença à prêcher en 1670, et fut célèbre comme auteur d’Oraisons funèbres. Il a également laissé des mémoires, d’un style vif et pittoresque, sur les Grands jours d’Auvergne. Il fut nommé évêque de Lavaur et mourut évêque de Nîmes.]


Tune videbunt filium hominis venientem in nube
cum potestate magna, et majestate. Luc. xii.

Alors ils verront le Fils de l’homme venir sur une nuée,
avec une grande puissance, et une grande majesté.

 

Lorsque Jésus-Christ instruit ses disciples des funestes circonstances de son dernier jugement, il leur représente les passions des hommes, et le trouble universel de la nature ; ces guerres sanglantes, où les peuples armés les uns contre les autres pour satisfaire leurs propres haines, exécuteront les jugements de Dieu par avance ; ces divisions cruelles où citoyens contre citoyens, ruineront leur patrie par des meurtres et des parricides ; ces stérilités de la terre, qui consumeront de langueur ceux qui auront échappé à la fureur et à la violence des armes ; ces révolutions du ciel, où les astres obscurcis laisseront le monde dans l’horreur, dans la confusion et dans les ténèbres. Déjà les tombeaux seront ouverts, et les cendres des morts ranimées. Déjà s’avancera dans les airs cette fatale nuée qui doit servir de tribunal au souverain juge. Déjà ces vives lumières, qui, selon le prophète, sortent des yeux et de la face de Dieu quand il juge, perceront cette obscurité, et tout l’univers en suspens attendra l’arrêt décisif et public de son bonheur, ou de son malheur éternel. Je tire, avec saint Bernard, cette conséquence : quelle doit être l’exécution de ce jugement, si l’appareil en est si terrible ? et que sera-ce de Dieu, quand il punira, s’il est si redoutable quand il ne fait encore que menacer ?

Mais, lorsque le fils de Dieu paraîtra lui-même, alors on verra le néant des grandeurs humaines : un rayon de sa majesté effacera tout ce qu’il y a de gloire mondaine ; à lui seul appartiendront tout honneur et toute louange. Il n’y aura plus aucune différence de condition, que celle qu’y mettra la miséricorde, qui couronnera les uns, ou la justice qui punira les autres : grands et petits seront confondus ensemble, également humiliés, et s’accomplira cet oracle du prophète : Humiliabitur altitudo virorum, et exaltabitur Dominus solus in die illa.Dieu seul, en ce jour-là, sera grand. Grand pour les saints, qui verront en lui l’objet de leur éternelle félicité ; grand pour les réprouvés, qui tomberont devant cette majesté qu’ils ont si souvent offensée. Ils ne verront plus ce monde qu’ils ont tant aimé, il aura passé comme un songe. Ils ne verront plus ces richesses, dont ils faisaient tant de cas, le feu de la vengeance de Dieu aura consumé tous ces objets de leur convoitise. Ils ne verront plus leurs plaisirs que comme la matière de leur supplice. Tout leur spectacle sera réduit à se voir eux-mêmes, et à voir leur juge. Ils verront la difformité de leurs péchés d’un côté, et la justice de Dieu de l’autre. Ils n’ont pas voulu se connaître pour se corriger ; Dieu les fera connaître à eux-mêmes pour les confondre : ce sera le premier point de ce discours. Ils n’ont pas voulu user de la miséricorde de Dieu durant cette vie ; ils verront jusqu’où va sa justice en l’autre : c’est la seconde partie. Que ne puis-je vous dire, Messieurs, ce que Jésus-Christ disait à ses disciples : pour vous, quand ces choses arriveront, regardez en sûreté et levez vos têtes : Respicite, et levate capita vestra. Mais je crains que vous n’ayez pas sujet d’avoir en vos cœurs cette confiance, et je me contente de vous exhorter à lever avec moi les yeux au ciel, pour demander à Dieu les grâces qui nous sont nécessaires, par l’intercession de la Vierge, à qui nous dirons avec l’Ange : Ave, Maria.

 

 

Premier point

 

Une des principales circonstances du jugement universel sera la honte des pécheurs, lorsque Dieu, qui connaît le secret des cœurs, découvrira leurs consciences criminelles, à la vue et au jugement de toutes les nations assemblées : circonstance d’autant plus rude que nous sommes naturellement portés à cacher nos péchés, et que nous aurons un juge, dont les yeux pénétrants perceront jusqu’aux moindres impuretés dans nos âmes. L’Écriture est pleine de témoignages de cette vérité ; tantôt elle nous avertit qu’il n’y aura pas un péché secret qui ne devienne public, eût-il été caché sous les voiles les plus épais de la dissimulation, eût-il été enveloppé dans les replis les plus sombres d’un cœur hypocrite, eût-il échappé à la vue de tous les hommes, et de celui-là même qui l’a commis : Nihil occultum, quod non revelabitur.Tantôt elle nous exhorte à ne point juger des actions d’autrui, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, qui éclairera les ténèbres les plus épaisses, et rendra visibles les plus secrètes intentions des cœurs, afin que chacun reçoive de lui, ou l’approbation que sa vertu aura méritée, ou le blâme qu’il doit attendre de son vice : Qui revelabit abscondita tenebrarum, et manifestabit consilia cordium.Elle nous assure que nos péchés sont comptés, et que ce tas d’iniquités est réservé et scellé devant Dieu, pour le jour de sa vengeance : Nonne hæc condita sunt et signata ;en sorte que, de tant de discours frivoles, de regards impurs, de pensées extravagantes, de négligences affectées, de médisances mordantes, d’avarices sordides, d’impiétés secrètes ou manifestes, selon la dureté et l’impénitence du cœur des hommes, il se fait devant Dieu comme un trésor et un amas de colère, pour être découvert au jour de la vengeance, et de la révélation du juste jugement de Dieu : Secundum duritiam tuam, et impœnitens cor, thesaurisas tibi iram in die iræ, et revelationis justi judicii Dei,dit l’Apôtre.

Cette vérité est fondée sur ce que Dieu, qui voit tout, révélera tout, et qu’il sera par conséquent juge et témoin tout ensemble. Il y a cette différence entre les jugements des hommes et ceux de Dieu, que les premiers sont bornés dans leur connaissance, et longs dans leur discussion. La connaissance des hommes ne s’étend qu’aux actions extérieures, et aux péchés consommés, et ne va tout au plus qu’aux crimes qui troublent l’ordre visible de la société ; au lieu que Dieu pénètre dans le fond de nos actions, qu’il discerne non seulement le péché, mais encore l’intention du pécheur ; et que, découvrant le crime dans sa source et dans son principe, avant même qu’il soit accompli, il voit tous les dérèglements du cœur dans le cœur, et les malices de l’âme dans l’âme même, et juge les volontés criminelles comme les crimes effectifs. La justice humaine a des règles qui la contraignent dans ses fonctions, parce qu’elle a ses préventions, ses intérêts et ses faiblesses ; elle a des usages, et certain ordre qu’on lui a imposés pour la redresser. De là viennent les plaintes, les accusations, les tourments et ces autres formalités qui sont la voie ordinaire des connaissances humaines. Mais Dieu est lui-même sa loi et sa règle ; et comme il ne peut ni se tromper dans ses pensées, ni excéder dans ses jugements, ni ignorer la vérité, ni la dissimuler, il sera lui seul l’accusateur et le témoin, le juge et le vengeur de tous les crimes.

C’est pour cela que Jésus-Christ aura tous les droits et tout le pouvoir de juger, parce qu’il est par une attribution particulière la sagesse, la lumière et la vérité ; sagesse qui découvrira tous les détours de la dissimulation et de la fraude. Alors on verra ces calomnies conduites avec tant d’art pour opprimer un innocent ; ces moyens de parvenir par des injustices secrètes ; toutes les finesses de la prudence de la chair, ingénieuse à les inventer, ingénieuse à les couvrir : lumière qui se répandra sur le pécheur et sur le péché, pour confondre l’un et découvrir l’autre. À cet éclat, on verra les actions les plus humiliantes ; ces bassesses qu’on aurait voulu se pouvoir cacher à soi-même ; ces coups sourdement donnés pour ruiner la réputation ou la fortune d’un honnête homme : vérité qui séparera les réalités des apparences, et qui montrera le fond de nos actions, sans s’arrêter à la surface. Alors il n’y aura rien que de vrai ; ces vices, dont les flatteurs faisaient des vertus, dépouillés d’une enveloppe de réputation et de louange, reprendront leur forme, redeviendront vices. Ces richesses acquises si finement, l’industrie à part, ne seront plus qu’un amas de larcins et d’injustices. Ces amitiés qu’on croit si pures, quand on leur ôtera cette apparence d’honnêteté qui les couvre, paraîtront telles qu’elles sont, un vil commerce d’intérêt ou d’impureté. Ces aumônes, quand on effacera cette couleur de la charité qu’on leur donne, ne seront plus que de vaines ostentations, ou des compassions naturelles. Ces humilités qu’on admire, quand on aura levé le masque qui les couvre, ne seront peut-être que des vanités déguisées. Ces confessions et ces communions, dénuées des formes extérieures de la pénitence et de la piété, ne seront plus que ce qu’elles ont été, des coutumes sans réflexion et des bienséances sacrilèges. Soit que le péché ait laissé en nous une impression, ou, comme parle Tertullien, une flétrissure, comme une marque d’infamie gravée dans le fond de nos consciences, et qu’une lumière divine rendra toutes ces marques visibles et reconnaissables ; soit que Dieu, serrant le cœur des pécheurs, les obligera par la force de la Vérité à manifester devant lui, toutes leurs pensées, et tirera de leurs bouches criminelles des confessions forcées de leur vie et de leur conduite ; soit enfin que Dieu déclarera à chacun sa conscience et celle des autres, et imprimera dans leur imagination leurs fautes publiques ou secrètes : quoi qu’il en soit, quelque obscurité que vous ayez répandue sur vos actions, Dieu deviendra lumière pour les éclairer : Quascumque factis tuis umbras substruxeris, Deus lumen est.

La raison de cette conduite de Dieu dans cette dernière action de jugement, c’est qu’il est de l’accomplissement et de la perfection de sa justice de faire connaître à chacun le sujet de son salut ou de sa perte, et de justifier devant tout le monde la sentence qu’il sera prêt à prononcer. Je sais, Messieurs, que les jugements de Dieu sont toujours véritables, et qu’ils portent leur justification avec eux : Judicia Domini vera, justificata in semetipsa : parce qu’il ne cherche pas, dans la punition des hommes, une vaine ostentation de sa grandeur, mais des preuves de son équité suprême. Je sais que la volonté de Dieu et sa justice, c’est la même chose ; qu’il a une puissance de force, par laquelle rien ne peut lui résister, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni dans les enfers ; et une puissance de droit et d’autorité, par laquelle tout ce qu’il fait est rendu juste ; et qu’ainsi, soit qu’il punisse, soit qu’il récompense, quoique les causes de sa bonté ou de sa rigueur soient obscures, elles ne laissent pas d’être équitables. Il n’a qu’à s’en rendre compte à lui-même. Quis dicet tibi, quod fecisti ? aut quis stabit contra judicium tuum ? quis imputabit tibi si perierint omnes nationes ? Qui est-ce, mon Dieu, qui vous dira pourquoi jugez-vous ainsi ? Qui est-ce qui prendra la défense de ceux que vous condamnerez ? Qui est-ce qui vous imputera la perte des nations que vous avez faites ? Qui est-ce qui entreprendra de vous contredire, et de réformer vos jugements ? Toutefois, il veut par une conviction publique fermer la bouche aux impies, faisant voir à chacun les péchés de tous, et à tous les péchés de chacun en particulier ; il veut que sa justice soit reconnue, et que ceux qui la ressentiront ne puissent en disconvenir eux-mêmes, quand ils se verront tels qu’ils sont.

Car la plupart des hommes ou diminuent leurs péchés, ou les ignorent, ou les cachent. Quelles excuses, quelles justifications ne trouvent-ils pas ? S’ils sont puissants, ils croient qu’ils sont au-dessus des lois, et qu’on doit respecter leur autorité aux dépens même de la religion. S’ils sont obscurs, ils croient qu’il importe peu quelle vie ils mènent. S’ils commencent à pécher, ils prétendent que les premières fautes sont pardonnables ; s’ils continuent depuis longtemps, ils accusent la force de leurs mauvaises habitudes, dont ils n’ont pas voulu se rendre les maîtres. S’ils sont délicats, ils veulent qu’on les épargne et qu’on les ménage ; ainsi, affaiblissant dans leurs esprits leurs péchés, ils les regardent au dehors, ils les commettent sans crainte, et s’en accusent sans repentir ; ils vont tête levée aux pieds d’un prêtre. La moindre sévérité les offense. Il faut qu’un confesseur choisisse ses termes, de peur de blesser leur délicatesse ; et, dans un tribunal aussi sévère et aussi absolu qu’est celui de la pénitence, on dirait que le juge tremble devant le criminel, et qu’il lui demande comme une grâce de vouloir prendre quelque soin de son salut. Telle est l’indulgence des pécheurs pour eux-mêmes : on se flatte, on se déguise ; qui est-ce qui n’a pas une apologie toujours prête pour son péché dominant ? et qui est-ce qui ne se fait pas une espèce d’innocence par la comparaison de ceux qu’il veut croire plus méchants que lui ? qui est-ce qui ne tâche pas de s’aveugler soi-même et de corrompre sa propre conscience ? Il est donc juste qu’il y ait un jour de reconnaissance et de révélation, comme parle l’Écriture : In die agnitionis, in die revelationis,où chacun soit représenté à lui-même dans son état naturel ; où la vérité, qui est la forme et la règle des jugements irréprochables, soit la seule qui préside ; où toutes les fausses règles que nous avons appliquées à nos actions soient produites et redressées sur la règle infaillible et immuable de la loi divine, et où cette lumière que nous avons tant de fois étouffée, en nous justifiant à nos propres yeux, nous découvre tout entiers à nous-mêmes, afin que Dieu soit justifié, et que ses jugements soient hors d’atteinte : Ut justificeris in sermonibus, et vincas cum judicaris ; et que l’homme reconnaisse, et la grandeur de ses péchés, et la vanité des excuses qu’il recherche pour les affaiblir.

Ce serait peu s’il ne faisait qu’excuser ses fautes ; mais malheureusement il les ignore. Il y a deux sortes d’ignorance ; l’une est presque nécessaire et inévitable, l’autre est volontaire et affectée : la première est la suite et la peine du premier péché. Ce sont ces nuages qui s’élèvent dans nous, qui nous cachent ordinairement certains endroits de nous-mêmes, quelque soin que nous prenions de nous connaître ; certains désirs cachés dans le fond de l’âme, qui sont aussi invisibles et aussi imperceptibles que l’âme même, qui les cache et les retient sans qu’elle s’en aperçoive. Ce sont ces mystères d’iniquité qui se passent en nous, que nous ne découvrirons jamais, si l’esprit de Dieu n’y entre et n’y porte sa lumière. C’est pour cela que l’Écriture, après avoir dit que les voies de Dieu sont impénétrables, nous avertit que celles de l’homme le sont aussi, parce que comme il y a en Dieu une profondeur de lumière et de sagesse qui est impénétrable aux hommes et aux anges, il y a aussi dans l’homme, depuis qu’il s’est déréglé, une profondeur de ténèbres et d’égarement qui le fait agir d’une manière incompréhensible aux autres et à lui-même. C’est ce qui faisait dire au roi prophète : Seigneur, ne vous souvenez pas de mes ignorances : Ignorantias meas ne memineris ; comme s’il eût dit : Je travaille, Seigneur, à détruire en moi ces grandes passions qui m’agitent ; comme elles se font sentir, elles se font pleurer ; aussi je m’en défends, et je les combats : mais pour ces passions inconnues que j’entretiens en moi sans le savoir, c’est à votre miséricorde à les pardonner ; c’est à votre grâce et puissance à détruire ces ennemis cachés qui me peuvent nuire, et dont je ne puis me défendre.

L’Écriture sainte nous enseigne qu’il faut gémir dans la vue de ces ignorances, et le Saint-Esprit, dans les livres de l’ancienne loi, a prescrit les règles et la forme des sacrifices pour expier ces fautes inconnues avant que Dieu les montre et les punisse dans son jugement. Mais il y a une ignorance affectée et volontaire, qui ne vient pas d’un défaut de lumière, mais d’un défaut de soin et de réflexion. C’est cet aveuglement que nous faisons nous-mêmes, quand nous négligeons de connaître nos devoirs, de peur que l’obligation que nous aurons de les accomplir, ne nous presse trop quand ils seront une fois connus, et que nous ne soyons contraints de renoncer à nos passions ;ou que nous ne tombions dans un remords incommode qui trouble notre repos et notre plaisir, comme s’il n’y avait point de jugement, et s’il était permis de vivre au hasard.

En effet, qui sont ceux qui font réflexion sur leur conduite ? Qui sont ceux qui ont l’intelligence de leurs péchés : Delicta quis intelligit ?Les uns nous échappent, dit saint Augustin, ou par le peu de précautions que nous avons à les éviter, ou par la facilité que nous avons à les commettre : nous échappons aux autres, en résistant, pour contenter nos passions, à nos lumières, ou en nous faisant de faux principes, ou pour en diminuer l’injustice, ou pour en effacer le souvenir. Quelqu’un songe-t-il aux péchés d’usage et d’emploi ; profite-t-on du temps qu’on a pour gagner une éternité ; quelle partie en donne-t-on à son salut ? Le jeu, la conversation, les affaires ne font-ils pas l’occupation de la plupart, je dis des honnêtes gens selon le monde ? Toute leur vie se réduit à des spectacles qu’on a vus, à des compliments qu’on a faits, à des visites qu’on a rendues, à des nouvelles qu’on a, ou apprises, ou débitées ; ils passent sans scrupule ces années d’amusement qu’interrompent à peine quelques bienséances de religion, que le monde même demande, quelques remords qu’une réflexion importune aura tirés d’un cœur lassé peut-être de ses plaisirs, et quelques soupirs que le danger d’une mort prochaine arrachera de leur esprit affaibli, et de leur conscience effrayée. Cependant on rendra compte à Dieu de tant de vains et inutiles moments : et si Jésus-Christ dans son Évangile nous assure qu’une parole oiseuse sera rigoureusement condamnée et punie, que sera-ce d’une vie qui n’aura été qu’une longue et stérile oisiveté ? Quel usage fait-on des biens du monde ? on s’en sert pour entretenir la vanité, par des dépenses excessives, ou pour satisfaire son avarice par des épargnes accumulées. On ne s’informe ni des malheurs du temps, ni de la misère des pauvres. On croit n’être grand et n’être riche que pour soi. Pourvu qu’on ne prenne pas le bien d’autrui, on croit pouvoir innocemment abuser du sien. Tantôt il faut soutenir sa qualité, tantôt il faut amasser pour ses enfants ; ainsi on se fait de son avarice une vertu de sa condition, et l’on veut être prudent, quand il faut être charitable. Cependant tout jugement semble se réduire à cela : Esurivi, et non dedistis mihi manducare. Personne n’y fait réflexion : Delicta quis intelligit ? Y a-t-il quelqu’un qui s’examine sur ses péchés de conversation ? À quoi aboutissent tous les entretiens d’aujourd’hui, sinon à s’amuser aux dépens d’autrui, et à se jouer de la réputation les uns des autres ? C’est l’agrément de ceux qui parlent, c’est le plaisir de ceux qui écoutent ; sans cela les conversations tarissent, le monde n’a plus d’esprit ; avec cela chacun plaît, chacun s’insinue, chacun s’exprime heureusement ; ce vice est devenu si commun, qu’on est parvenu à ne s’en apercevoir presque plus : on s’est fait un point de sincérité et de bonne foi, de ne se rien dissimuler de ce qui est désavantageux à ceux dont on parle. Les oreilles se sont accoutumées à cette espèce de langage, si peu charitable et si peu chrétien ; tout consiste aux manières ; car encore veut-on dans les péchés, même les plus cruels, garder quelque apparence de politesse. Une médisance grossière et insupportable, c’est déchirer sans pitié la réputation du prochain, c’est assassiner son frère inhumainement. Un honnête homme sait mieux vivre, il empoisonne avec art tous les traits de sa médisance, il commence un discours sanglant par une préface flatteuse, et disant d’abord du bien, pour faire mieux valoir le mal qu’il va dire, il pare la victime qu’il veut égorger, et croit qu’il est plus innocent, quand il jette quelques poignées de fleurs sur l’autel qu’il veut ensanglanter de son sacrifice.

Ceux mêmes qui se piquent de piété ne sont pas exempts de ce vice. Et cependant l’injure qu’on fait au prochain, la difficulté de la réparer, l’impression et le progrès que fait d’ordinaire une médisance, qui sert d’instrument à la passion des uns ou de nourriture à la malice des autres, et toutes les conséquences dont on est responsable, devraient faire trembler : Delicta quis intelligit ?Qui est-ce, dit saint Chrysostôme, qui connaît ou qui veut connaître les péchés de son état et de sa profession ? soit parce qu’étant plus conformes à nos inclinations, ils nous deviennent plus familiers, soit parce qu’étant plus souvent réitérés, ils ne se font presque plus sentir ; soit parce qu’ils ont plus de proportion avec nous, nous les prenons souvent pour des droits, et pour des dépendances de notre emploi. Les magistrats qui ont la justice entre les mains, lorsqu’ils la font pencher du côté du sang, de l’amitié, de la faveur, ou de la brigue ; lorsqu’ils donnent un tour favorable, ou pernicieux aux affaires, en les montrant du bon ou du mauvais côté ; lorsque par des longueurs infinies, ils lassent la patience des malheureux, ils croient que c’est un droit de leur état, et qu’ils sont maîtres de la justice ; ils paraîtront devant le tribunal de Jésus-Christ, et leurs injustes jugements retomberont un jour sur eux-mêmes. Combien les personnes qui sont consacrées à Dieu font-elles de fautes sans qu’elles s’en aperçoivent ! Combien d’infidélités à Dieu, combien de dérèglements dans leurs paroles ! combien de fois blessent-ils la conscience des faibles, par les mauvais exemples qu’ils leur donnent ! À quels usages destinent-ils les biens dont ils ne sont que les dispensateurs et les économes ? Quel soin ont-ils d’instruire les ignorants, et de ramener à Dieu ceux qui s’égarent ? Ils voient le crédit que leur donne leur dignité, et ne connaissent pas les devoirs ni les dangers de leur ministère : Delicta quis intelligit ?

Pour confondre tant de sortes de pécheurs, et pour leur faire voir ce qu’ils ont ignoré, Dieu descendra lui-même, dit le prophète : Ecce vigil, et sanctus de cœlo descendit,attribuant au souverain Juge deux qualités, la vigilance et la sainteté, pour marquer que ni l’éloignement, ni les ténèbres, ni le silence, ni le secret, n’auront rien pu dérober à sa connaissance, et que rien de profane, rien de mondain, rien d’injuste, n’aura pu être supportable à sa sainteté ; et qu’ainsi il couvrira les impies de confusion, en devenant leur juge, et les obligeant eux-mêmes à devenir leurs accusateurs ; ce qui fera une des plus rigoureuses peines du jugement.

Il n’y a rien de si triste que la vue de nos péchés, quand ce n’est pas la miséricorde de Dieu qui nous les montre, pour nous exciter à l’humilité et à la pénitence. Jésus-Christ nous apprend que tous ceux qui font le mal ne peuvent souffrir la lumière, parce qu’elle les humilie, et qu’elle leur découvre ce que leur amour-propre leur veut cacher : Omnis qui male agit odit lucem, et non venit ad lucem, ut non manifestentur opera ejus.Le roi-prophète proteste qu’il ne peut avoir ni paix ni repos dans son âme, tant que ses péchés, comme des spectres importuns, lui apparaîtront au milieu même de ses plaisirs : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum ;et la plus grande menace que Dieu fasse au pécheur, c’est de le représenter à lui-même : Arguam te, et statuam contra faciem tuam.Aussi qui est-ce qui ne cherche pas à se répandre au dehors, et à perdre le souvenir de soi-même par une vaine application aux choses extérieures ? D’où vient que les hommes vivent dans une agitation perpétuelle, qu’ils s’occupent d’affaires, de sciences, de jeux, de désirs, d’espérances ? d’où viennent ces soins qu’on a, ou qu’on se fait quand on n’en a pas ; ces vues qu’on porte toujours hors de soi, de peur de tomber dans la connaissance de ses défauts ; cette avidité de divertissements qui dissipent l’imagination, et qui la détournent sur des objets étrangers ? D’où viennent cette horreur qu’on a de la solitude, parce que, n’étant plus frappés de cette grande diversité d’objets, on se trouve réduit à vivre avec soi et à penser à soi ; ces amusements qu’on cherche, non pas tant pour le plaisir qu’on y trouve, que parce qu’on y perd le chagrin de réfléchir sur ses actions ? Enfin, soit que l’âme qui n’est pas attachée à Dieu ne trouve rien en elle qui la contente, soit qu’elle craigne de perdre ses plaisirs, si elle se donne le temps d’en apercevoir le vide, soit qu’ennuyée de sa condition depuis le péché, elle évite le dégoût et l’amertume que lui donnerait l’attention qu’elle ferait sur elle-même ; il arrive qu’on se fait un art de s’oublier, au lieu de se faire une étude de se connaître. On croit avoir gagné les jours et les moments qu’on se dérobe à soi-même, et par une contradiction difficile à comprendre, l’homme qui s’aime tant ne se peut souffrir, lui qui rapporte tout à soi, ne fait aucun retour sur lui-même ; il se cherche et se fuit ; il veut tout savoir, et ne craint rien tant que de se connaître.

Que si on a tant de peine à s’examiner quand on peut se corriger, et quand on jouit toujours du plaisir du péché, quel supplice sera-ce donc pour les pécheurs, quand ils se verront tels qu’ils sont, lorsqu’une lumière importune leur représentera une idée effrayante d’eux-mêmes, idée qui formera, non pas une humilité de pénitence, mais une humiliation de désespoir. Ils verront leurs péchés, non pas comme la matière de leurs plaisirs, mais comme le sujet de leur damnation. La flatterie ne les colorera plus, l’amour-propre ne les dissimulera plus, l’impunité ne les assurera plus, l’autorité ne les soutiendra plus, les ténèbres ne les couvriront plus, la pénitence ne les réparera plus, le sang de Jésus-Christ ne les effacera plus ; il n’y aura plus que la vérité qui les découvrira, la loi de Dieu qui les condamnera, la justice qui les vengera, et l’endurcissement qui les entretiendra jusqu’à la fin.

Que nous reste-t-il à conclure ? sinon qu’il faut vous épargner cette honte. Dieu vous connaîtra tel que vous êtes pour vous punir ; connaissez-vous tel que vous êtes pour vous corriger. Faites vous-même aujourd’hui, par sa miséricorde, ce qu’il vous menace de faire un jour par sa justice. Travaillez à vous guérir, et non pas à vous cacher ; et, si vous ne pouvez voir sans chagrin le misérable état où vous êtes, ne cherchez pas de vaines consolations à vos maux ; cherchez plutôt de véritables remèdes. Mais ce n’est pas assez d’appréhender cette honte ; il faut craindre la justice de Dieu dans son jugement, si nous abusons en ce monde de sa miséricorde : c’est ma seconde proposition.

 

 

Deuxième point

 

L’Écriture sainte ne recommande rien tant que de craindre Dieu, et d’appréhender ses jugements. Elle nous apprend que c’est là le commencement de la sagesse, parce que le pécheur, qui s’est éloigné de Dieu, pour avoir été trop sensible au plaisir du péché, n’y retourne d’ordinaire que par un vif ressentiment de la peine qu’il a méritée, et que, comme le mépris de sa bonté, ou la fausse confiance en sa miséricorde est souvent le principe du dérèglement, l’appréhension de sa justice est aussi la première partie du repentir. Tantôt elle nous assure que nous ne pouvons être justifiés sans la crainte : Nam qui sine timore est, non poterit justificari ;car la crainte introduit la charité, qui est la véritable justice, et, après avoir dompté l’orgueil de l’homme par les menaces, le soumet volontairement à la loi de Dieu par l’espérance et par l’amour des promesses. Tantôt elle nous déclare qu’il n’y a que les âmes craintives qui aient sujet d’espérer dans les derniers jours : Timenti Dominum bene erit in extremis,parce qu’ayant été vivement frappées du malheur qu’elles devaient craindre, elles auront pris soin de le prévenir, et de l’éviter.

Ne nous flattons pas, Messieurs ; c’est là la voie du salut qui nous est marquée. Les pécheurs n’aiment pas à songer à ce qui les inquiète ; ils éloignent de leur esprit tout ce qui peut troubler leur repos et leur confiance : la considération de la mort, de l’enfer, et celle du jugement dernier, sont pour eux des méditations trop mélancoliques ; et, jugeant bien qu’ils ne pourraient attendre de la justice de Dieu que des châtiments et des supplices, ils ne le regardent que du côté de sa miséricorde, dont ils se promettent toujours les grâces qu’ils ne se mettent pas en état de recevoir. Ainsi ils secouent le joug de la crainte ; c’est même le défaut de certains dévots, qui, se croyant plus spirituels qu’ils ne sont, s’imaginent qu’il ne convient qu’aux grands pécheurs, ou aux âmes basses et grossières, de s’appliquer à ces objets de frayeur. Ils ne veulent nourrir leur dévotion que d’amour et de confiance, ils s’entretiennent dans une fausse paix, dans la poursuite d’une perfection imaginaire. Ils sont d’autant plus faibles, qu’ils veulent faire les magnanimes ; et, sous prétexte de charité satisfaisant leur amour-propre, ils ne parviennent pas à aimer Dieu, et se dispensent de le craindre.

Cependant toute l’Écriture travaille à nous remettre ces pensées terribles devant les yeux, et les Saints ne les ont pas trouvées trop grossières ni trop rebutantes pour eux, mais très salutaires et très efficaces. Je sais bien que le premier dessein de Dieu est d’aimer ses créatures, et d’en être aimé, et que ce n’est que par accident qu’il les punit, et qu’il s’en fait craindre. Depuis que nous sommes pécheurs, il nous menace comme criminels. Il a pour nous, dit Tertullien, la bonté de père et l’autorité de maître, il veut être aimé par religion, et craint par nécessité ; en quoi nous devons adorer sa Providence, qui, dans les occasions, et dans le penchant du péché où nous sommes, veut bien opposer ses jugements comme une digue à nos passions ; il nous fait une vertu de l’appréhension de nos peines, et exerce sur nous une espèce de miséricorde par la crainte même de sa justice.

Or, cette justice ne paraîtra jamais plus terrible qu’en son dernier jugement ; toutes les qualités divines de Jésus-Christ se manifesteront ; toute sa grandeur accompagnera, pour ainsi dire, sa justice ; tous ses attributs éclateront : sa puissance, il ressuscitera tous les hommes : son immensité, il se rendra présent en tous lieux : son éternité, il rappellera tous les temps : sa sainteté, il séparera les bons d’avec les méchants : sa colère, il se vengera des impies : sa sagesse et sa vérité, il ouvrira tous les cœurs, et pénétrera toutes les consciences : et, comme son intelligence infinie ne laissera rien de caché, sa sévérité inflexible ne laissera rien d’impuni. Alors on verra un juge incorruptible, impitoyable, qui jugera sans exception, qui condamnera sans miséricorde, et qui jugera sans ressource. Expliquons ces vérités en peu de mots.

Une des principales règles que le sage donne pour l’intégrité des jugements, c’est de considérer l’action, non pas la personne qu’on doit juger : Cognoscere personam in judicio, non est bonum.Parce que si le juge ne met sous ses yeux ce voile mystérieux qu’on donne à la justice, il peut se laisser affaiblir, ou par la crainte de ceux dont l’autorité lui peut nuire, ou par la considération de ceux dont l’amitié lui peut être utile ; et ainsi préférer ces personnes à la vérité, abandonner la vertu quand elle n’est soutenue que par elle-même, et absoudre l’injustice pour flatter l’injuste qui la commet ou qui la protège. Or, qui ne sait que Dieu est exempt de ces faiblesses ? On ne peut ni le préoccuper, ni le surprendre. Il ne peut être ni gagné par les persuasions, ni fléchi par des prières étudiées, ni étonné par la puissance, ni touché par l’amitié ; tous les hommes également et sans distinction sont soumis à son pouvoir et à sa justice : Non enim subtrahet personam cujusquam Deus, nec verebitur magnitudinem cujusquam, quia pusillum et magnum fecit ; où l’on peut remarquer trois causes de sévérité générale. La première est, l’équité de Dieu, qui fait que l’injustice lui déplaît en quelque sujet qu’elle se rencontre, et que son indignation tombe toujours sur le péché, de quelque qualité que soit le pécheur. Pour nous, qui ne connaissons ni le péché ni l’injustice, il nous arrive souvent, dit saint Augustin, de haïr les hommes à cause des vices, ou d’aimer les vices à cause des hommes. Il prend souvent des zèles indiscrets et des aversions capricieuses ; on se choque, on se scandalise ; un rapport, un intérêt, une incivilité, une défiance nous font passer de la haine des mœurs à celle de la personne ; ce n’est pas tant l’intérêt de Dieu que nous regardons que le nôtre. Souvent, si nous examinons bien, ce que nous croyons zèle est une vengeance, et sous une apparence de justice, nous découvrons un défaut de patience ou de charité. Au contraire, souvent nous aimons les vices à cause des hommes ; il prend des inclinations aveugles : on se prévient, on s’attache, on a des yeux indulgents pour ceux qu’on aime ; quelque critique qu’on soit d’ailleurs, quand on ne peut leur donner la perfection qu’on voudrait, on leur ôte du moins les défauts autant qu’on peut, on veut justifier l’attachement qu’on a pour eux, en justifiant toute leur conduite, On se fait un point d’honneur de ne pas montrer et de ne pas connaître soi-même qu’on soit trompé ; et, de peur qu’on ne fasse tort à la personne, on aime mieux faire grâce à son péché. De là viennent ces condescendances qu’on a pour les volontés injustes des pécheurs, ces timidités qui empêchent les bons avis, les sages conseils et les autres offices de la charité chrétienne ; ces flatteries qui entretiennent la vanité ou qui la produisent ; ces partis qu’on prend sans raison, et souvent même contre la raison. C’est que nous n’avons pas l’idée qu’il faut du péché, et que nous sommes attachés par nos passions aux personnes qui le commettent : mais il n’y a point auprès de Dieu d’acception de personnes ; il n’agit que par sa justice, il ne haïra que le péché.

La seconde raison, qui fait que Dieu ne fera aucune distinction, c’est sa souveraineté et son indépendance, qui, le mettant au-dessus de toute crainte et de toute espérance, le rendent inflexible et inexorable à toute injustice : Nec verebitur magnitudinem cujusquam.La troisième, c’est cette égalité de droit et de puissance qu’il a sur les créatures, par laquelle il jugera les faibles et les puissants, parce qu’il a créé les uns et les autres, et qu’il brisera d’une même main ces vases qu’il a faits d’or ou d’argile, quand ils auront été profanés. Tous les pécheurs donc paraîtront devant son tribunal : ces riches qui méprisèrent les pauvres ; ces pauvres qui attentèrent contre les riches ; ces pasteurs qui ne veillèrent pas sur leurs troupeaux ; ces troupeaux qui n’écoutèrent pas la voix de leurs pasteurs ;ces âmes vaines et curieuses qui inventèrent les erreurs ; ces âmes simples et crédules qui les suivirent. Tous ces criminels seront jugés sur la même règle, et se trouveront enveloppés dans la même sentence de condamnation, chacun selon la proportion de ses crimes.

Comme il n’y a qu’une loi, une foi, un baptême, il n’y aura qu’un même jugement, une même récompense, un même supplice. Malheur à ceux qui se seront fait en ce monde des titres vains et imaginaires de distinction dans la poursuite de leur salut ! Malheur à ceux qui auront vécu comme s’il y eût eu pour eux un Évangile plus doux et plus relâché ! Malheur à ceux qui, parce qu’ils commandaient aux autres hommes, auront fait, comme s’ils étaient moins obligés d’obéir à Dieu ! S’il y a quelque distinction, ce sera qu’ils seront jugés plus sévèrement. L’Écriture sainte ne s’est jamais exprimée avec plus de force que sur cette partie du jugement qui regarde les grands du monde : tantôt que les anathèmes et les malédictions du ciel seront lancés sur les montagnes, que le jour du Seigneur tombera sur les tours de Samarie, que sa voix brisera les cèdres du Liban : tantôt elle s’explique sans figure, que ce jugement sera terrible pour ceux qui ont quelque intendance sur les autres : Judicium durissimum his qui prœsunt, fiet ; qu’il aura de la miséricorde pour les pauvres, mais qu’il punira les puissants de toute sa justice, et de toute sa puissance : Exiguo conceditur misericordia, potentes autem potenter tormenta patientur.

Il vous jugera, Messieurs, selon vos qualités et selon vos charges. Vous lui répondrez de sa grandeur, dont vous avez été la représentation et l’image ; de sa puissance, dont vous étiez les dépositaires ; de sa justice, dont il vous avait fait les ministres ; de sa religion, dont vous deviez être les protecteurs, Vous rendrez compte des passions qu’on vous inspirera, de celles que vous fîtes naître ; des péchés que vous avez faits, et des grâces qu’il vous a faites ; des soins que vous avez eus pour vous, de l’indifférence et du mépris que vous avez pour les autres ; de ce que vous fîtes aimer, de ce que vous fîtes souffrir ; de ce que vous accordâtes à la faveur, de ce que vous refusâtes au mérite ; de la dissipation de vos biens et des charités qui s’en pouvaient faire ; des vices que vous pouviez arrêter par votre autorité, des vertus que vous pouviez produire par vos exemples. Votre chute sera plus grande, parce que vous avez été plus élevés : vous aurez moins d’excuses, parce que vous aviez plus de connaissance : vous avez eu plus de devoirs à accomplir, et vous aurez plus de sujets et plus de peine à vous justifier : vous avez eu plus d’occasions de faire du mal, et vous serez plus tourmentés : vous avez eu plus de moyens de faire du bien, et vous serez moins excusables : vous étiez plus accoutumés à vos aises et à vos plaisirs, les peines du châtiment seront plus sensibles : vous avez reçu plus de bienfaits, et votre ingratitude sera plus grande. L’excellence de votre condition ne fera que vous rendre plus punissable. Les flatteries qu’on vous dit et que vous cherchez ne feront qu’augmenter votre confusion, et l’impunité dont vous jouissez ne fera que renforcer vos supplices. Ne prétendez donc pas de distinction, ni de faveur du souverain juge.

Non seulement ce jugement se fera sans distinction, mais encore sans miséricorde. Il n’y a point de religion qui ne reconnaisse que l’homme est pécheur, et qu’il est sujet à la colère du ciel ; l’un naît du sentiment perpétuel de la conscience, l’autre vient de l’expérience de tous les siècles. Il est difficile de n’être pas convaincu de ces deux vérités. Mais plusieurs ont abusé de cette connaissance, en séparant ces deux choses qui doivent être inséparables : car les uns ont regardé les châtiments de la justice de Dieu détachés des crimes des hommes, et se sont formé l’idée d’une divinité cruelle et impitoyable, qui se plaît à faire des malheureux, et à montrer sa puissance en détruisant ses propres ouvrages. Les autres, au contraire, ont regardé les péchés des hommes, seuls, et détachés des châtiments de la justice divine, et se sont formé l’idée d’une divinité molle et négligente, qui, n’ayant pas la force ou le soin de punir les méchants, abandonne tout au hasard, et demeure dans une faible indifférence pour le bien et pour le mal. La religion chrétienne, qui seule donne une parfaite connaissance de Dieu, nous apprend à joindre ces deux objets, à ne regarder le châtiment que par rapport au péché qui l’a précédé, et à ne considérer le péché que par rapport au châtiment qui le suit infailliblement, et nous fait concevoir un Dieu bon et miséricordieux, qui aime ses créatures ; mais pourtant juste, ennemi du péché et de l’injustice. Ce sont les idées qu’il faut avoir de Dieu, souverainement bon et souverainement juste ; et, parce qu’une justice sans bonté causerait notre désespoir, qu’une bonté sans justice attirerait notre mépris, il est convenable qu’il tempère sa justice par les effets de sa bonté, et qu’il fasse respecter sa bonté par les effets de sa justice.

Cependant il me semble, Messieurs, que Dieu sépare l’exercice de ces deux attributs dans sa conduite à l’égard des pécheurs. En cette vie il les souffre, il les appelle, il les attend, quoiqu’ils ne le méritent pas, quoiqu’ils soient ses ennemis, quoi qu’ils continuent de l’offenser ; il déploie sur eux, dit l’apôtre, les richesses de sa bonté, et de sa longue patience, divitias bonitatis, patientiæ et longanimitatis. Sa miséricorde agit toujours et sans relâche, et sa justice tout au plus par reprise et par intervalle ; l’une est comme le soleil, qui nous fait tous les jours ressentir ses influences ; l’autre est comme la foudre, qui ne tombe que rarement : la justice punit quelques méchants en ce monde, afin qu’il paraisse que sa providence gouverne tout. Elle laisse plusieurs crimes impunis, afin qu’on sache qu’il y a un jugement à venir, auquel il réserve la punition. On peut dire même, avec saint Augustin, que la miséricorde agit toute seule ; que s’il nous châtie, s’il nous envoie des afflictions et des souffrances, c’est une espèce de miséricorde qu’il exerce sur nous, pour nous détacher du monde, pour nous ramener à lui, et pour faire de ces peines, une partie de notre pénitence. Mais, quand la mort surprend les pécheurs dans leur endurcissement, Dieu n’exerce plus que sa justice sur eux, en les privant par une dernière condamnation de toute espérance des grâces dont ils auront si longtemps et si indignement abusé.

Ne vous flattez donc pas, vous qui dites toujours que Dieu pardonne facilement, et qu’il est plus miséricordieux qu’on ne pense : vous croirez-vous alors bien justifiés, en disant : Nous avions cru que Dieu était bon. Vous ne vous trompiez pas, il fallait bien qu’il fût bon, quand, sous une feinte réconciliation, vous entreteniez ces inimitiés, et que vous alliez présenter jusqu’au pied des autels, où ce Dieu de la paix réside, un cœur plein d’aigreur et de sentiments de vengeance. Il fallait bien qu’il fût bon, quand, par des maximes impies et des railleries profanes, portant partout la froideur et le dégoût de la piété, vous étouffiez dans le fond des âmes crédules les semences de religion, qu’une bonne éducation y avait mises. Il fallait bien qu’il fût bon, quand vous passiez votre vie à recueillir ou à semer des bruits scandaleux, sans épargner ceux que leur piété devait vous faire respecter, et que leur caractère au moins devait vous rendre vénérables. Mais deviez-vous être méchant, parce que Dieu était bon ? parce qu’il était patient, fallait-il vous opiniâtrer à lasser sa patience ? Non, non, s’il était bon, il fallait l’aimer et le servir, il fallait craindre de lui déplaire, il fallait l’imiter et devenir bon comme lui, il fallait se garder de l’obliger à devenir sévère et impitoyable. Sa bonté n’était pas une permission pour faire le mal, mais un secours pour faire le bien ; ce n’était pas un sujet de libertinage, mais un motif de conversion. Ignoriez-vous que la patience de Dieu, selon saint Paul, vous invitait à la pénitence ; et qu’au lieu de dire, si Dieu n’était pas si miséricordieux, il faudrait le servir plus fidèlement ; il fallait dire, on ne peut le servir trop fidèlement parce qu’il est miséricordieux.

La justice alors prendra le soin de venger la miséricorde offensée. Dieu ne verra plus le pécheur comme un malheureux, que sa misère aura rendu l’objet de ses compassions ; mais comme un criminel que son crime aura rendu l’objet éternel de sa haine. Il invoquera Dieu, et Dieu ne l’exaucera plus ; il souffrira, et Dieu ne le soulagera plus ; il cherchera Dieu, et il ne le trouvera plus. Ce qui pourrait, ce semble, diminuer la terreur de cette justice, c’est que l’Évangile nous apprend qu’elle sera exercée par Jésus-Christ : et Jésus-Christ n’est-il pas le Sauveur des hommes ? Mais j’ose dire que c’est là l’endroit le plus terrible du jugement : quelle sera la crainte des impies, quand ils verront en Jésus-Christ tous les moyens de se sauver, toutes les causes de leur condamnation ; son salut qu’ils ont refusé, ses lois qu’ils ont violées, ses bienfaits qu’ils ont méprisés, ses exemples qu’ils ont rejetés, son alliance qu’ils ont déshonorée ? Rien ne leur sera si sensible que d’avoir pour juge celui qu’ils ont tant offensé, et qui leur a fait tant de bien. Rien ne leur fera tant connaître la grandeur de leurs péchés, que de voir celui qui les a tant aimés, que de vouloir mourir pour eux, qui les jugera lui-même indignes de tout pardon.

Ils seront donc condamnés sans miséricorde ; mais encore ils seront punis sans ressource. Dieu exerce sur nous deux sortes de jugements ; l’un est un jugement d’épreuve, l’autre est un jugement de décision. Le premier se fait lorsque Dieu descend dans nos consciences, et qu’il y dresse son tribunal, et nous cite devant lui pour y rendre compte de nos actions. Alors une âme s’ouvre à lui tout entière ; ses lois lui servent de règle, nos propres pensées sont nos accusateurs, et nos œuvres sont nos témoins, qui déposent contre nous-mêmes ; il nous montre nos fautes, et il nous condamne. Mais l’arrêt qu’il prononce contre nous, est un arrêt conditionnel et révocable ; l’exécution en est suspendue. Toute la vie de l’homme à l’égard de Dieu est un temps de vocation et de patience : il lui tend les bras de sa miséricorde, et il est prêt à le recevoir dès qu’il retournera à lui… Ce n’est pas qu’il y ait en Dieu du changement, ou de l’inconstance ; car il demeure toujours dans sa première volonté de pardonner à l’homme, s’il se convertit : ainsi il est toujours égal à lui-même ; le droit de sa justice est toujours qu’il punira le pécheur s’il ne se repent ; mais il reste toujours un droit de sa miséricorde, qui est qu’il lui pardonnera s’il rentre en lui-même, et s’il se convertit. Mais il y a un jugement de décision que Dieu exerce en secret au jour de notre mort, et qui se manifestera au jour de la vengeance universelle : la sentence est irrévocable, et l’exécution en est prompte et infaillible. Les voies de la pénitence sont fermées ; car le péché étant de sa nature une privation de vie spirituelle, l’homme qui y demeure, demeure en la mort, selon les termes de l’Écriture : et, quand il manque à réparer ses fautes dans le temps de la rémission et de la grâce, elles deviennent irréparables dans le temps de la vengeance ; en sorte qu’étant jointes à la justice de Dieu, et enveloppées dans la sentence de leur condamnation, elles peuvent être toujours punies ; mais elles ne peuvent jamais être expiées.

Ce jugement étant donc si redoutable, d’où vient qu’il fait si peu d’impression dans nos esprits ? Est-ce qu’il n’est pas certain ? Toutes les Écritures l’annoncent, Jésus-Christ lui-même en a marqué toutes les circonstances, et s’il vous reste un peu de foi, vous savez bien que c’est un mystère où il y va de votre éternité, sur la recherche de votre vie. Pouvez-vous désavouer vos péchés ? pouvez-vous douter de la puissance et de la justice de Dieu ? Et quelle conséquence tirez-vous de ces choses jointes ensemble ? Est-ce que vous croyez ce jugement éloigné ? Le Père céleste nous a caché les moments pour nous tenir dans une sollicitude continuelle ; mais après tout le monde finit pour nous quand nous finissons pour le monde ; il n’y a qu’un moment entre la mort et nous, et il n’y a rien entre la mort du pécheur et une éternité malheureuse. Y a-t-il donc de la sagesse à vivre sans précaution ? Jésus-Christ nous apprend qu’il viendra de nuit et subitement pour nous surprendre ; en quel état voulez-vous qu’il vous trouve ? Voudriez-vous que ce fût dans le moment que vous méditez cette vengeance ? Voudriez-vous que ce fût en ce temps où, occupés du désir de voir et d’être vus, vous nuisez partout au salut d’autrui, et vous hasardez du moins le vôtre ? Voudriez-vous que ce fût au milieu de ces divertissements qui vous détournent de la crainte de Dieu, et qui, vous remplissant des idées de la vanité et des folies mondaines, ne vous laissent pas même la liberté de penser à lui ? Songeons à prévenir la colère de Dieu par une pénitence sincère : ce n’est pas son jugement qui est à craindre, c’est le péché : ôtez les vapeurs et les exhalaisons qui s’élèvent de la terre, le ciel sera toujours serein, il ne s’y formera point d’orage, la foudre n’en tombera pas ; faites cesser vos péchés, et la colère de Dieu s’apaisera : toutes les portes de la miséricorde vous sont encore ouvertes, les larmes, la prière, le repentir, la conversion. N’attendons pas que la mort et le désespoir nous les ferment. Punissons-nous nous-mêmes, afin qu’il ne nous punisse pas, et qu’ayant redouté ses jugements, nous n’ayons qu’à jouir un jour de ses récompenses.

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Quicumque
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 25 novembre 2010 4 25 /11 /Nov /2010 21:48

Malgré la turpitude du sujet, qu’on me permette de revenir sur ce qui a été évoqué ici-même voici deux jours : l’entretien que le locataire du Vatican a accordé à Peter Seewald, entretien dans lequel il présente comme moindre mal en certaines circonstances l’utilisation du « préservatif », immonde accessoire de la corruption humaine et de l’abjection des pécheurs dont les crimes « crient vengeance devant Dieu » (catéchisme de saint Pie X, n. 25).

La profonde malice de cette affaire est propagée par les « braves gens » (j’y inclus en bonne place les catholiques qui se proclament traditionnels, éclairés, modérés, lucides etc.) qui essaient de se persuader que cette « ouverture » est conforme à la doctrine catholique – blasphème ! – et au bon sens (tant qu’on y est, pourquoi pas ?).

Cela, au fond, ne doit pas étonner : quand on parvient à « justifier » des négations (directes ou indirectes) de la foi, on n’est pas en peine pour agir de même à l’égard de l’ordre moral – qui est en dépendance de la nature reçue de Dieu et de l’ordre surnaturel par Lui gratuitement adjoint.

*

*     *

Les « braves gens » ont donc commencé par se retrancher derrière l’affirmation qu’on ne peut aggraver l’intrinsèquement pervers et le contre-nature ; de là on déduit qu’en empêcher les effets mortels – même si c’est par un moyen tout aussi abominable – est une « responsabilisation », un commencement de lueur d’aurore du bien. Tout juste si on ne chante pas Alléluia !

La « responsabilisation » d’un crime qu’on facilite… l’éviction (bien illusoire) de la mort des corps par l’amplification de la mort des âmes… la destruction de la dernière barrière capable d’arrêter les pauvres pécheurs dans la voie de l’abjection… Ah ! les bons apôtres !

Et voilà que le « porte-parole du Vatican » a pris soin de démolir leur beau principe, puisque la brèche ouverte par le livre en question s’applique aussi bien à ce qui n’est pas contre-nature qu’à ce qui est contre-nature, et à ce qui est davantage contre-nature que le contre-nature lui-même.

« Le porte-parole du Vatican, le père Frederico Lombardi, a déclaré lors d’une conférence de presse, mardi, qu’il avait demandé à Benoît XVI si ses propos s’appliquaient seulement aux hommes.

« Le pape a répondu que cela n’avait pas d’importance, et que la seule chose importante était l’intention d’être responsable et de prendre en considération la vie de l’autre personne. Cela s’applique “si vous êtes une femme, un homme, ou un transsexuel”… C’est une première étape de prise de responsabilité pour éviter de transmettre un risque grave à un autre, a dit le père Lombardi. » (Sympatico.ca ; Lefigaro.fr)

Que le Bon Dieu me pardonne de transcrire ces paroles à vomir. Mais comment ne pas voir que la « petite brèche » n’a pas mis vingt-quatre heures pour s’élargir considérablement ? Il n’est pas besoin d’être prophète pour annoncer que cela n’ira qu’en s’aggravant.

Que vont donc inventer « les braves gens » pour nous justifier cet élargissement qui montre bien qu’il s’agit d’un principe, d’une acceptation de principe dont on exclut (encore, pour un temps) l’application au mariage légitime.

*

*     *

Mais qu’ils ne nous prennent pas pour des ânes ! Car on nous a déjà fait le coup avec l’avortement !… « Vous comprenez, bonnes gens, l’avortement est une abomination, c’est entendu, mais lorsqu’il est pratiqué clandestinement, cela met la vie de la mère en danger et c’est dans conditions d’hygiène et de contagion déplorables. Donc, tout en refusant le principe qu’on accepte, tout en affirmant que “c’est un échec”, il faut autoriser (dans de justes limites, évidemment, et selon sa conscience, cela va de soi) et légaliser l’avortement. Cela sauvera des vies [les vies des criminelles…], évitera des maladies etc. »

La seule différence, c’est que c’est la république athée, anti-chrétienne et maçonnique qui susurrait cette parodie de raisonnement. Maintenant, c’est le Vatican qui nous ressort ces sophismes : « La seule chose importante [est] cette intention d'être responsable et de prendre en considération la vie de l'autre. » (Lefigaro.fr, ibidem)

Dix ou douze ans auparavant, il y avait eu la loi sur la contraception, « qui est un moindre mal, pour éviter l’avortement »…

Le tout est d’organiser une progressive familiarisation avec le mal : ainsi, on anesthésie les consciences, on apprête tous les reniements, on prépare toutes les audaces des ennemis de Dieu.

C’est ce que vient d’accomplir le patron du Vatican : les pratiques qu’il évoque, les pervers qu’il met en scène, les sophismes qu’il énonce… tout cela est bien vilain, n’est-ce pas ! très vilain. Mais cela fait tout de même partie de la famille (et demain ou après-demain vous les accepterez, mais il ne faut pas vous le dire pour ne pas effaroucher les « braves gens » : ça marche à tous les coups).

*

*     *

L’écœurant aplatissement des « braves gens » devant la perversion morale encouragée (oui : encouragée !) par le Vatican n’a pas comme unique cause la sape dogmatique dont ils sont les victimes (et parfois les acteurs). Certes le relativisme moral s’origine dans le relativisme dogmatique, mais il y a autre chose.

Cette autre chose, je l’identifie comme étant une idolâtrie de la vie humaine. Les braves gens, à bon droit, n’admettent pas le raisonnement placé ci-dessus et qui justifie l’avortement. Pour rien au monde, ils ne voudraient attenter à « la vie ». Ils sont « pro-vie », « anti-choice » et récusent tous les sophismes qui viendraient diminuer leur combat et leur conviction. C’est fort bien et ce n’est pas moi qui vais le leur reprocher, car l’avortement est un crime abominable.

Le malheur est que, quand il s’agit de la loi de Dieu en d’autres domaines, ils n’apportent plus la même détermination ; ils admettent beaucoup plus facilement qu’on la bafoue, qu’on choisisse autrement. « Chacun sa façon de voir, n’est-ce-pas. Quant à moi, jamais je ne me livrerai à de telles choses. Mais il faut comprendre… ».

De fait donc la vie humaine est placée au dessus de la loi de Dieu, de la vérité de la foi, de l’honneur de celui qui nous a créées, élevés, sauvés.

Il y a là un fond d’idolâtrie qui ne dit pas son nom. On accorde moins d’importance à l’intégrité de la foi qu’au « combat de la vie ». À la limite, on finira par estimer (sans se le dire) que les martyrs qui ont sacrifié leur vie (et poussé les autres à la sacrifier) pour la foi ou la vertu n’ont pas respecté l’ordre des valeurs.

Jean-Paul II a pu meurtrir la foi et l’honneur de Dieu par sa prédication de la « dignité de l’homme », il a pu outrager la pudeur par sa « théologie du corps », ce n’est pas grave, il était « pour la vie » ; Benoît XVI, son digne successeur, inaugure une « théologie du latex », ce n’est pas grave, c’est « pour prendre en considération la vie de l’autre ».

Des Vicaires de Jésus-Christ ? Mais pour qui prenez-vous Jésus-Christ ?

*

*     *

Je regrette deux choses.

La première est d’avoir intitulé ma chronique précédente « Maledictus XVI ». Je le regrette uniquement parce que je me suis aperçu (trop tard) que les ennemis de l’Église ont souvent employé cette expression. On se demande pourquoi d’ailleurs : ils devraient bien s’apercevoir qu’« il » travaille pour eux !

La seconde est que plusieurs de ceux qui, à juste titre, se sont élevés contre l’ignominie de Benoît XVI aient parlé de son « apostasie » dans cette affaire. Non, il faut garder aux mots leur sens juste et précis, surtout quand il est canoniquement défini. Canon 1325 § 2 : « Toute personne qui après avoir reçu le baptême et tout en conservant le nom de chrétien, nie opiniâtrement quelqu’une des vérités de la foi divine et catholique qui doivent être crues, ou en doute, est hérétique ; si elle s’éloigne totalement de la foi chrétienne, elle est apostate ; si enfin elle refuse de se soumettre au Souverain Pontife et de rester en communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis, elle est schismatique. »

L’inflation verbale entrave le fonctionnement normal de l’intelligence et empêche l’expression de la vérité, sans parler de la justice dans les paroles.

Et puis, si Benoît XVI apostasiait publiquement et formellement, reniant le nom de chrétien et désertant le Saint-Siège, ce serait « une première étape de prise de responsabilité pour éviter de transmettre un risque grave à un autre » ! Le mal serait moindre que la situation présente car il ne pourrait plus infecter personne : ce serait « être responsable et prendre en considération la vie de l’autre personne ».

Ne vous scandalisez pas de mon propos, braves gens, je ne fais qu’appliquer les principes qu’un charlatan vous vante comme catholiques.

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 23 novembre 2010 2 23 /11 /Nov /2010 23:48

Personne n’ignore que le prénom Benoît – Benedictus – signifie béni : celui dont on parle bien, celui qui est loué et digne de louanges, celui auquel on souhaite du bien, celui qui est glorifié, celui auquel on attribue le bien, celui qu’on remercie du bien. Le béni par excellence est Dieu. 

Le contraire est maledictus, le maudit, nom qui convient au démon et à tous ceux qui concourent à son œuvre de perversion des esprits, des âmes et des cœurs. 

En ces jours de tristesse, celui que le monde entier nomme Benoît XVI n’est plus qu’un maudit. Ce n’est pas moi qui le maudis, c’est lui qui se fait maudire du Dieu trois fois saint parce qu’à la face de ce monde – qui n’attendait que cela – il vient de creuser une brèche dans le dernier rempart qui tenait encore (en gros) contre le flot de l’impiété et de la luxure partout triomphantes. 

Le dogme est depuis longtemps emporté : l’indifférentisme qui est la suite inéluctable de la prédication de la liberté religieuse a ôté des intelligences toute connaissance de la vérité révélée ; et là où elle est encore connue, on y adhère qu’à titre d’opinion (vénérable, respectable, consolante, roboratrice, préférable, belle, édifiante, émouvante – mais opinion !) 

La sainte liturgie est depuis longtemps emportée par la désacralisation, la protestantisation, la créativité, la religion de l’homme. Cet écrin dissous, les sacrements qui constituent le trésor de l’Église se sont quasiment évaporés. 

La révolution conciliaire n’avait pas encore directement touché à la morale sexuelle (qu’on me pardonne ce mot putride, et ceux qui suivront !) et conjugale. Certes, la confusion des fins du mariage organisée par Vatican II a fait des ravages ; certes le doute que Paul VI a laissé planer pendant quatre ans sur l’illicéité fondamentale de la contraception a eu raison des mœurs conjugales ; mais enfin Humanæ vitæ avait marqué une limite qui coïncidait avec la morale naturelle. Certes, ce rappel de la loi morale naturelle avait été rendu inopérant par la licence laissée aux évêques de le contredire, par vingt-cinq ans de puritanisme de Jean-Paul II qui, tout en rappelant la lettre de la loi, la sapait par en dessous par un naturalisme omniprésent.

 Mais enfin, cela tenait encore et le monde qui voit en Benoît XVI le chef de l’Eglise de Jésus-Christ pouvait encore se dire qu’il y avait là un rempart – qu’il s’en réjouisse ou qu’il le déplore. 

Eh bien, c’est fini. Il n’y a plus rien. 

— Comme vous y allez ! Benoît XVI n’a rien renié, n’a rien permis, n’a rien changé. 

— Le monde ne s’y est pas trompé (même s’il aimerait en rajouter !). C’est la première brèche qui est la catastrophe : tout le reste sera emporté tôt ou tard. Et c’est déjà fait dans le monde entier par le tam-tam médiatique. Et cela, ledit Benoît XVI ne pouvait pas l’ignorer. 

— Mais enfin, il s’agit d’un entretien avec un journaliste, et non d’un acte magistériel. 

— Et alors ? le résultat est le même, ou pire encore parce qu’un livre est beaucoup plus accessible qu’un acte plus ou moins sibyllin. 

— Et puis il ne s’agit pas d’une promotion ou d’une autorisation du préservatif, mais simplement de l’affirmation qu’en certains cas il représente un moindre mal. 

— C’est là que se cache le cœur du scandale. 

D’abord, parce que le justifier en un cas (même si c’est le justifier en disant qu’on ne le justifie pas), c’est le justifier en principe ; et là personne ne s’y trompe. Il ne reste plus qu’à étendre peu à peu ce domaine de justification, et il ne restera pas pierre sur pierre du saint Mariage. 

Ensuite, justifier ainsi cet accessoire immonde, c’est ôter la crainte du châtiment, c’est favoriser et étendre le mal. La religion conciliaire avait déjà laissé tomber dans l’oubli le Jugement de Dieu et les peines infernales qui sont le châtiment du péché. Le préservatif est une invention pour pécher sans en porter les conséquences, sans craindre cette justice immanente de la maladie du sida (et consorts). Admettre son usage, c’est ouvrir le dernier rempart qui retenait encore les hommes (tout au moins quelques-uns) au bord de l’abîme. 

Pis encore, c’est nier que le péché en lui-même soit le plus grand de tous les maux et, d’une certaine façon, le seul mal. C’est aggraver le mal de Dieu (de l’offense faite à Dieu) pour diminuer (pour prétendre diminuer) le mal de l’homme. C’est une inversion démoniaque. 

— Mais enfin, Benoît XVI n’évoque qu’un cas où le préservatif, qui est contre-nature je vous l’accorde, ne peut pas aggraver des actes qui sont déjà contre nature. 

— Je vous l’ai dit, cela favorise ces actes ; et accumuler les conditions contradictoires à la loi divine, c’est s’enfoncer dans l’abjection, c’est multiplier les péchés, c’est blasphémer Dieu. Faut-il qu’on ait perdu le sens chrétien pour ne pas s’en apercevoir. 

Nous allons maintenant entendre le concert des bons apôtres qui vont nous rebattre les oreilles en arguant que ce n’est pas un acte ex cathedra, qu’une exégèse en six volumes démontera qu’il y a un moyen de concilier cela avec la morale chrétienne, et qu’il ne faut pas avoir un esprit chagrin qui voit le mal partout. Nous les avons déjà entendus lors des visites aux synagogues et autres mosquées, au baiser du Coran et aux autres actes qui bafouent la foi et scandalisent les chrétiens – s’il en reste après tout cela. 

Ces arguties ne convainquent personne, ne retirent aucun mal : elles ne font que diluer la vérité et déshonorer Dieu. 

Quant à ceux qui choisissent de participer à la Messe, le sacrifice de la miséricordieuse Rédemption, où l’on déclare solennellement que l’Église catholique est una cum Benoît XVI, et qui lui font ainsi une efficace allégeance, qu’ils examinent donc dans quelle spirale de vilenie ils mettent leur âme et celles de ceux que le Bon Dieu leur a confiés. 

Très douce Vierge Marie, donnez-nous la grâce de pleurer avec vous ! 

----------------------------------------------------------------------------------- 

Voici un  des nombreux communiqués de presse qui révèle l’infamie. 

Dans un livre-entretien , le pape Benoît XVI admet, pour la première fois, l'utilisation du préservatif « dans certains cas », « pour réduire les risques de contamination » par le virus du sida. Un virage pour certains, une évolution pour d'autres. Mais que dit - vraiment - le souverain pontife dans ces écrits ?  

À la question « l'Église catholique n'est-elle pas fondamentalement contre l'utilisation de préservatifs ? » le souverain pontife répond, selon la version originale allemande : « Dans certains cas, quand l'intention est de réduire le risque de contamination, cela peut quand même être un premier pas pour ouvrir la voie à une sexualité plus humaine, vécue autrement. » 

Pour illustrer son propos, le pape donne un seul exemple, celui d'un « homme prostitué », selon le texte original allemand et ses versions anglaise et française, tandis qu'un extrait en italien cité par le quotidien du Vatican évoque une prostituée. Il considère, dans ce cas précis, que cela peut être « un premier pas vers une moralisation, un début de responsabilité permettant de prendre à nouveau conscience que tout n'est pas permis et que l'on ne peut pas faire tout ce que l'on veut ». Précisant : « Ce n'est pas la façon à proprement parler de venir à bout du mal de l'infection du VIH. La bonne réponse réside forcément dans l'humanisation de la sexualité. » 

Lumière du Monde, publié mardi [23 novembre 2010] en versions allemande et italienne et, le 3 décembre, en version française aux éditions Bayard Presse.

 

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires

Recherche

 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés