Vendredi 20 janvier 2006 5 20 /01 /Jan /2006 19:23
Tout au long de sa présence à Rome, Jean-Paul II a canonisé à tour de bras ; et Benoît XVI semble emboîter le pas. Une telle abondance en a mis plus d'’un dans l'’embarras, d'’autant plus qu’'on peut émettre les plus expresses réserves sur l’'un ou l’'autre –– on pense bien entendu à José Escriva de Balaguer. Devant de tels faits, de vieilles et pernicieuses erreurs (guère assoupies) se sont réveillées, erreurs qui consistent à travestir ou à diminuer la doctrine de l’'Église dans un but précis et chimérique : simultanément et reconnaître l’'autorité pontificale en Jean-Paul II (ou Benoît XVI) et récuser ses actes et décisions. C’'est ainsi qu'’on lit çà et là, au mépris de la doctrine catholique unanime, que les canonisations prononcées par le Souverain Pontife ne sont pas des actes infaillibles ; et, sans vergogne, on prétend même obtenir le soutien de saint Thomas d’Aquin. Voyons cela de plus près.

En canonisant un saint, le Pape porte un jugement définitif qui le propose à l'Église universelle comme modèle et comme intercesseur, et il en instaure le culte. Ce faisant, il garantit que le saint en question est dans la gloire du Ciel – puisqu'il est proposé comme intercesseur ; et il garantit que ce saint a pratiqué (au moins après une éventuelle conversion) les vertus chrétiennes de façon héroïque – puisqu'il est proposé comme modèle.

Un tel acte est nécessairement infaillible. Il ne relève pas directement de l'infaillibilité magistérielle de l'Église (et du Pape, c'est la même) qui a comme objet les vérités révélées et les vérités connexes à la Révélation. La canonisation relève de l'infaillibilité pratique de l'Église (celle qui couvre également les lois générales, l'approbation des ordres religieux, les rites liturgiques etc.) parce qu'il est impossible que l'Église nous propose comme modèle et intercesseur quelqu'un qui ne l'est pas.

Saint Thomas d’Aquin s’'attache davantage à la connexion de la canonisation avec la foi, et la fait rentrer dans l’'objet secondaire de l’'infaillibilité de l’Église. Après avoir affirmé qu’'il est impossible que l’'Église et le Pape se trompent en matière de foi, mais que cela est possible dans les sentences qui concernent des faits particuliers à cause des faux témoins, il ajoute : « La canonisation des saints est entre les deux. Parce que l'’honneur que nous rendons aux saints est une certaine profession de foi par laquelle nous croyons en la gloire des saints, on doit croire avec piété qu'’en cette matière là aussi le jugement de l'’Église ne peut pas être faux » [
Quodlibet. IX, 16]. Et voici que certains glosent sur le « on doit croire avec piété… : pie credendum est », prétendant que cette piété serait une atténuation de la nécessité exprimée par le credendum. Cela n'’a pas de sens : dans la réponse aux objections placée juste après, saint Thomas affirme en effet que le Pape agit sous la motion du Saint-Esprit (per instinctum Spiritus Sancti) et que l’'Église est préservée d'’être trompée par le témoignage faillible des hommes.

Signalons au passage qu'il y a une troisième infaillibilité de l'Église et du Pape (puisque l'Église est infaillible selon ses trois pouvoirs –– tout comme elle est une, sainte, catholique et apostolique selon ses trois pouvoirs), c'est une infaillibilité sacramentelle, qui garantit la réalité et l'efficacité des rites sacramentels.

Contrairement à la canonisation, la béatification ne s'adresse pas à l'Église universelle : elle permet le culte du bienheureux en certains lieux ou en certains diocèses. Elle n'est pas un acte définitif, mais un acte préparatoire. Pour ces raisons, elle n'est pas infaillible. Un signe en est qu'après la béatification, la cause du serviteur de Dieu est soumise à un nouvel examen complet en vue de la canonisation – ce qui n'aurait pas de sens si la béatification était infaillible. Mais, en raison de la sagesse et de la rigueur de l'Église, il serait fort téméraire de nier le salut ou l'héroïcité des vertus d'un bienheureux.

Comme on le voit aisément, il est nécessaire, si l'’on récuse quelque canonisation accomplie par Jean-Paul II (ou Benoît XVI) ou bien si l’'on en doute, il est nécessaire de nier qu'’ils puissent être de véritables Papes, qu’'ils sont les dépositaires de l’'autorité de Jésus-Christ sur toute l'’Église. Il est impossible de tergiverser, et cette cohérence importe au plus haut point à la foi catholique. Il faut en tous les cas cesser de « boiter des deux côtés » comme le reprochait le prophète Élie à Israël [III Reg. XVIII, 21] et de tordre la sainte doctrine au gré de la commodité ou du caprice. Cela ne peut venir de Dieu et fait beaucoup de tort à sa cause.
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
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Vendredi 20 janvier 2006 5 20 /01 /Jan /2006 11:42
L’autorité pontificale est d’essence surnaturelle : elle est directement communiquée par Jésus-Christ à l’élu du Conclave, elle est constituée par l’assistance divine, par l’« être avec » Jésus-Christ annoncé par Notre-Seigneur à ses Apôtres (Matth. XXVIII, 21) : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle. »

Cette assistance divine s’exerce d’une double façon :
1°/ Absolument dans l’exercice plénier du pouvoir pontifical, dont l’infaillibilité est alors strictement garantie en chaque cas :
– Magistère soit solennel ou locution ex cathedra, soit ordinaire et universel, enseignant une vérité comme révélée par Dieu directement ou indirectement, ou enseignant une vérité d’ordre naturel nécessaire à la garde du dépôt de la foi, ou condamnant une erreur, ou affirmant un fait dogmatique, ou certifiant la loi morale ;
– constitution des rites sacramentels (infaillibilité quant à la conformité à la foi catholique et quant à l’efficacité de grâce) ;
– promulgation des lois générales de l’Église (infaillibilité pratique qui garantit que la loi n’est ni mauvaise, ni nocive, ni insupportable ; autrement dit, qui garantit que celui qui s’y conforme est [en cela] dans la voie du salut éternel) ;
– approbation définitive des ordres religieux.
2°/ Habituellement, dans la conduite quotidienne de l’Église, de telle sorte qu’est vraie l’assertion de Pie XII dans Mystici Corporis : « Le divin Rédempteur gouverne son Corps mystique visiblement et ordinairement par son Vicaire sur la terre. »

Il n’est donc pas impossible qu’en dehors des cas où l’assistance divine s’exerce de façon absolue il y ait défaillance du souverain Pontife (bien évidemment, s’il arrivait une défaillance de ce genre, celle-ci n’est pas imputable à l’assistance du Saint-Esprit).
Selon les notions, une défaillance
ponctuelle du Pape ne s’oppose pas formellement à l’assistance habituelle du Saint-Esprit, et ne la remet pas en cause (il en serait tout autrement d’une défaillance durable).
Cela n’est pas impossible. Mais cela est-il arrivé ? et de quelle manière ? Sujet bien difficile.

Le problème du « Ralliement » que d'aucuns soulèvent pourrait être un de ces cas. S’il en était ainsi, il ne faudrait pas affirmer trop vite que cette défaillance dispenserait de l’obéissance : il n’y a pas de lien nécessaire entre infaillibilité et obéissance, sinon c’en serait fait de toute autorité.

Pour ma part cependant, je ne crois pas que le « Ralliement » soit une défaillance de ce genre. En effet, l’enseignement de Léon XIII dans ses encycliques
Au milieu des sollicitudes et Notre consolation est irréprochable. Je trouve les écrits de Robert Havard de La Montagne (Étude sur le ralliement, librairie de l’Action Française, 1926) et de Jean Madiran (On ne se moque pas de Dieu, NEL 1957, pp. 91-119) fort éclairants.
L’objet de l’intervention de Léon XIII est un appel au combat et le rappel des priorités à observer parmi les catholiques : il faut donner la première place à la lutte contre la législation perverse, avant les querelles politiques sur le régime.
S’il y a eu erreur de Léon XIII, c’est une erreur de fait : illusion sur l’esprit de foi des catholiques français d’une part, méconnaissance de la raison profonde de leur division d’autre part – et peut-être aussi méprise sur la malice de la politique de la république et la méchanceté des républicains.

L’opposition entre les catholiques de différentes tendances tenait beaucoup plus fondamentalement à la question du libéralisme qu’à la question du régime politique. Le résultat de l’intervention de Léon XIII fut le triomphe du libéralisme ; en effet, c’est l’interprétation libérale du « Ralliement » qui prévalut partout : chez les libéraux qui ont escamoté l’appel au combat ; chez leurs adversaires qui ont rejeté d’un même geste l’interprétation libérale (à raison) et l’enseignement de Léon XIII (à tort). Le bilan est catastrophique, mais je ne crois pas qu’on puisse l’attribuer à Léon XIII – certainement pas à sa doctrine en tous les cas.

De toutes les manières, ce qu’on a nommé le
Ralliement (le mot ne se trouve pas chez Léon XIII) ne saurait être un prétexte pour diminuer l’Autorité pontificale, pour borner son champ d’application, pour restreindre son infaillibilité, pour se soustraire à l’obéissance.

À voir, sur un sujet apparenté :
–
Deux lettres de Léon XIII
–
Léon XIII et saint Thomas d’Aquin
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
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Jeudi 19 janvier 2006 4 19 /01 /Jan /2006 17:24
Dans l’'abondante œœuvre de Pie XII, l’'encyclique Sacra Virginitas du 25 mars 1954 brille d'’une douceur particulière. À un monde immergé dans le matérialisme, avide de jouissance et de liberté dévoyée, le Pape rappelle la gloire de la virginité chrétienne, triomphe de l’'amour de Dieu sur l’'infirmité de la chair.

C'’est par les vierges consacrées, c'’est par les âmes pures que l’'Église renouvelle et proclame sans cesse son amour pour Jésus-Christ son époux. Cette fonction d'’Église, ce chant d'’amour perpétuel est l’'objet de ce texte splendide, chef d’œuvre de doctrine et de contemplation.

L'’encyclique, toute baignée de la lumière de la sainte Vierge Marie, réjouit le cœœur chrétien qui goûte en elle une anticipation de la vie du Ciel.
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Morale
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Mercredi 18 janvier 2006 3 18 /01 /Jan /2006 19:24
Énoch, ou Hénoch, fils de Jared, est un des premiers patriarches de l'’humanité. Il ne faut pas le confondre avec son homonyme, fils de Caïn, petit-fils d'’Adam. Le Hénoch dont nous parlons est le sixième descendant d’Adam, né 622 ans après la création de l’'homme. Il est père de Mathusalem –– mort à 969 ans –– et bisaïeul de Noé.

Il ne faut pas penser que la manière de compter les ans était alors différente de la nôtre : l’'année a toujours été le cycle des quatre saisons. Seulement, la race humaine était plus près de ses origines et donc plus vigoureuse ; de plus, Dieu maintenait l’'homme en vie si longtemps pour que la tradition primitive soit transmise et que la terre se peuple rapidement. Après le déluge, la durée de la vie humaine s’'est mise à décroître régulièrement pour se stabiliser rapidement.

Hénoch vécut 65 ans, engendra Mathusalem, puis vécut encore 300 ans. « Il marcha donc avec Dieu et il disparut, parce que Dieu l’'enleva », dit le livre de la Genèse [V, 24]. Il n'’est donc pas mort, et ce fait est confirmé par le livre de l'’Ecclésiastique [XLIV, 16] : « Hénoch fut agréable à Dieu, et il fut transporté dans le paradis, afin de prêcher la pénitence aux nations ». Saint Paul enseigne très nettement la même chose : « C'’est par la foi qu’Hénoch fut enlevé, pour qu'’il ne vît point la mort, et on ne le trouva plus parce que Dieu l’'avait transporté ; car avant son enlèvement il reçut le témoignage d'’avoir plu à Dieu » [Heb. XI, 5]. Hénoch a donc survécu au déluge.

Le même sort fut réservé au prophète Élie. Après la mort de Salomon, fils de David, Israël est partagé en deux royaumes [vers 936 avant Jésus-Christ] : d'’un côté les tribus de Juda et de Benjamin forment le royaume de Juda ; les dix autres tribus se constituent en royaume d'’Israël de l'’autre côté.

Dans ce royaume d'’Israël, sous le règne d’Achab et de Jézabel, vers 890 avant Jésus-Christ, Élie fut suscité par Dieu pour s'’opposer à l’'idolâtrie comme un mur d’'airain : les souverains avaient en effet introduit le culte de Baal. Après une vie de lutte et de pénitence, Élie fut enlevé sur un char de feu, ainsi qu'’il est rapporté dans le quatrième livre des Rois [II, 11] : « Et lorsqu'’Élie et Élisée poursuivaient leur chemin et que, marchant, ils s'’entretenaient, voilà un char de feu et des chevaux de feu qui les séparèrent l’'un de l’'autre ; et Élie monta au ciel dans le tourbillon ». Le livre de l’'Ecclésiastique rapporte aussi ce fait dans son éloge d’Élie [XLVIII, 9] : « Vous qui avez été reçu dans un tourbillon de feu, dans un char conduit par des chevaux de feu... »

Selon toute la tradition catholique, Élie et Hénoch sont les deux témoins annoncés dans le livre de l’'Apocalypse [XI, 3-7] qui doivent venir au temps de l'’Antéchrist et mourir martyrs : « Et je donnerai à mes deux témoins de prophétiser pendant mille deux cent soixante jours, revêtus de sacs [...…] et quand ils auront achevé leur témoignage, la bête qui monte de l’'abîme leur fera la guerre, les vaincra et les tuera, et leurs corps seront gisants sur la place de la grande cité. »

Cette tradition s’'appuie, pour Hénoch, sur l’'annonce que celui-ci doit revenir prêcher la pénitence aux nations [Eccli. XLIV, 16]. Quant à Élie, le prophète Malachie [IV, 5] annonce : « Voici que je vous enverrai le prophète Élie, avant que ne vienne le jour du Seigneur, le grand et terrible jour ». En saint Matthieu [XVII, 11] Notre Seigneur lui-même le confirme : « Élie reviendra et il rétablira toutes choses ».

En attendant de reparaître à la fin du monde pour payer le tribut que chaque homme doit à la mort, Élie et Hénoch ont été transportés dans une partie inconnue de l’'univers, semblable au paradis terrestre ; là, ils ne voient pas Dieu face à face comme les élus, mais ont recouvré un état analogue à celui d’'Adam et Ève avant le péché originel. Affranchis des conditions actuelles de la vie humaine, ils attendent, dans une grande paix du corps et de l'’âme et dans un bonheur qui dépasse toute joie de la terre, le moment de revenir pour confesser Jésus-Christ et de verser leur sang en témoignage de la foi catholique. C’est là le sentiment commun des Pères de l'’Église.

Le rappel du destin d'’Élie et d'’Hénoch doit entretenir en nous l’'espérance théologale : l'’histoire humaine est tout entière dominée par la souveraine Providence de Dieu. La véritable histoire est cachée.

Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Histoire
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Mardi 17 janvier 2006 2 17 /01 /Jan /2006 10:43
Parler de la vocation est fort délicat, puisque cette question touche au dessein de Dieu sur chacun d'’entre nous, à l'’intimité que Dieu veut établir avec nous, à la médiation de l'’Église, à la liberté de chacun et à la crise de l'’Église.

Pour traiter complètement de la question, il faudrait remonter à la vocation éternelle du Fils de Dieu puis à la vocation de Notre-Seigneur et Notre-Dame dans le mystère de l'’Incarnation rédemptrice, mais cela nous mènerait bien trop loin, et hors de mes compétences. Je vais donc commencer à la vocation de l'’Église.

Antérieurement à la destinée de chacun et à la vocation de quelques-unes, il y a la vocation de l'’Église. Le dessein de Dieu est de constituer à son Fils unique une Église qui lui soit un « plérôme », une plénitude, un rayonnement de gloire, une société céleste qui sera pour lui Corps et Épouse. C'’est dans cette élection de l'’Église que la vocation de chacun d'’entre nous prend sa source : Dieu nous destine à prendre telle place dans son Église –– place quant au degré de charité et de gloire, place quant à un office particulier. L'’élection à tel degré de gloire demeure mystérieuse, un grand mystère de la Sagesse infinie de Dieu.

Dieu a sur chacun d’'entre nous une volonté, qui est la raison d'’être de notre création, et c'’est la volonté de nous faire participer à sa gloire. En raison de cette volonté, il nous a destinés à atteindre un degré donné de gloire (ou de charité, cela revient au même) et a ordonné les moyens nécessaires pour cela. Ni ce degré de gloire ni ces moyens ne nous sont connus, ou plus exactement Dieu ne nous les fait connaître que quand il le juge bon. Certains moyens sont d’'ailleurs connaissables par nature (époque, lieu et famille de naissance) mais nous ne savons pas toujours comment ils vont concourir à l’œ'œuvre de Dieu. Remarquons au passage que comme la volonté de Dieu arrive toujours, si nous refusons obstinément de participer à la gloire de Dieu, nous y participerons tout de même en manifestant sa justice….

Mais cette élection divine n'’est pas ce qu’'on nomme strictement la vocation. La vocation au sens strict concerne une fonction dans l’'Église, et c’'est là qu'’il faut lire la méditation de l’'Abbé Berto : « Il y a entre le Christ et l'’Église unité de vie (ce qu’'exprime l’'idée de Corps Mystique) et réciprocité d'’amour (ce qu'’exprime l’'idée des Épousailles Mystiques). Ces deux grandes réalités surnaturelles trouvent chacune leur expression dans les deux institutions les plus essentielles de l'’Église : le sacerdoce et la virginité sacrée. Par le sacerdoce, en effet, c’'est Notre-Seigneur qui incessamment vivifie son Église, entretient en elle, au moyen des sacrements, la vie de la grâce, et la gouverne. Par la virginité sacrée, c'’est l’'Église qui incessamment aussi se présente comme Épouse au Christ son Époux et lui redit sa fidélité et son amour ». [Abbé V.A. Berto,
Pour la Sainte Église Romaine, p. 166. Cet extrait est tiré du texte d'’un cours donné aux enfants de Notre-Dame de Joie, qui est une pure merveille.]

Tout est marqué dans ce texte admirable : l’'origine et la distinction des deux grandes vocations, la vocation sacerdotale et la vocation religieuse, qui sont irréductibles entre elles comme les deux aspects du mystère de l’'Église qu'’elles réalisent. Car, quand on parle de vocation, il faut distinguer dès l’'origine la vocation
sacerdotale et la vocation religieuse, qui présentent plus de différence que de ressemblance.

À la première s’'applique la parole de Notre-Seigneur : « Ce n’'est pas vous qui m'’avez choisi, mais c’'est moi qui vous ai choisis » (Jo. XV, 16). Cette vocation est donc un véritable appel, mais là encore il ne faut pas se tromper. L'’appel intérieur, je veux dire le désir du sacerdoce, l’'attrait vers lui n'’est que préparatoire au seul appel qui constitue la vocation sacerdotale : l’'appel de l’Église en la personne de l’'évêque légitime. C'’est ce qu'’enseigne très clairement le Catéchisme du Concile de Trente : «
Vocari autem a Deo dicuntur qui a legitimis Ecclesiæ ministris vocantur – ceux-là sont dits être appelés par Dieu, qui sont appelés par les ministres légitimes de l’'Église » (de Ordine §1). Bien sûr, l’'évêque n’'appelle que ceux qui se présentent librement, qui ont les qualités et la science requise, qui ont une intention droite ; mais la vocation proprement dite est donnée par l’Évêque, elle est l'’appel qu'’il donne au nom de l'’Église.

À la vocation religieuse s'’applique cette autre parole de Notre-Seigneur : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; viens ensuite et suis-moi » (Matth. XIX, 21). Là, la vocation est dans la volonté de perfection. Cette volonté, comme toute volonté normale, doit procéder de la compréhension de l'’intelligence : «
Qui potest capere capiat », dit Notre-Seigneur en parlant de la chasteté parfaite pour le Royaume de Dieu, « que celui qui peut comprendre comprenne » (Matth. XIX, 12) Il faut aussi que cette volonté soit raisonnable, stable et droite ; il n’'en reste pas moins que la vocation religieuse consiste dans la volonté.

On voit donc ainsi la différence fondamentale entre la vocation sacerdotale où l’Église appelle elle-même au nom de Jésus-Christ, et la vocation religieuse, où Dieu donne la volonté de se consacrer à lui et où l’'Église ne fait qu’'organiser (en approuvant, en guidant et en surveillant les ordres religieux) la vie de ceux qui répondent à l’'appel général fait par Notre-Seigneur.

La vocation, soit sacerdotale, soit religieuse, ne consiste pas dans l’'attirance intérieure. En outre cette attirance (qui est une pré-vocation) n'’est pas nécessairement (ni même principalement) un attrait sensible ; elle peut être conviction de l'’intelligence malgré une certaine répugnance du cœœur. Elle joue un rôle, mais seulement un rôle préparatoire. Cette pré-vocation est nécessaire, soit parce qu’elle conduit à « provoquer » l’'appel de l’Église en se présentant au sacerdoce, soit parce qu’'elle va entraîner la volonté et la déterminer fermement à se consacrer tout entière à Jésus-Christ. Quelqu'’un qui a eu cette attirance (sensible ou spirituelle) et qui ne l’'a plus n'’a pas « perdu la vocation » (qu'’il n’avait pas encore) ; mais il se peut qu'’il soit infidèle à une grâce de choix que lui réservait Notre-Seigneur. Il faut y réfléchir sérieusement.

Dans la vocation, la sainte Église est particulièrement présente parce qu'’il s’'agit de la place de chacun dans l’'Église de Jésus-Christ. Notre-Seigneur fait sentir particulièrement à ceux auxquels il réserve une place particulière dans son Église qu'’il les attend ; il les appelle. Cet appel de Notre-Seigneur a son achèvement soit dans la volonté qu'’il donne, soit dans l’'appel de l'’Évêque. Cet appel achevé est la vocation.

Dans ce qu’'on est convenu d’'appeler la crise de l’'Église, le problème de la vocation, surtout de la vocation sacerdotale, est beaucoup plus épineux, et il convient d’'en dire un mot. Se consacrer à Dieu et à son Église ne peut être vertueux et conforme à la volonté de Dieu que dans la droite doctrine, dans les vrais sacrements et dans la juste appartenance à son Église ; c’'est une évidence. Mais alors où se tourner ?
–– du côté des « Saint-Pierre » ? Hélas, l’'allégeance à Benoît XVI (fausse règle de foi) entraîne l'’adhésion à Vatican II destructeur de l'’intelligence de la foi et porteur d’'erreurs graves condamnées par l'’Église, comme la liberté religieuse, et une fausse conception de l’'Incarnation et de l’'Église elle-même. De plus, l’'acceptation des nouveaux sacrements dans leur principe fait légitimement douter de la validité de certaines ordinations sacerdotales ;
–– du côté des « Saint-Pie-X » ? Hélas, l'’allégeance à Benoît XVI et le refus simultané des erreurs de Vatican II conduisent à inventer des doctrines hétérodoxes qui détruisent l'’autorité du Magistère de l'’Église et du Souverain Pontife. De plus, c’'est s’'engager dans la voie épiscopale dont il va être question ;
–– du côté de « la voie épiscopale » ? Hélas, des sacres sans le mandat du souverain Pontife sont contraires à la constitution même de l’Église : « Le Pape seul institue les évêques. Ce droit lui appartient souverainement, exclusivement et nécessairement, par la constitution même de l'’Église et la nature de la hiérarchie » [Dom Adrien Gréa,
L’'Église et sa divine constitution, Casterman 1965, p. 259]. Des évêques sans vocation ne peuvent donner ce qu'’ils n’'ont pas, et ordonnent des prêtres sans vocation ; on peut beaucoup craindre pour l'’avenir…

Les indications données ci-dessus ne sont qu’un résumé trop rapide de convictions doctrinales que je voudrais écrire en lettres de sang, tant elles me semblent importantes. On ne fera jamais rien de durable, de fructueux, de bénéfique pour la gloire de Dieu contre la doctrine catholique ou en dehors d’elle.

Le problème est grave, donc, mais non point désespéré. Il est toujours possible de se consacrer à Dieu, même si cela est rendu plus difficile ; il n'’y a jamais eu autant de motifs de se consacrer à lui, pour consoler son cœœur, pour la splendeur de son Église si défigurée, pour l'’immolation de soi-même au milieu d’un monde de jouissance, pour le rayonnement de la doctrine catholique au moment où elle est niée, diminuée, bafouée de toutes parts. Quant au sacerdoce, il est possible d’'y songer voire de s'’y préparer de façon lointaine, en ayant le ferme propos de ne rien désirer ni faire qui soit contre la doctrine catholique ou la constitution de la sainte Église. Dieu qui n’abandonne pas son Église n’abandonnera jamais ceux qui veulent travailler pour elle et s’'y consacrer.

Il faut au passage tordre le cou à deux erreurs, qui sont même plus ou moins des lieux communs :
––
le célibat dans le monde n'’est pas un état normal : il faut ou se consacrer à Dieu, ou se marier. Mais pourquoi donc ne serait-ce pas un état normal ? Pourquoi ne pourrait-on pas y demeurer délibérément ? Une telle affirmation n'’a aucun fondement, et on pourrait énumérer de nombreux cas où cette situation est parfaitement justifiée.
––
En dehors du sacerdoce, on ne peut se consacrer à Dieu que dans une communauté religieuse. Mais non, mais non ! Il y a toute une tradition chrétienne de la virginité consacrée dans le monde. À quel ordre religieux appartenaient donc sainte Agnès, sainte Cécile, sainte Luce ou sainte Martine ?

On n’'a peut-être pas assez remarqué que quand Notre-Seigneur appelle à se donner à lui, il parle de commencer par donner aux pauvres. Il ne s'’agit pas uniquement (ni même principalement) des pauvres qui manquent d'’argent. Il ne s'’agit pas uniquement (ni même principalement) du don des biens matériels dont on dispose. Il s'’agit de donner de sa personne, de son temps, de ses compétences. Il s’'agit de rendre et de transmettre ce qu’'on a reçu : ceux qui ont bénéficié d'’une éducation chrétienne et d'’une instruction catholique ne devraient-ils pas songer à donner aux pauvres, à ces pauvres que ce sont les enfants qui n'’ont pas (encore) d’'instruction et d’'éducation ? Des familles et des écoles réclament de l’'aide. N'’est-il pas opportun de leur répondre, pour que chacun travaille au bien commun des catholiques et non pas seulement à son petit univers égoïste ? Le service militaire est mort (ne pleurons pas) mais qui donc songera à un
service catholique ? N’'est-il pas possible de donner un an de sa vie (ou davantage) pour la patrie surnaturelle qui est l’'Église ?

« Cherchez d'’abord le Royaume de Dieu et sa Justice,
et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Matth. VI, 33).
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : de Ecclesia
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