Samedi 25 février 2006 6 25 /02 /Fév /2006 11:06
La sainte Église catholique a fait de la philosophie d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin sa philosophie propre. C'est-à-dire qu'elle la considère comme vraie, qu'elle en impose l'enseignement dans les séminaires et les universités qui dépendent d'elle, qu'elle l'utilise pour bâtir sa théologie et pour exposer le dogme chrétien. Même le catéchisme élémentaire vous parlera de nature et de personne, de matière et de forme, de substance et d'accident.

Bien sûr, ces notions relèvent du sens commun et sont accessibles à toute intelligence qui s'exerce normalement. Point n'est besoin pour cela d'étudier la philosophie scolastique.

Mais quiconque veut dépasser le niveau du catéchisme élémentaire, veut résister aux fausses philosophies du siècle, veut accéder à la théologie ou débattre de la foi se voit dans la nécessité d'entamer une étude au moins sommaire de la philosophie chrétienne.

Pour que cette étude ne demeure pas trop sommaire (et illusoire), pour qu'elle soit sérieuse et précise, il faut suivre un guide, il faut être initié. L'idéal serait bien sûr d'étudier dans le texte même de saint Thomas d'Aquin, et il faut désirer y parvenir le plus rapidement possible. Mais pour que cela ne soit pas rebutant, pour qu'on ne se noie pas ou qu'on ne passe pas
à côté sans même s'en apercevoir, une introduction à cette philosophie est vraiment souhaitable.

Il en existe un grand nombre en langue française, certaines de grande qualité. Je cite pêle-mêle :
La pensée de saint Thomas d'Aquin de Louis Jugnet (éd. Bordas) ; Le thomisme de Paul Grenet (Que sais-je ?) ; Éléments de philosophie tome I de Maritain (éd. Téqui) ; Lettres métaphysiques, de Robert Jacquin (éd. de L'École) ; Le thomisme d'Étienne Gilson (éd. Vrin) ; La pensée de saint Thomas d'Aquin de Gonzague Truc (éd. Payot) ; La synthèse thomiste du P. Garrigou-Lagrange (éd. DDB) ; Saint Thomas, guide des études de Léopold Lavaud (éd. Téqui) ; Saint Thomas d'Aquin d'Aimé Forest (éd. Mellotée) ; Thomas d'Aquin du P. Stanislas Gillet (éd. Dunod) ; Introduction à la philosophie traditionnelle ou classique du P. Petitot (éd. Beauchesne).

À cela on peut ajouter des études plus restreintes ou des biographies de saint Thomas :
Saint Thomas du Créateur de Chesterton (éd. DMM) ; Le docteur angélique de Maritain (éd. DDB) ; Saint Thomas d'Aquin d'Angelus Walz (Publications universitaires de Louvain) ; Saint Thomas d'Aquin du Père Petitot (La Revue des Jeunes).

Bref, ce ne sont pas livres qui manquent… Et pourtant ! Pourtant, la philosophie de saint Thomas demeure difficilement accessible : le temps manque, la résolution s'épuise, on est découragé avant que
la mayonnaise ne prenne. N'existe-t-il donc pas une sorte d'initiation à l'initiation, quelque ouvrage qui donne à la fois une vue générale et le goût de la philosophie ? N'y a-t-il pas moyen d'avoir le pied mis à l'étrier sans que cela coûte une peine démesurée ?

Il ne faut pas se faire illusion : de la peine, il en faudra toujours ; on ne peut se dispenser de travail et de réflexion. La philosophie est chose ardue, et les méthodes du type
Assimil sont impuissantes à gommer la nature des choses. Mais on peut être aidé et encouragé dans ce travail : c'est le but de l'évocation thomiste que je vous propose aujourd'hui.

Il s'agit d'extraits de
La philosophie bergsonienne de Jacques Maritain ; ils constituent une fresque suffisamment vaste et savoureuse de la philosophie de saint Thomas pour en donner une solide idée et pour décider le lecteur attentif à continuer : il pourra le faire sans être plongé dans les ténèbres, mais en continuant au contraire à bénéficier de la douce lumière que Maritain a le talent de répandre dans sa fidèle exposition de la philosophie scolastique.

Si vous doutez de l'efficacité de ces belles pages, reportez-vous à l'introduction dans laquelle Jean Madiran raconte que c'est dans cet ouvrage qu'il a découvert l'existence de saint Thomas d'Aquin et qu'il a commencé l'étude de sa doctrine. C'est très encourageant.

Si maintenant, vous êtes tenté de dire :
Maritain ? Bof ! je vous conseille de lire l'article Maritain et la philosophie (et je vous le conseille même si vous n'avez pas cette tentation !)

Et si vous êtes tenté de dire :
Madiran ? Bof ! tout le mal que je vous souhaite est d'être un jour aussi bon connaisseur de saint Thomas que lui. Et quand vous serez capable d'écrire les opuscules doctrinaux qu'il a produits dans sa grande époque (je vous laisse chercher les titres) vous reviendrez me voir.

En attendant voici ces pages sous le titre d'
Évocation thomiste une mise à l'étrier en philosophie, une mise en bouche... Bon courage !
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Philosophie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 24 février 2006 5 24 /02 /Fév /2006 11:03

La vie sur la terre est un combat, dit le saint homme Job (VII, 1). De ce combat l'éternité est l'enjeu. Mener ce combat n'est rien d'autre qu'exercer la vertu théologale de la charité (ou prendre le chemin de la recouvrer) puisque l'amour de Dieu, s'il est un repos bienheureux dans le Ciel, est ici-bas une lutte permanente pour accomplir la sainte volonté de Dieu, pour se renoncer, pour repousser les assauts de l'égoïsme et de l'amour-propre, les attaques de la concupiscence et l'appétit des biens terrestres. Pour vaincre ces dangers omniprésents, pour lutter sans relâche, il faut une arme permanente : « Il faut toujours prier et ne jamais se lasser » [Luc. XVIII, 1].

Chaque époque, chaque milieu, chaque caractère apporte aux
grands classiques du combat de la vie chrétienne des accents particuliers. Les grandes luttes contre l'erreur, contre les trois concupiscences, contre l'esprit de révolte vont prendre une coloration spéciale, une intensité particulière, une inflexion spécifique : cela est nécessaire pour vaincre les défauts environnants, pour s'opposer à des tentations de circonstances, pour échapper aux vices les plus répandus à l'époque de notre vie.

Appliquons cela en observant les inclinations ambiantes, les vices supplémentaires contre lesquels les jeunes gens catholiques doivent se défendre dans les circonstances présentes. Quels sont les dangers auxquels ils ne prennent pas garde, quels sont les défauts qui vont exercer une tyrannie qui passe plus ou moins inaperçue ? Où le respect humain fait-il mouche ? Quelles sont les contagions du monde qui les affaiblissent, vers quels maux les porte le laisser-aller ?

En voici trois, véritables dictatures dès que les jeunes gens se retrouvent entre eux : la vulgarité, la scurrilité, le règne de l'image et de l'imagination.

On est péniblement impressionné de constater combien souvent les jeunes gens ayant reçu une éducation catholique dans de bonnes familles, et une instruction catholique à l'école, se retrouvent désarmés, vulnérables, peu conscient de la nécessité de ne pas se conformer à ce monde qui passe et qui est ennemi de Jésus-Christ.

Ceux qui sont tout de même décidés à vivre catholiques imaginent, plus ou moins, qu'il suffit pour cela d'exclure le péché mortel : si l'on y veille, on peut en toute sécurité adopter les manières du monde ! Ils imaginent encore qu'on peut suivre la mode – les multiples modes intellectuelles, vestimentaires ou autres, qui laminent les âmes – à condition de le faire avec dix ans ou trente ans de retard. Quel Évangile au rabais !

Je reproduis ci-dessous deux brefs articles : le premier qui traite de la scurrilité, le second de l'indiscipline de l'imagination.

Reste la vulgarité. Il faut l'entendre ici dans un sens large. Il s'agit non seulement de la vulgarité de l'allure, du langage et du vêtement de ceux qui se moulent dans le prêt-à-porter intellectuel ou dans l'uniforme du laisser-aller : il s'agit davantage encore de la vulgarité d'âme.

Que de catholiques ont un grand désir de se fondre dans la masse. Leur emblème est le caméléon. Leur idéal est d'être en résonance avec le monde.

Pour cette raison ou sous d'autres prétextes, ils se refusent à la magnanimité et à la grandeur, ils n'ont aucun souci de tenue, et ne se préparent pas au sacrifice. Il leur répugne d'appartenir à une élite (à moins qu'on puisse y atteindre sans effort, sans vertus, sans persévérance – et encore !). Ils fuient ce qui demande retranchement du monde, renoncement, sérieuse étude. Ils n'accordent pas aux choses graves la gravité qu'elles méritent, ni aux choses saintes la sainteté qu'elles réclament. Ils préfèrent tout traiter avec légèreté, plaisanter de tout, « faire la fête », « se faire plaisir », glisser sur ce qui pourrait être exigeant, tout amoindrir au niveau de leur médiocrité.

Il y a une parabole de l'Évangile pour ceux-là : celle des invités déclinant l'invitation au festin, qui pour aller voir une maison de campagne récemment achetée, qui pour essayer une paire de bœufs, qui parce qu'il vient de se marier (Luc. XIV, 16,-24).

Un jour d'humeur plaisante au milieu d'une grande détresse, le recteur de l'Institut-Saint-Pie X ne dit-il pas que les écoles traditionnelles produisent de nombreux enfants dont l’'déal se résume en trois mots :
le fric – la frime – les fringues.

Il y a autre chose à faire.


La bêtise contagieuse

Dans l'éducation de leurs enfants, un des premiers devoirs des parents est de leur inculquer profondément le commandement du
nolite conformari donné par les Apôtres sous l'inspiration du Saint-Esprit :
« Conservez-vous purs du siècle présent, mais réformez-vous par le renouvellement de votre esprit, pour discerner la volonté de Dieu, qui consiste en ce qui est bon, et agréable à ses yeux, et parfait. » [Rom. XII, 2]
« Je vous écris, jeunes gens, parce que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le mauvais. N'aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie – ce qui ne vient pas du Père, mais du monde. Or le monde passe, et sa concupiscence ; mais qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.» [I Jo. II, 14-17]

L'accomplissement
efficace (efficace parce que vertueux) de ce devoir est impossible aux parents si eux-mêmes ne sont pas profondément convaincus de cette nécessité, s'ils n'en donnent pas l'exemple quotidien, s'ils se laissent entraîner par le laisser-aller ambiant dans le langage, dans l'immodestie ou le débraillé du vêtement, dans la stupide fascination pour le monde, ce monde qui veut asservir les âmes par sa pseudo-science (qui n'est autre qu'un panthéisme matérialiste) et ses techniques omniprésentes.
Et dans la scurrilité.

La scurrilité est l'habitude de dire des bêtises et des bouffonneries, de rire de tout et de rien, de laisser l'excitation s'emparer de son esprit, de ses paroles ou de ses gestes. Elle est un vice, qu'il ne faut toutefois pas confondre avec l'eutrapélie, vertu auxiliaire de la charité qui incline à « arrondir les angles », à savoir opportunément dire le bon mot qui détend, la plaisanterie qui « exorcise » une tension qui monte, la gentille et peu fréquente taquinerie qui est preuve d'affection et d'intérêt.

La scurrilité est un vice, enseigne saint Thomas d'Aquin [IIa IIæ, q. 148 a. 6]. Ce vice est une conséquence de la sensualité – gourmandise ou désir impur – qui provoque l'hébétude de l'esprit. Comme notre pauvre monde se laisse tout entier aller à cette scurrilité [1], sa présence peut également être l'effet de la contagion – contagion fort aggravée par la mentalité rousseauiste, partout diffuse, qui dissuade de réprimer la « spontanéité » des enfants, et particulièrement celle des adolescents, immergés dans « l'âge bête » parce qu'il n'est personne les en guérir. Aussi, cette scurrilité se développe tranquillement et passe souvent inaperçue jusqu'au moment où elle devient insupportable : mais c'est alors bien tard…

C'est ainsi que beaucoup de familles, même parmi les meilleures, subissent la tyrannie permanente des propos ineptes des enfants et des jeunes gens, propos qui empêchent les conversations graves, les causeries instructives, les entretiens édifiants. Au lieu d'une douce familiarité issue de la fermeté aimée et aimante des parents, s'établit un climat peu sain dans lequel on n'apprend rien, on ne transmet rien, on oublie la présence de Dieu et le respect de ceux qui le représentent.

Il y a là un vrai danger auquel on prend peu garde parce que dans ces bonnes familles la scurrilité se tient à l'intérieur des limites d'une certaine honnêteté. Mais la vie morale et l'éducation ne se réduisent pas à éviter la « franche immoralité » ; elles consistent aussi à développer l'intelligence, à dilater le cœur, à fortifier le caractère, à nourrir l'esprit pour le service de Dieu et de son Église, pour diriger les âmes dans la vérité et vers l'éternité bienheureuse.

[1] Il suffit d'ouvrir une bande dessinée ou d'écouter les
médias pour s'en convaincre : le seul humour qu'on y rencontre est celui de la bêtise, bien souvent impure ou blasphématoire d'ailleurs.


Regard chrétien sur l'imagination

Nous sommes en février 1972. Un jeune homme en quête de sa vocation, un gamin encore, un peu dégingandé, se rend au séminaire d'Écône pour y passer quelques jours : Mgr Marcel Lefebvre le lui a conseillé lors d'un entretien l'été précédent.

Ce premier contact avec le séminaire aurait facilement pu être le dernier. En effet, une des premières conversations auxquelles assiste ledit jeune homme porte sur le numéro 160 de la revue
Itinéraires, qui vient de paraître. Dans cette livraison est en bonne place un article de Mademoiselle Luce Quenette intitulé Balayez Astérix. Au cours de la conversation, cet écrit est l'objet de moqueries et de quolibets ; la pieuse et fine éducatrice est méprisée par quelques séminaristes iconoclastes, particulièrement par l'un d'entre eux qui persifle ce qu'il semble incapable de comprendre – non pas de comprendre avec l'intelligence dont il ne manque pas, mais de comprendre avec l'âme. Alors, aveugle, il ridiculise l'expression d'une angoisse dont il ne discerne pas la clairvoyance.

Malgré cette première impression déplorable, notre jeune homme intégrera le séminaire au mois d'octobre suivant.
Plus de trente-quatre ans après, il ne le regrette toujours pas et il se propose de mettre de larges extraits de cet article sous vos yeux, afin d'en tirer quelque leçon.
Balayez Astérix
et faites attention aux images
par
Luce Quenette

Le danger majeur de la Télévision n'est pas l'immoralité des images, comme on me le fait dire quelquefois, en m'opposant des émissions si belles, si instructives ! Je ne doute pas de leur existence, c'est même l'appât majeur de cet empoisonnement, pour les honnêtes parents. Ils ont résolu de trier, de couper, d'arrêter, d'interdire, d'envoyer coucher. Le règlement tient, mollit, s'atténue, élastique, extensible, anéanti… et puis, machine arrière, mais voici «
le film bien ! sauf… », donc la concession pour Lucienne 15 ans, ce qui met hors de lui son frère 13 ans ; les petits, tous au lit : « On entendait les parents rire, et à moitié les paroles, on était furieux ».

Horrible auxiliaire de la démission d'autorité, la Télévision est meurtrière pour une autre raison. [...…]

Le danger principal, inévitable de la Télé, c'est
de mettre dans la tête des enfants des images et non des idées, c'est d'arrêter, par la puissance trompeuse de l'imagination, le travail naturel de l'intelligence : l'abstraction.

Les « illustrés » exécutent la même démolition. […...]

Ce danger de perversion de l'esprit et de l'imagination est bien plus profond et bien plus difficile à comprendre pour les parents qu'une spectaculaire corruption du sens moral, qui d'ailleurs accompagnera tôt ou tard l'abus des images […...]

L'indigestion d'images à elle seule endort l'attention, amollit la volonté, anémie la mémoire boursouflée de représentations, inapte à retenir les articulations des plus simples raisonnements.

***

Ces deux frères, très bien doués, rentrent de vacances énervés, nonchalants et excités à la fois. Encouragements, punitions. Pas de remise en route. Tout le travail est inférieur à celui de l'an dernier. Irritabilité, chamailleries, leçons mal assimilées, devoirs bâclés. Et pourtant, regrets, repentirs apparemment sincères, rien de grave que cette médiocrité continue. Qu'avez-vous fait en vacances ? Excellents parents qui ne quittent pas leurs enfants. Les deux frères me semblent chercher loyalement pourquoi ils sont devenus si bêtes.

Enfin, un dimanche, après la messe, l'aîné, douze ans, confie à son professeur :  — J'ai trouvé : ce sont les journaux illustrés qu'une camarade de mon grand frère (16 ans) nous a fait passer. Elle en apportait des paquets, on se sauvait dans notre chambre pour les lire, surtout pour les regarder (l'expression se fait vaguement bête et rieuse),
oh ce n'était pas impur, mais des vilains dessins qui me reviennent tout le temps. Papa nous défendait, mais on s'arrangeait pour les regarder quand même, et maintenant, en classe, partout, je revois les images, mon frère aussi (les yeux se font inquiets, las), on ne peut pas s'en débarrasser et je ne faisais pas attention que c'est ça qui m'empêche de travailler. »

La volonté de
trouver la cause de la bêtise, donc la volonté de voir clair, de mettre l'intelligence à même de juger les brumes de l'imagination, la prière pour y parvenir, acte éminemment intellectuel ; la Grâce de Dieu, la résolution et l'expression de l'aveu, tous actes, naturels et surnaturels à la fois, opposés à l'abrutissement par les illustrés, ont porté remède à la langueur de l'âme qui s'est relevée et remise courageusement à l'étude. Et aussi la résolution de Papa de brûler tous les imbéciles illustrés, de resserrer la surveillance, de rappeler le péril.

***

Mais il s'agit d'enfants énergiques, déjà formés, sincèrement confus de leur état, assez droits pour être contents de trouver leur mal et de le guérir.

Combien d'autres, sous les yeux de parents insouciants, vont et viennent, en vacances, des images de la Télé aux caricatures inhumaines de Okapi et consorts, aux blagues et aux ironies d'Astérix qui donnent en pâture au rire bête l'autorité, l'histoire, l'armée, flétrissent enthousiasmes et admirations à coup de laideurs, de déformations ignobles, tout être humain étant grimace pour ricanement automatique.

J'entends développer un peu cette nuisance spéciale d'Astérix. Elle vient
des grandes personnes. C'est, soi-disant, une histoire pour enfants, qui fait rire tout le monde. Une invasion du burlesque, du grotesque, dans les domaines qu'on ne veut plus tabous : armée, discipline, ancêtres, romanité, commentarii de bello gallico, c'est l'x de Vercingétorix prostitué en Obélix et jusqu'en Assurancetourix, ventru, poilu, cornu, ridiculu. Que ça amuse l'adulte lui confère d'ignobles lettres de noblesse.

Comparaison éclairante : quand Papa fait attention à mes soldats, à mes arrangements de bataille, mon cœur de gosse tressaille de fierté. Une estime, un jugement de valeur auréole mon jeu. De même, quand Papa daigne discuter mon circuit de locomotive miniature, critiquer mes aiguillages, interrompre sa lecture pour modifier l'orientation de mon tunnel, il y a promotion d'une joie supérieure.

Alors, comprenez, quand Papa trouve « tordant » la
sinistre parodie de tout ce que son éducation classique avait épargné : armée romaine, gloire militaire, civilisation (sans compter l'anecdote équivoque qui truffe le tout), quel vent de scepticisme transporte d'abord, puis trouble le naturel enthousiasme du gamin !

Un papa très spirituel et excellent dessinateur me montrait un jour un album de dessins de sa main pour ses jeunes enfants. L'ironie, la plaisanterie dominaient sous l'allégorie des animaux, admirablement saisis dans une scène où chacun représentait un défaut humain. C'était drôle, assez fabuliste et au demeurant moralisant.

— «
Comment vos enfants, lui dis-je, apprécient-ils cette piquante galerie ?
Il soupira :
— «
Oh, tout cela les amuse bien, mais, quand je leur ai demandé le dessin qu'ils préfèrent, voici celui qu'ils ont désigné immédiatement et avec enthousiasme. J'ai été bien étonné. » Et il me montra une grande scène de Noël : la crèche, la Sainte Vierge, saint Joseph, l'âne, le bœuf, et, venant en cortège, des petits garçons et des petites filles de notre temps qui apportaient sagement, chacun un jouet, un gâteau, un petit minet, un agneau, un oiseau pour l'Enfant Jésus.

Pas une ironie, paix, douceur, grâce, naïveté. L'esprit de Noël et point d'« esprit ». «
J'ai tiré la leçon, dit ce père intelligent : l'enfant est sérieux, religieux, mystique… »

Hélas, c'était avant le temps d'Astérix !

***

Tel garçon de douze ans, familialement porté au goût de l'histoire, à l'admiration du héros militaire, à l'étude de l'armée, se plaît à collectionner des modèles de décorations, à interroger son père sur ses ancêtres, tous soldats, il y acquiert de petites connaissances qui affinent et enchantent son esprit. Une indication précieuse pour l'avenir.

Puis, peu à peu, c'est la désaffection, léger cynisme, moquerie, dégoût, abandon. Il
lit Astérix, rigole avec Papa de tout ce qui était rêve, admiration, peut-être vocation, – devenu caricature. Je ne peux même nommer devant lui son illustré favori sans qu'il réprime un petit rire bête. Joyeusement, le scepticisme a fait son entrée dans son cœur : la grandeur a perdu son pouvoir.

***

Vous constaterez que je ne mets pas l'accent d'abord sur la pornographie latente ou apparente des périodiques pour jeunes, je pense bien que vos enfants n'y touchent pas.

Je parle des moins mauvais, qui sont tous mauvais, pour la raison profonde que j'ai dite.

Encore une expérience :

Nous avons adopté une petite mission de la brousse au Sénégal. On envoie vêtements, remèdes, jouets. L'empressement est grand en cette classe de 7e. On conçoit que les petits noirs seraient contents de recevoir des illustrés français. Quelques écoliers, hélas, en apportent plus qu'il n'en faut. Du bête, pas du sale, ou plutôt du sale par le bête ! La maîtresse les parcourt avec eux. Elle dit : «
Voyons ce qui montrera aux petits Sénégalais que vous les aimez, que les enfants blancs sont pieux, gais, actifs, sympathiques, de bon exemple, jugez vous-mêmes. » Sur cet avertissement, après examen, toute la classe décréta, d'elle-même, qu'on ne peut envoyer aux nègres une seule de ces feuilles où grouillent des blancs hideux, rigolards, bêtes, grimaçants, mal faits… Ce fut une purgation efficace, des repentirs, des désabonnements, un dégoût salutaire…

***

[…...] Alors vous me demandez si j'ose interdire tous les illustrés aux enfants. Je sais bien que si la saturation par l'image est meurtrière, les belles images sont indispensables à la formation, justement, des jeunes imaginations.

Je dis les belles, bonnes, vraies, et je répète que
la caricature humoristique, même intelligente, n'est pas faite pour l'enfant. La représentation du corps humain et des visages doit, pour eux, être au moins normale, sinon gracieuse. Alors il faut choisir les beaux livres illustrés ; ils ne manquent pas. [...…]

Ces réflexions emplies de sagesse introduisent au cœur de notre sujet.

L'imagination est une faculté que le Bon Dieu a placée à la jointure de notre âme et de notre corps : elle est un sens (intérieur) et donc appartient à l'ordre sensible ; mais elle a une très grande affinité avec l'intelligence dont elle est l'instrument privilégié et qu'elle accompagne dans tous ses actes.

Par sa seule situation naturelle, l'imagination doit être subordonnée, et maintenue dans un rôle ancillaire : rôle indispensable et concrètement très important, rôle subalterne cependant (même dans les arts plastiques).

Mais nous ne vivons pas sous la loi de nature. Nous avons reçu une destinée surnaturelle, la nature humaine a été élevée à l'ordre de la vie intime de Dieu, puis a été spoliée et blessée par le péché originel ; notre nature doit maintenant bénéficier de la Rédemption de Notre-Seigneur Jésus-Christ par la réception personnelle de la grâce divine. L'imagination n'échappe pas à cette sorte d'écartèlement qui caractérise la vie présente ; d'autant plus que, appartenant au domaine sensible, elle est doublement marquée par le péché originel : elle a contracté une inclination vers le mal, et elle est révoltée contre sa situation inférieure.

Le combat de la vie chrétienne (qui, faut-il le rappeler ? est ici-bas une vie militante) doit donc nous porter à deux fois maîtriser l'imagination : quant à sa
place et quant à son contenu. Cette double maîtrise est une condition pour que l'imagination concoure à notre salut.

1. Quant à la place. L'imagination en révolte est devenue « la folle du logis », comme l'appelait sainte Thérèse d'Avila : au lieu d'aider l'intelligence dans son exercice, elle l'entrave, elle la gauchit, elle la court-circuite, elle l'entraîne dans sa course instable et inhabile à saisir la réalité suprasensible.

Si on ne la discipline pas, si on ne fait pas un effort particulier et permanent pour s'élever au-dessus d'elle, l'imagination devient envahissante et prépondérante, et cette hypertrophie est une catastrophe : on ne vit qu'au niveau de l'imagination et par elle ; on imagine penser, on imagine comprendre, on imagine savoir. Mais l'intelligence demeure réellement inactive et en friche ; alors la volonté n'est plus éclairée et se met à la remorque des impressions, des sens, des passions.

On peut remarquer que cette prolifération herniée de l'imagination a un effet comparable au modernisme, qui s'attaque directement à l'intelligence de la foi et par là à toute la vie surnaturelle.

2. Quant au contenu. L'imagination laisse une empreinte durable dans la mémoire – surtout l'imagination du mal, du bête et de l'inutile. C'est un fait d'expérience : ce qu'on a avalé dans sa jeunesse est tenace, et reparaît avec véhémence dans la prière pour la troubler, ou dans les moments de fragilité – tentation ou oisiveté – pour l'aggraver.

Il faut donc dès l'enfance une ferme discipline de l'imagination. Comme seule l'expérience fait prévoir ce triste phénomène, il faut aux enfants une grande docilité à des parents qui aient le souci, de leur côté, de préserver, d'orienter, de nourrir et d'émonder l'imagination de leurs enfants. Sans une vigilance active d'une part, sans une docilité profonde d'autre part, on se prépare des jours difficiles, on s'empoisonne d'avance la vie par des images, des chansonnettes, des stupidités qui pour l'instant empêchent l'exercice normal de l'intelligence (et de la foi), et qui dans l'avenir remonteront aux moments les moins opportuns.

Et même sans parler des graves périls auxquels on s'expose ainsi, quelle perte de temps, quel gaspillage d'énergie, quelle stérilité dans le développement des talents que le Bon Dieu nous a confiés et dont il nous demandera compte !

Il faut donc rejeter la « culture » du cinéma, de la bande dessinée et de la télévision (même supposés moralement sains par ailleurs). C'est une culture où l'imagination domine : elle inhibe l'intelligence et prend sa place, elle installe durablement l'âme dans un monde d'apparences et d'illusions.

Comme c'est aussi le monde de la facilité, il faut rompre radicalement avec lui : se contenter de l'amoindrir ou de le mettre au second plan serait se préparer à y retourner à plus ou moins court terme, avec une avidité accrue.

Il faut s'adonner à l'observation et à la réflexion, à la lecture et à l'étude. Mais ne jugeons pas que tout est gagné parce qu'on lit. Que lit-on ? Lit-on de quoi retomber par un autre côté dans le même bourbier ? ou bien lit-on ce qui nourrit la foi, élève l'intelligence, ennoblit le cœur, enrichit l'esprit, enflamme dans l'âme l'amour de la vertu, de la beauté, de la vérité ?

Il faut se fabriquer une imagination disciplinée, une imagination nourrie de la sainte Écriture et de la vie des saints, bref une imagination chrétienne ainsi que le veut saint François de Sales dans l'
Introduction à la vie dévote.
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Mariage, éducation
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 17 février 2006 5 17 /02 /Fév /2006 22:30
Tout le pontificat de saint Pie X a été marqué par la lutte contre le modernisme. Il faut dire que celui-ci était arrivé à maturité, comme héritier de tous les grands courants qui avaient rongé la pensée et la foi catholiques au XIXe siècle : le naturalisme, le rationalisme, le libéralisme, l'’américanisme. On pourrait encore dire que ces quatre grands courants sont les enfants du protestantisme et de la philosophie des lumières à travers le système révolutionnaire qui, des institutions sociales, remonte dans les mentalités puis dans les intelligences. Mais cela nous mènerait trop loin.

Quand saint Pie X succède à Léon XIII, l’'univers catholique est gangrené par le modernisme. Léon XIII laisse un corps doctrinal lumineux (soixante-quatre encycliques, qui sont autant de merveilleux traités), mais cette lumière n’'a pas empêché le modernisme de progresser et de s'’imposer ; c'’est que la progression du modernisme n'’est pas due à un défaut de lumière mais à des causes morales et des procédés révolutionnaires que saint Pie X manifestera avec beaucoup d’'à-propos.

Aussi, saint Pie X ne recommence pas ce que Léon XIII a si bien fait ; il s’'y adosse et entreprend une lutte plus directe, à laquelle il est préparé par une intelligence hors du commun, une expérience pastorale vraiment complète, et une sainteté éminente qui met sous la motion du Saint-Esprit et son intelligence et son expérience.

Quand saint Pie X annonce que le mot d’'ordre se son pontificat est de
tout restaurer en Jésus-Christ (Omnia instaurare in Christo), il n'’entend pas se limiter aux mœœurs, mais il veut y inclure l’'intelligence et la mentalité chrétiennes, les familles, les institutions, tout ce que le péché et la révolution ont plus ou moins réussi à arracher à l’'influence de notre Sauveur.

Après trois années consacrées à la restauration de la vie intime de l’'Église (sainte eucharistie, musique sacrée, instruction religieuse, culte de Notre-Dame), saint Pie X entreprend deux campagnes très actives et fructueuses contre le modernisme : en 1907 et en 1910.

Les documents publiés par saint Pie X à cet effet sont nombreux :
– lettre au Cardinal Ferrari [12 juin 1907] louant les évêques de Lombardie des condamnations par eux faites contre le modernisme ;
–– lettre à Mgr Commer [14 juin 1907] pour le remercier de la réfutation d’'un auteur moderniste, Hermann Schell ;
–– décret
Lamentabili sane exitu du Saint-Office [3 juillet 1907]. Condamnation de soixante-cinq propositions extraites de l’'enseignement des modernistes (la sainte Écriture ; la foi ; notre Seigneur Jésus-Christ ; les Sacrements, l'’Église) ;
–– Instruction du Saint-Office
Recentissimo [28 août 1907] aux Ordinaires et supérieurs religieux, pour que le décret Lamentabili soit rigoureusement appliqué et efficace dans les séminaires ;
–– encyclique
Pascendi dominici gregis [8 septembre 1907]. Exposition ordonnée et synthétique de la doctrine moderniste, avec ses principes, ses conséquences, sa tactique ;
–– motu proprio
Præstantia 
[18 novembre 1907] affirmant la pleine autorité des décrets de la Commission biblique (ils sont nombreux contre les théories scripturaires des modernistes) et portant l’'excommunication réservée au souverain Pontife contre ceux qui professent les erreurs modernistes  ;
–– Allocution au Consistoire [16 décembre 1907] renouvelant la condamnation des modernistes, et affirmant qu’'il est encore plus triste de les voir s'’affirmer fils de l’'Église catholique qu'’il ne le serait de les voir quitter l’'Église ;
– motu proprio
Sacrorum Antistitum [1 septembre 1910] promulguant un ensemble de mesures pour enrayer la progression des modernistes qui se sont constitués en société secrète, et instituant le serment anti-moderniste ;
–– lettre à M. Gaspard Decurtins [15 septembre 1910], le louant de son étude sur le
modernisme littéraire, détour pernicieux du modernisme pour faire la conquête des esprits ;
–– déclaration de la sacrée Congrégation consistoriale [25 septembre 1910] précisant des difficultés soulevées à propos du décret
Sacrorum Antistitum ; –
– de nombreux décrets de la sacrée Congrégation de l'’Index, portant condamnation des œuvres des modernistes (livres ou revues) Laberthonnière, Loisy, Fogazzaro, Le Roy, Brémond….

Le sommet de cette lutte est, bien évidemment, l'’encyclique
Pascendi.
Le décret
Lamentabili sane exitu condamne soixante-cinq propositions modernistes : comme d'’une part il présente, par son style même, ces erreurs de façon fragmentée ; comme d'’autre part il a laissé de côté tout ce qui concerne les doctrines philosophiques, théologiques, historiques, critiques, apologétiques de l'école moderniste ; on pouvait conjecturer que saint Pie X ne tarderait pas à publier un nouveau document où ces doctrines létales seraient condamnées. L'attente ne fut pas longue. Le décret est du 3 juillet 1907 ; la publication de l'encyclique Pascendi dominici gregis qui expose et réprouve les doctrines des modernistes est datée du 8 septembre de la même année.

Pour comprendre l'importance et la nécessité de ce document, pour en saisir l'ensemble, l'étendue, la profondeur et l'immense portée, il suffit de suivre pas à pas l'encyclique elle-même. Pour qui a fait l’'expérience de la lire, on découvre qu'’elle est merveilleusement compréhensible, alors qu’'elle expose des doctrines incompréhensibles.

L'exorde nous dit combien il était nécessaire que le Pasteur suprême mît un terme aux ménagements dont il avait usé jusque-là dans l'espoir d'un amendement qui ne s'est pas réalisé.
Ceux qui professent l'erreur sont des catholiques qui, sous couleur d'amour pour l'Église, donnent l'assaut à tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'œœuvre de Jésus-Christ et rabaissent sa personne à une condition purement humaine. C'est du dedans qu'ils travaillent à la ruine de l'Église. De plus, c'est à la racine même de l'arbre qu'ils s'attaquent, c'est-à-dire à la foi et à son implantation dans l’'intelligence naturelle. Ces deux raisons ne permettent pas au Pasteur suprême de garder plus longtemps le silence. Mais comment saisir les doctrines des modernistes ? Ils évitent de les présenter méthodiquement et dans leur ensemble ; ils se font par tactique ondoyants et indécis.

Saint Pie X les montrera à l'Église universelle tels qu'ils sont. Leurs doctrines sont exposées dans l'Encyclique avec une parfaite clarté, avec la plus scrupuleuse exactitude, avec l'indication des liens qui les rattachent l'une à l'autre. C'est la partie la plus développée de l'Encyclique. En tenant compte des ouvrages ou des articles de revues qu'il fallait compulser ; des imprécisions voulues des textes à analyser ; de l’'éparpillement de ces textes, du nombre et de la diversité des erreurs particulières qu'ils renferment, des précautions prises par les auteurs pour ne pas heurter de front la doctrine catholique, on sent que la tâche était ardue ; elle a été divinement accomplie.

Impossible d'avoir une exposition plus complète, plus exacte, mieux ordonnée et plus lumineuse des doctrines modernistes. C'est la clarté portée jusqu'aux profondeurs et dans tous les réduits de l'erreur. Ceux qui se sont laissés séduire n'auront qu'à se mettre en face de l'encyclique ; ils y verront comme dans un miroir fidèle les traits de modernisme dont ils sont affligés ; ils n'auront qu'à les faire disparaître en eux et, s'ils ont le zèle de Dieu, dans ceux où ils les rencontreront, peut-être par leur fait.

La seconde partie de l'Encyclique indique les causes du modernisme. La troisième ordonne les remèdes à employer pour en arrêter les ravages.

I. Les doctrines

Les modernistes assemblent et mélangent pour ainsi dire en eux plusieurs personnages : le philosophe ; le croyant ; le théologien ; l'historien ; le critique ; l'apologiste ; le réformateur.

A. – Le
philosophe moderniste pose en principe l'agnosticisme, c'est-à-dire l'impossibilité pour l'homme de connaître ce qui est au-delà des phénomènes sensibles, Dieu en premier lieu. Le phénomène religieux s'explique par l'immanence vitale, de cette manière : Le sentiment religieux a sa racine au-delà de la conscience et au-dessous d'elle dans un besoin inconscient du divin. De ce besoin vital et immanent procède le sentiment religieux qui est également vital et immanent. C'est un commencement de la révélation de Dieu à l'homme.
Appliquant sa pensée à ce phénomène, l'esprit se construit des formules qui y répondent, simples d'abord et vulgaires, puis plus approfondies et plus distinctes qui deviendront le dogme, si le magistère ecclésiastique les adopte. Ces formules sont des symboles qui lui représentent son idée, et des instruments pour l'exprimer. Le sentiment religieux étant naturellement sujet au changement, les dogmes qui y correspondent sont nécessairement soumis à la loi de l'évolution. Toutes ces opérations procèdent de la nature, parce qu'elles sont vitales ; elles ne s'élèvent pas au-dessus, parce qu'elles sont immanentes.

B. – Le
croyant moderniste admet l'existence de Dieu, non seulement dans l'idée qu'il s'en fait, mais en dehors de lui, indépendamment de lui. La certitude qu'il en a repose sur l'expérience individuelle : il suffit de se placer dans les conditions requises pour atteindre par une intuition du cœœur la réalité même de Dieu. Le sentiment religieux étant partout le même, l'expérience individuelle de Dieu sous quelque forme de religion qu'on la conçoive, est partout également bonne : toutes les religions sont à mettre sur le même pied. La tradition religieuse ne sera que la résultante des expériences individuelles que les hommes s'entre-communiqueront.
En principe, la foi et la raison sont séparées, l'une ayant pour objet l'inconnaissable, l'autre ce qui peut se connaître. Mais les expériences individuelles et les formules qui les concrètent sont des phénomènes connaissables qui relèvent de la science ; elles sont soumises à son contrôle. De là pour la foi la nécessité de se mettre d'accord avec la science : asservissement de la loi à la science, indépendance absolue de la science.

C. – Le
théologien moderniste, d'accord avec les principes du philosophe et du croyant, admet l'immanence de Dieu en l'homme et le caractère symbolique des représentations que l'homme se fait des choses divines. Il y ajoute ce qu'on peut appeler la permanence divine : les germes divins émanés d'une conscience première, celle du Christ par exemple, se conservent, vivent et se développent dans les consciences successives qui continuent à vivre la vie de la première. C'est à peu près toute la théologie des modernistes.
Le dogme naît du besoin qu'éprouve le croyant de travailler sur sa pensée religieuse. Les livres saints enregistrent les expériences religieuses les plus remarquables, leurs inspirations sont un besoin plus impérieux pour le croyant de communiquer sa foi. L'Église est le fruit de la conscience collective des croyants dont elle est l'émanation vitale et dont elle dépend ; elle doit adapter sa discipline aux dispositions des esprits et sa doctrine à leurs idées. Elle a sa forme conservatrice dans la tradition et l'autorité, la source de son progrès vital dans les consciences individuelles et dans la liberté de leurs manifestations qui tôt ou tard amèneront l'évolution qu'elles préparent.

D. – L'
historien moderniste élimine de l'histoire tout ce qui est divin, en vertu du principe philosophique de l'agnosticisme ; il ne retient que le côté humain, duquel il défalque tout ce qui lui paraît une transfiguration ou une défiguration opérée par la foi. Il reconstitue à sa façon le Christ de l'histoire, l'Église de l'histoire, les Sacrements de l'histoire, en opposition avec le Christ, l'Église, les Sacrements de la foi.

E.  –Le
critique moderniste accepte les conclusions de l'historien et les principes du philosophe. Il sépare en deux tranches les documents selon qu'il les juge appartenir à l'histoire réelle ou à l'histoire interne créée par la foi. En vertu du principe de l'immanence vitale, il n'admet l'existence première d'un fait qu'au moment où le besoin lui a donné naissance, et son développement que dans les circonstances qui ont réclamé cette évolution vitale du fait originaire. Il appelle à son secours la critique interne pour affirmer que telle chose n'a pas été dite ou écrite parce qu'elle ne pouvait l'être, ou qu'elle n'est pas à sa place, ou que c'est une interpolation : en quoi il applique constamment les principes de l'agnosticisme, de l'immanentisme vital et de l'évolutionnisme.

F. – L'
apologiste moderniste veut une apologie nouvelle qui soit en rapport avec les principes et la méthode de la philosophie nouvelle et de l'histoire nouvelle. Deux voies s'ouvrent à l'apologiste moderne : l'une objective, l'autre subjective. La voie objective a son point de départ dans la constatation qu'il y a dans la religion catholique une inconnue dont le germe immanent et permanent, constamment vécu, évoluant sans cesse, a résisté à toutes les causes qui auraient pu la détruire. Il n'y a pas à s'occuper de ce qu'on peut remarquer d'erreurs, de modifications, de contradictions même dans la religion : tout cela était inévitable en vertu de l'adaptation aux temps et aux circonstances des manifestations du sentiment religieux. L'inconnue qui s'en dégage comme une réalité vivante est la religion catholique.
La voie subjective consiste à affirmer qu'il y a dans le fond de la nature et de la vie humaine quelque chose qui postule la religion, la religion catholique, pour le plein épanouissement de sa vie. Des intégralistes se font fort de montrer au non-croyant, caché au fond de son être, le germe même que portait le Christ dans sa conscience et qu'il a légué au monde.

G. – Le moderniste est
réformateur. Il faut réformer conformément à ses principes la philosophie, la théologie, les dogmes, l'enseignement catéchistique, les dévotions pieuses, le régime dogmatique et disciplinaire de l'Église, les Congrégations romaines, surtout le Saint-Office et l'Index, l'action politique et sociale de l'Église. Il faut mettre les vertus actives au-dessus des passives, ramener le clergé à l'humilité et la pauvreté antiques ; quelques-uns même demandent la suppression du célibat ecclésiastique.

Ayant terminé cette exposition de la doctrine moderniste, saint Pie X montre comment l'agnosticisme ferme à l'intelligence la voie qui mène à Dieu, et l'égare dans le sentiment, qui est impuissant à l'atteindre ; comment l'expérience sentimentale a besoin de l'intelligence ; comment le symbolisme des formules qui se rapportent à Dieu met en doute la personnalité de Dieu et ouvre la porte au panthéisme qui logiquement découle de l'immanence divine. Rien donc d'étonnant que le Pape ait vu dans le modernisme, déjà à cette époque, le rendez-vous de toutes les hérésies et la ruine de la religion catholique.

Cette analyse, faite à grands traits, de la partie doctrinale de l'Encyclique est loin de reproduire tout ce qu'elle contient. C'est pourquoi il faut lire avec grand intérêt cette admirable Encyclique dans son intégralité, car elle est encore aujourd'hui plus que jamais d'actualité.

II. Les causes

Les causes morales qui ont engendré le modernisme sont la curiosité mal réglée de l'orgueil. La principale cause intellectuelle est l'ignorance de la vraie philosophie, de la philosophie scolastique. Une troisième cause qui explique la propagation du modernisme, ce sont les artifices des modernistes :
1. pour écarter les obstacles,
2. pour mettre en œœuvre les moyens qui peuvent le mieux servir leurs vues.

Les obstacles sont :
– la philosophie scolastique, qu'ils délaissent et décrient ;
– la Tradition et les saints Pères, dont ils démolissent l'autorité ;
– le Magistère de l'Église, auquel ils reprochent d'être hostile à la science.

Les moyens sont :
– combattre et dénigrer les catholiques qui défendent la doctrine traditionnelle de l'Église, pendant qu'ils comblent d'éloges ses adversaires ;
– faire entrer leur enseignement moderniste dans les séminaires, dans les universités, dans la chaire chrétienne, dans les journaux et revues catholiques, dans les congrès, dans les institutions sociales.

III. Les remèdes

Comme premier et principal remède, saint Pie X ordonne de remettre la philosophie scolastique à la base des sciences sacrées, d'appuyer sur cette base l'édifice théologique et l'étude de la théologie positive ; de cultiver les sciences profanes sans détriment pour la science sacrée.

En second lieu, les évêques doivent écarter des chaires ecclésiastiques et des saints ordres les sujets entachés de modernisme ; veiller à ce que les candidats aux grades théologiques aient fait de bonnes études scolastiques ; défendre aux élèves des institutions catholiques de suivre, pour les matières qui y sont professées, les cours des universités civiles.

En troisième lieu,
les évêques doivent empêcher dans leurs diocèses la lecture des ouvrages modernistes, et leur publication ; des censeurs seront nommés d'office pour l'examen des ouvrages à publier, et le Nihil obstat du censeur précédera l'Imprimatur de l'évêque. De plus saint Pie X ordonna d'observer l'article XLII de la Constitution Officiorum.

En quatrième lieu, les évêques ne permettront plus, ou que très rarement, les congrès sacerdotaux.

En cinquième lieu, les évêques établiront un Conseil de vigilance qui se réunira tous les deux mois sous leur présidence. Ils auront à surveiller toutes les traces de modernisme dans les publications et l'enseignement ; de même les ouvrages où l'on traite de pieuses traditions et de reliques.

Les évêques et les supérieurs d'Ordres religieux auront à faire relation au Pape de l'observation de ces prescriptions.
Enfin saint Pie X annonce la création d'une institution qui réunira les plus illustres représentants de la science catholique pour favoriser le progrès de la science et de l'érudition.

La synthèse doctrinale, l’'analyse des causes et l’'arsenal des moyens de combat sont impressionnants de justesse et de puissance. Mais saint Pie X sera-t-il vraiment compris et obéi ?
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Quicumque
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 16 février 2006 4 16 /02 /Fév /2006 16:57
Question double :
Peut-on, si on a la certitude de l’invalidité de son mariage, se remarier légitimement avec une autre personne, et le faire en se fondant sur le jugement de personnes particulières ? Peut-on épouser quelqu’un dont le premier mariage est certainement invalide ?

Réponse en deux points :
1. L’invalidité d’un mariage, surtout si on veut l’établir en se fondant sur un défaut d’intention, est chose très malaisée à affirmer ; c’est rarement une certitude.
2. Il ne suffit pas qu’un mariage soit certainement invalide pour qu’on puisse se [re]marier ; il faut qu’il soit
officiellement reconnu invalide, et ce n’est pas du tout la même chose.
Voyons cela plus en détail.

I

Le mariage jouit de la faveur du droit (canon 1014), c’est-à-dire que dans le doute on doit tenir pour la validité jusqu’à preuve du contraire. Le fait que le mariage ait été célébré selon la forme canonique extraordinaire (selon le canon 1098 : sans la présence d’un prêtre ayant juridiction ordinaire ou déléguée) ne change rien à cette disposition du droit de l’Église – fondé sur la nature des choses.

Il ne faut pas facilement croire à l’invalidité des mariages, tout particulièrement ceux dont on affirme qu’ils sont nuls pour défaut d’intention, et cela pour trois raisons :
– c’est uniquement l’intention contraire à une (ou plusieurs) propriété essentielle du mariage qui le rendrait invalide. Le but qu’on poursuit (
finis operantis) en se mariant : pour l’amour de Dieu, pour de l’argent, pour réparer une faute, pour plaire à ses parents, pour faire comme tout le monde, etc. est extrinsèque au mariage et, en soi, ne peut l’invalider ;
– normalement, conformément au canon 1020 précisé et complété par le décret
Sacrosanctum de Pie XII (29 juin 1941), au cours de l’enquête préalable les futurs époux ont prêté sur l’Évangile un serment sous lequel ils ont déclaré avoir une intention matrimoniale véritable, ne comportant aucune condition contraire à l’essence du mariage. Si l’un d’entre eux vient maintenant annoncer que son intention était substantiellement viciée, il faut considérer qu’il s’affirme parjure – et donc qu’on ne peut lui accorder aucune crédibilité ;
– l’Église, lorsqu’elle est amenée à s’interroger à ce sujet, mène une enquête sérieuse et complète en entendant trois partis (et leurs témoins) : chacun des deux époux et le parti de la validité – représenté par le
défenseur du lien. En aucun cas l’audition d’un seul parti, si persuadé et convaincant qu’il puisse être, ne peut apporter la certitude requise en matière si grave. Cela est d’autant plus vrai que bien souvent on ne peut pas compter sur la véracité des époux (malgré qu’ils en aient) tant leur désir de voir reconnue la nullité du mariage est véhément.

II

La certitude personnelle, si éclairée et ferme qu’elle soit, peut avoir un effet moral (interdiction d’user d’un mariage qu’on sait inexistant) mais n’a aucun effet canonique. La raison en est que c’est la nature même du mariage qui exige que celui-ci soit publiquement établi et connaissable ; et une certitude personnelle n’a aucun effet d’ordre public externe.

Aucun nouveau mariage n’est possible sans une reconnaissance officielle de la nullité d’un mariage antérieur, affirme le canon 1069 § 2 : « Quoique le mariage soit invalide ou dissous pour quelque cause que ce soit, il n’est pas permis d’en contracter un autre avant que la nullité ou la dissolution du premier mariage ne soit établie légitimement et avec certitude. »

Or, dans la situation actuelle :
– en raison de l’absence d’autorité sur le Siège apostolique, on ne peut recourir à Benoît XVI ni à ses tribunaux ;
– le recours aux prétendus « tribunaux » de la fraternité Saint-Pie-X est doublement inadmissible, tant à cause de leur défaut total de compétence et d’autorité, que parce que ce serait participer à ce qui n’est rien d’autre qu’une détestable usurpation du pouvoir pontifical.

En l’état, il n’y a donc pas d’autre réponse que
non
à la double question posée en tête de cette note.

Qu’on n’imagine pas par ailleurs que, lorsque tout était normal, une reconnaissance de nullité était chose simple à obtenir ; en fait, il arrivait que des mariages réellement invalides ne pouvaient pas, faute de preuve suffisante, être reconnus comme tels ; tout remariage était alors absolument prohibé.

Rappelons pour finir que ces questions-là sont très graves, tant pour le salut des âmes que pour la chrétienté tout entière :
– la sainteté du mariage conduit au ciel ceux qui y sont engagés ; y attenter est la triste cause de la damnation d’un grand nombre ;
– la sainteté du mariage est un point central de la doctrine sociale de l’Église catholique, parce qu’elle est l’un des premiers effets et une condition indispensable du règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur les personnes, sur les familles et sur la cité.

Laudetur Jesus Christus
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Mariage, éducation
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 14 février 2006 2 14 /02 /Fév /2006 21:56


Concile du Vatican. La foi et la raison

L’'Église a toujours tenu et tient communément qu'’il existe deux ordres de connaissance distincts non seulement par leur principe mais par leur objet : par leur principe parce que la connaissance procède dans l’'un de la raison naturelle et dans l’'autre de la foi divine ; par leur objet puisqu’'en dehors des choses auxquelles peut atteindre la raison naturelle, il nous est proposé de croire certains mystères cachés en Dieu qui ne pourraient être connus s’'ils n'’étaient divinement révélés. À ce sujet, l’'Apôtre qui atteste que Dieu peut être, «
par ses œœuvres », (Rom. I, 20) connu des païens, ajoute cependant en parlant de la grâce et de la vérité « constituées en Jésus-Christ » (Jo. I, 17) : « Nous prêchons une sagesse de Dieu mystérieuse et cachée, que Dieu avant les siècles avait destinée pour notre glorification. Cette sagesse, nul des princes de ce siècle ne l’'a connue… mais Dieu nous l’'a révélée par l’'Esprit : car l’'Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu » (I Cor. II, 7-8, 10). Et le Fils unique lui-même rend grâce au Père d'’avoir caché ces choses aux sages et aux prudents et de les avoir révélées aux petits (Mat. XI, 25).

La raison, éclairée et illustrée par la foi, tandis qu'’elle recherche avec soin, attention, piété et discrétion, quelque intelligence des mystères, arrive, Dieu l’'accordant, à s’'en imprégner d’'une manière extrêmement fructueuse, soit en mettant en œœuvre l’'analogie de choses qu’'elle connaît naturellement, soit en examinant les liens des mystères entre eux ou bien les relations qu'’ils soutiennent avec la fin ultime de l’'homme ; cependant jamais la raison ne devient capable de contempler ces mystères comme elle fait des vérités qui constituent son objet propre. Les mystères divins, en effet, excèdent de telle manière, par leur nature même, l'’intelligence créée, que même la révélation étant donnée et la foi étant reçue, ils sont entourés du voile de la foi elle-même et demeurent comme enveloppés d'’ombre, puisque aussi longtemps que nous sommes dans cette vie mortelle, «
nous cheminons loin du Seigneur, car nous marchons sous le régime de la foi et non sous celui de la claire vue » (II Cor. V, 6-7).

La foi est, sans aucun doute, au-dessus de la raison, mais il ne peut jamais y avoir d’'opposition véritable entre la foi et la raison : c’'est en effet le même Dieu qui révèle les mystères et qui infuse la foi, et qui d’'autre part insère dans l'’âme humaine la lumière de la raison ; or Dieu ne peut se nier lui-même, non plus que le vrai contredire au vrai. Les apparences de contradiction ne recouvrent aucun contenu réel et viennent principalement de ce que les dogmes de la foi n’'ont pas été compris ou exposés conformément à l’'esprit de l'’Église, ou bien encore de ce que l’'on affecte certains commentaires d’'un coefficient rationnel qu’'ils n’ont pas. Nous déclarons donc que « toute assertion contraire à la vérité irradiée de la foi est absolument fausse ».

L'’Église qui a reçu, en même temps que la charge apostolique d’'enseigner, le commandement de garder le dépôt de la foi, use d'’un droit divin en proscrivant
les fausses doctrines qui usurpent le nom de science (I Tim. VI, 20), en sorte que nul ne soit séduit par le moyen de la philosophie, c'’est-à-dire d’'une vaine tromperie (Col. II, 8). C'’est pourquoi il est interdit à tous les chrétiens fidèles de soutenir et de défendre comme étant des conclusions légitimes de la science les opinions qui se révèlent contraires à la doctrine de la foi, surtout si elles ont été réprouvées par l'’Église. Ils sont même rigoureusement tenus de ne voir là que des erreurs qui empruntent faussement l'’apparence de la vérité.

Non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord, mais elles se prêtent un mutuel appui : d’'une part en effet la droite raison découvre les fondements de la foi et, illustrée de la lumière de la foi, recherche la science des choses divines ; d’'autre part la foi libère et affermit la raison contre l’'erreur et l’'instruit de multiples façons. C’est pourquoi il s'’en faut de beaucoup que l'’Église fasse obstacle à la culture et au développement des disciplines humaines : au contraire elle les encourage et les aide de multiple manière. Elle n'’ignore ni ne méprise les avantages qui en résultent pour la vie humaine ; elle estime même que ces disciplines, issues de Dieu qui est le Seigneur des sciences, doivent, avec l'’aide de la grâce, conduire à Dieu, à la seule condition d’être correctement exercées. L’Église ne défend pas non plus que ces disciplines utilisent, à l'’intérieur de leurs domaines respectifs, leurs principes et leurs méthodes propres ; mais, reconnaissant cette juste liberté, elle prend soigneusement garde à ce que ces disciplines n’'accueillent des erreurs répugnant à la divine doctrine ou bien ne franchissent les frontières qui les circonscrivent, et ne viennent s'’immiscer dans le champ de la foi et y jeter le trouble.

La doctrine de foi, révélée par Dieu, n'’est pas proposée à la sagacité humaine pour recevoir achèvement, ainsi qu'’il arrive des investigations philosophiques ; mais elle est remise à l'’Épouse du Christ comme un dépôt divin afin d'’être fidèlement gardée et infailliblement promulguée. Il en résulte que le sens qui doit toujours être retenu pour les dogmes sacrés est celui que notre sainte mère l’Église a déclaré une fois pour toutes, (il en résulte également) qu'’on ne doit jamais s'’écarter de ce sens sous l'’apparence ou le prétexte d’une pénétration plus profonde. Que l'’intelligence, la science, la sagesse croissent, qu'’elles se développent avec véhémence, pour chacun comme pour tous, pour chaque fidèle comme pour toute l'’Église, suivant le progrès de l'’âge et celui des siècles, mais qu’elles conservent leur nature : c'’est-à-dire [qu’'elles demeurent] la même doctrine, [qu'’elles soient fidèles] au même sens, [qu’'elles portent] le même jugement » (Saint Vincent de Lérins,
Commonitorium).

Anathèmes
Si quelqu'’un dit que la révélation divine ne contient, à proprement parler, aucun mystère véritable, mais que tous les dogmes de la foi peuvent être découverts et compris par la raison pourvu qu’elle scrute convenablement les principes naturels, qu’'il soit anathème.
Si quelqu'’un dit que les disciplines humaines peuvent être poursuivies avec une liberté telle que leurs assertions, même contraires à la doctrine révélée, peuvent être tenues pour vraies, et que l’'Église ne peut y contredire, qu'’il soit anathème.
Si quelqu'’un dit que, par suite du progrès de la science, il peut arriver que les dogmes proposés par l'’Église doivent recevoir un sens différent de celui qu’'a entendu et q'u’entend l’'Église, qu’'il soit anathème.


Propositions souscrites par Bautain (18 novembre 1835 et 8 septembre 1840)

Louis-Eugène Bautain (1796-1867), professeur à l’'Université et au Séminaire diocésain de Strasbourg, est le principal représentant du fidéisme. L'’influence de la philosophie de Kant, sa propre expérience lorsqu'’il revint à la foi, et aussi des motifs d'’apostolat, lui firent chercher la source des connaissances religieuses et morales exclusivement dans la révélation divine. Il renonçait ainsi à la possibilité de parvenir par la pure connaissance naturelle à la certitude de l’'existence de Dieu et du fait de la révélation. En 1834, l’'évêque de Strasbourg, Mgr de Trévern, publia un Avertissement, auquel Bautain refusa de souscrire. L'’année suivante, il publiait sa Philosophie du christianisme ; Rome ayant refusé d'’intervenir, il dut souscrire en 1835, et après de légères modifications, en 1840, ces six propositions ici reproduites. (Nous indiquons en italique ces modifications, éventuellement suivies, entre crochets, des termes employés en 1835.)
Ce fidéisme est proche parent du traditionalisme de L. de Bonald (1754-1840), de F. de Lamennais (1782-1854), de Ph. Gerbet (1798-1864) et d'’A. Bonnetty (1798-1879). La méfiance envers la raison fait cette fois chercher l'’unique source de toute connaissance religieuse et morale dans la tradition humaine, qui remonterait en définitive à la révélation primitive.
Le fidéisme et le traditionalisme tendaient à mettre en valeur le rôle de la foi en l’'opposant à celui de la raison humaine. Or c’est dans l’'intérêt même de la foi et de la révélation que l’'Église dut prendre la défense des droits de la raison.


1. Le raisonnement peut prouver avec certitude l’'existence de Dieu
et l'’infinité de ses perfections. La foi, don du ciel, suppose [est postérieure à] la Révélation ; elle ne peut donc pas être convenablement alléguée vis-à-vis d’'un athée en preuve de l'’existence de Dieu.
2.
La divinité de la [La] révélation mosaïque se prouve avec certitude par la tradition orale et écrite de la synagogue et du christianisme.
3. La preuve [de la révélation chrétienne] tirée des miracles de Jésus-Christ, sensible et frappante pour les témoins oculaires, n'’a point perdu sa force avec son éclat vis-à-vis des générations subséquentes. Nous trouvons cette preuve
en toute certitude dans l'’authenticité du Nouveau Testament, dans la tradition orale et écrite de tous les chrétiens ; et c’'est par cette double tradition que nous devons la démontrer à l’'incrédule qui la rejette [à ceux qui la rejettent] ou à ceux qui, sans l’'admettre encore, la désirent.
4. On n’'a
point [pas] le droit d’attendre d'’un incrédule qu’'il admette la résurrection de notre divin Sauveur avant de lui en avoir administré des preuves certaines ; et ces preuves sont déduites [de la même tradition] par le raisonnement.
5.
Sur ces questions diverses, la raison précède la foi et doit nous y conduire [L'’usage de la raison précède la foi, et y conduit l’'homme par la révélation et la grâce].
6.
Quelque faible et obscure que soit devenue la raison par le péché originel, il lui reste assez de clarté et de force pour nous guider avec certitude à l’'existence de Dieu, à la révélation faite aux Juifs par Moïse, aux chrétiens par notre adorable Homme-Dieu [La raison peut prouver avec certitude l’'authenticité de la révélation faite aux Juifs par Moise et aux chrétiens par Jésus-Christ].


Promesse souscrite par Bautain (26 avril 1844)

Louis-Eugène Bautain voulant faire approuver par Rome la communauté religieuse qu'’il avait fondée, la Congrégation des Évêques et Réguliers lui demanda, ainsi qu'’à ses compagnons, de signer une promesse. Ce document beaucoup plus nuancé que le précédent a aussi, en raison de l’'autorité dont il émane, plus de valeur officielle.

… Nous promettons aujourd'’hui et pour l'’avenir :
1. De ne jamais enseigner que, avec les seules lumières de la raison, abstraction faite de la Révélation divine, on ne puisse donner une véritable démonstration de l’'existence de Dieu.
2. Qu'’avec la raison seule on ne puisse démontrer la spiritualité et l'’immortalité de l’'âme, ou toute autre vérité purement naturelle, rationnelle ou morale.
3. Qu'’avec la raison seule on ne puisse avoir la science des principes ou de la métaphysique, ainsi que les vérités qui en dépendent, comme science tout à fait distincte de la théologie surnaturelle qui se fonde sur la révélation divine.
4. Que la raison ne puisse acquérir une vraie et pleine certitude des motifs de crédibilité, c’'est-à-dire de ces motifs qui rendent la révélation divine évidemment croyable, tels que sont spécialement les miracles et les prophéties, et particulièrement la résurrection de Jésus-Christ…


Encyclique Qui pluribus de Pie IX (9 novembre 1846)

Cette encyclique tranche le débat qui opposait le fidéisme et le traditionalisme d’'une part et le rationalisme sous la forme de l'’hermésianisme d’'autre part.
Les deux erreurs fondamentales de Georg Hermes (1775-1831), prêtre et professeur de dogme à Münster puis à Bonn, étaient les suivantes : le doute absolu est à la base de toute connaissance théologique ; le motif de l’'assentiment dans la foi ne diffère en rien du motif de l’'assentiment dans les connaissances naturelles. Dans les deux cas, c'’est une nécessité intime de l’'intelligence qui entraîne l’'assentiment, ce qui sauvegarde la dignité humaine mais supprime la distinction essentielle entre connaissance naturelle et connaissance surnaturelle. Ces erreurs avaient été condamnées par Grégoire XVI en 1835.
Ici le pape rappelle que la raison humaine achemine vers la révélation mais doit ensuite se soumettre à la Parole de Dieu. Il ne peut toutefois y avoir contradiction entre la foi et la raison, l’'une et l’'autre ayant leur origine en Dieu.


Par une argumentation déplacée et des plus fallacieuses, ils ne cessent d’'en appeler à la force et à l’'excellence de la raison humaine, de l’'exalter contre la très sainte foi du Christ, et ils vont répétant avec une extrême audace que celle-ci s’'oppose à la raison humaine. On ne peut rien imaginer ni penser de plus fou, de plus impie, de plus contraire à la raison elle-même. Car, même si la foi est au-dessus de la raison, il ne peut jamais exister entre elles aucun dissentiment réel, aucune discorde, puisque toutes deux découlent d’'une seule et même source de vérité immuable et éternelle, Dieu très bon et très grand, et qu’'elles s’'aident mutuellement. La raison démontre, protège, défend la vérité de la foi ; la foi libère la raison de toute erreur et, par la connaissance qu’'elle a des choses divines, elle l’éclaire, la confirme et la parfait magnifiquement.

C’'est par une tromperie aussi grande, Vénérables Frères, que ces ennemis de la révélation divine, qui décernent les plus hautes louanges au progrès humain, veulent, avec une audace vraiment téméraire et sacrilège, l’'introduire dans la religion catholique, comme si la religion n’était pas l'œ’œuvre de Dieu, mais celle des hommes ou quelque trouvaille philosophique que des procédés humains puissent perfectionner. Sur des hommes qui délirent si misérablement tombe avec beaucoup de justesse le reproche que Tertullien faisait de son temps aux philosophes « qui ont présenté un christianisme stoïcien, platonicien, dialectique ». Or, comme notre très sainte religion n'’est pas une invention de la raison humaine, mais une révélation faite très gracieusement par Dieu aux hommes, il est très facile à quiconque de comprendre qu’'elle acquiert toute sa force de l’'autorité de Dieu qui parle et qu’'elle ne peut jamais être déduite ou rendue plus parfaite par la raison humaine.

Pour ne pas se tromper ni errer dans une question aussi importante, la raison humaine doit s'’enquérir diligemment sur le fait de la révélation, pour savoir avec certitude que Dieu a parlé et pour lui rendre, comme l’'enseigne très sagement l'Apôtre, « un hommage conforme à la raison » [Rom. XII 1]. Qui donc ignore ou peut ignorer qu'’il faut avoir une confiance totale en Dieu quand il parle, et que rien n’'est plus conforme à la raison elle-même que d’'acquiescer et d’'adhérer fermement à ce qu’elle aura reconnu comme révélé par Dieu, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper ?

Combien nombreux, admirables, splendides sont les arguments qui doivent très nettement convaincre la raison que la religion chrétienne est divine et que « le principe de nos dogmes s’'enracine en haut, dans le Seigneur des cieux », que dès lors, rien n'’est plus certain que notre foi, rien n’'est plus sûr, rien n’'est plus saint, rien ne repose sur des principes plus fermes. Cette foi, qui est maîtresse de vie, guide du salut, chasse les vices et, mère féconde, nourrit les vertus. Confirmée par la naissance de Jésus-Christ, son auteur qui la mène à la perfection [cf. Heb. XII, 2] par sa vie, sa mort, sa résurrection, sa sagesse, ses miracles, ses prophéties, resplendissant partout de la lumière de la doctrine d’'en haut, enrichie des trésors des richesses célestes, brillant au plus haut point d’'un éclat remarquable par la prédication de tant de prophètes, par la splendeur de tant de miracles, par la constance de tant de martyrs, par la gloire de tant de saints, elle publie les lois salutaires du Christ. Acquérant chaque jour des forces plus grandes au sein des plus cruelles persécutions, elle a envahi l’'univers entier, les terres et les mers, du levant au couchant, grâce au seul étendard de la Croix. Ayant anéanti les mensonges des idoles, dissipé l’'obscurité des erreurs, triomphé de toute espèce d'’ennemis, elle a éclairé de la lumière de la connaissance divine et soumis au joug très doux du Christ tous les peuples, toutes les nations, toutes les races, si cruellement barbares qu'’ils fussent, si divers dans leur tempérament, leurs mœurs, leurs lois et leurs institutions, en annonçant à tous la paix, à tous le bonheur [cf. Is. LII, 7]. Tous ces faits font si fortement resplendir l'’éclat de la sagesse et de la puissance divines que n'’importe quel esprit pensant peut très facilement comprendre que la foi chrétienne est l'œ’œuvre de Dieu.

C'’est pourquoi la raison humaine, qui connaît clairement et nettement par ces preuves très lumineuses et très fermes que Dieu est l'auteur de la foi, ne peut progresser davantage, mais rejetant et repoussant toute espèce de difficulté ou de doute, elle doit lui rendre l’'hommage de la foi, puisqu'’elle a la certitude que c’'est Dieu qui a transmis tout ce que la foi propose aux hommes de croire et de faire.


Décret de la Congrégation de l’Index (15 juin 1855) : propositions souscrites par Bonnetty

Augustin Bonnetty (1798-1879) fit des études de théologie, mais ne devint pas prêtre. Fondateur, en 1830, des Annales de philosophie chrétienne qu'’il mettait au service de la défense de la religion, puis directeur, à partir de 1840, de la revue Université catholique, il pensait que la révélation et la foi sont seules capables de conduire l’homme à la connaissance certaine des vérités religieuses naturelles. Les propositions qu'’il dut souscrire rappellent la doctrine de l’Église sur l'’origine, les capacités et l'’usage de la raison.

1. « Même si la foi est au-dessus de la raison, il ne peut jamais exister entre elles aucun dissentiment réel, aucune discorde, puisque toutes deux découlent d’'une seule et même source immuable de vérité, Dieu très bon et très grand, et qu'’elles s’'aident ainsi mutuellement ».
2. Le raisonnement peut prouver avec certitude l’'existence de Dieu, la spiritualité de l’âme, la liberté humaine. La foi est postérieure à la révélation. Elle ne peut donc être alléguée pour prouver l’'existence de Dieu vis-à-vis d’un athée ni pour prouver la spiritualité de l’'âme raisonnable et sa liberté face aux partisans du naturalisme et du fatalisme.
3. L'’usage de la raison précède la foi et y conduit l’'homme à l’'aide de la Révélation et de la grâce.


Syllabus de Pie IX (8 décembre 1864)

De multiples erreurs sur la possibilité naturelle de la connaissance de Dieu et sur le devoir d'’accueillir la révélation avec l’'obéissance de la foi obligèrent l’'Église à prendre très fermement position.
En annexe à son encyclique
Quanta cura, le pape Pie IX publia le même jour un catalogue de quatre-vingts erreurs réparties en dix chapitres, dont s'’étaient déjà préoccupés divers documents pontificaux ; il préparait ainsi la réponse qu'’allait donner à ces problèmes, en 1870, le concile du Vatican. Les erreurs ci-dessous sont entachées de naturalisme et de rationalisme.

3. La raison humaine est l’'unique juge, sans avoir aucunement à se référer à Dieu, du vrai et du faux, du bien et du mal. Elle est à elle-même sa loi, et ses capacités naturelles suffisent pour procurer le bien des hommes et des peuples.
4. Toutes les vérités de la religion dérivent des capacités naturelles de la raison humaine. Par conséquent, cette raison est la norme souveraine d’'après laquelle l’'homme peut et doit arriver à connaître toutes les vérités de tout genre.
5. La révélation divine est imparfaite et, dès lors, soumise à un progrès continuel et indéfini, qui correspond au progrès de la raison humaine.
8. La raison humaine étant égalée à la religion, on doit en conséquence traiter les disciplines théologiques comme celles de la philosophie.
9. Tous les dogmes de la religion chrétienne sans distinction sont objet de la science naturelle ou philosophie ; et la raison humaine, avec la seule culture historique, peut, par ses forces et ses principes naturels, arriver à une véritable science des dogmes, même les plus cachés, pourvu que ces dogmes lui aient été proposés comme objet.
Par Abbé Hervé Belmont - Publié dans : Théologie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Recherche

 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés